Adrexo : Darmanin, l’étau se resserre

Au Sénat, la commission d’enquête sur les élections de juin rendra son rapport la semaine prochaine. Temps fort de ses dernières auditions, celle, lundi après-midi, du secrétaire général de l’Intérieur. Confirmant la nature industrielle de « l’accident », ce haut fonctionnaire (le plus haut en poste à Beauvau) a lâché son ministre. Après avoir voulu étouffer l’affaire, Gérald Darmanin fuit désormais les questions sur ce dossier explosif.

Dans la haute fonction publique, la chose n’est pas passée inaperçue, et c’est peu dire. Ce lundi, lors de son audition au Sénat, Benoît Albertini a parlé en serviteur de l’État - ce qu’il est. Le secrétaire général du ministère n’a pas caché aux membres de la commission d’enquête, devant laquelle il était convoqué, la réalité d’une catastrophe dont les chiffres, encore partiels, donnent la mesure. Si le bilan complet reste à faire (Benoît Albertini l’a précisé), ils sont officiels et déjà éloquents.

Loin des élucubrations d’une Marlène Schiappa, ministre déléguée de Gérald Darmanin - un facteur aggravant puisque c’est une voix officielle de la place Beauvau - qui avait parlé de 21 000 plis perdus au soir du 1er tour, le ministère reconnaît par son plus haut fonctionnaire que... 17 millions de documents se sont évaporés dans la nature (1). Et ce pour le seul second tour ! Et que 11 millions d’électeurs ont été dépossédés du plein exercice de leur droit de vote, puisque privés d’informations que l’État est tenu de délivrer pour que l’élection soit conforme a ce que prévoit la loi. Une situation digne de ce qu’on qualifie habituellement, un air de dédain sur les lèvres, de République bananière.

Chercher le responsable...

Dans les sphères du pouvoir, le message délivré lundi a été parfaitement décrypté. Les échanges que nous avons eus depuis ne trompent pas. « Et on peut penser que c’est (ces chiffres, ndlr) en dessous de la réalité, souffle à Blast un énarque, qui connaît les rouages de l’État sur le bout des doigts. Mais Albertini a délivré un message clair : il n’endossera pas la responsabilité de tout ça ! Dans les faits, il a lâché son ministre ».

Au lendemain de son audition devant la commission d’enquête, ce mardi, un autre serviteur de haut rang de l’État nous confirmait cette impression : « ce qui s’est passé, précisait-il à la terrasse d’un café, les conditions de passation de ce marché (2), les hauts fonctionnaires autour du ministre savent très bien ce que ça veut dire... ». Et notre interlocuteur, après avoir marqué une pause, de préciser le fond de sa pensée : « Je vais vous dire, je suis persuadé qu’ils ont fait en sorte de se blinder, en faisant deux choses : d’abord en demandant au ministre et en insistant pour qu’il n’oublie pas d’apposer sa signature au bas du contrat ; ensuite, en mettant au coffre les recommandations qu’ils lui ont très certainement fait passer. Vous savez, ces gens-là ne sont pas dupes, ils savent que la machine n’a pas fonctionné normalement. »

Le... silence vrai

Gérald Damarnin, lui, préfère pour l’instant ne pas réagir, ni à ce qui s’est dit devant la commission d’enquête sénatoriale, ni aux révélations de Blast. Nous n’avons ainsi eu aucun retour de son service de presse (3), sollicité pour une réaction à nos informations de la semaine dernière. Un silence inhabituel chez celui qui se targue volontiers de son « parler vrai ». Que le ministre le veuille ou non - lui qui était aux premières loges en 2019 à Bercy quand Adrexo a été placée sous protection du Ciri, et qui y est resté jusqu’à l’été 2020 -, il porte à ce stade la pleine responsabilité de cette affaire.

Aux yeux de certains, le lundi est traditionnellement un jour maudit. Pour celui qui a longtemps pris Nicolas Sarkozy comme modèle, il est le jour en trop, cette semaine. « Albertini était secrétaire général de l’Ena, c’est un type un peu strict, assez rigide, mais c’est un grand commis de l’État, reprend notre premier témoin. Là, ce n’est plus les dirigeants d’Adrexo, ou même Darmanin, qui étaient devant la commission d’enquête. Et Albertini sait trop bien ce qu’est la République...».

Pour ce qui est de la place Beauvau, les choses sont désormais claires. Ces derniers jours, plusieurs voix, celles de responsables politiques, se sont élevées en réaction à nos informations pour demander le départ de Gérald Darmanin. S’il a perdu la sienne, l’homme des élections sait qu’un autre élément joue pour lui : le fait justement que tous les regards se soient fixés sur sa personne, et donc arrêtés à Beauvau. Sans doute pense-t-il que ce paradoxe est sa meilleure protection, et qu’il ne sera pas lâché par la Macronie car d’autres acteurs de cette invraisemblable histoire sont pour le moment passés entre les gouttes. La vraie question se pose ainsi, à ce stade : jusqu’à quand ?

Avocat ou procureur ?

Dans l’immédiat, il reste déjà à voir les conclusions que tireront de leur côté les sénateurs. Le rapporteur et président de la commission des lois, le LR François-Nicolas Buffet, doit prendre la plume ce week-end pour préparer son texte, chargé d’exprimer le point de vue de la Haute Assemblée. Si les questions et interventions des membres de la commission au cours de ses travaux donnent quelques indices, difficile de préjuger ce qu’il en ressortira. Le sénateur du Rhône a plutôt fermement mené sa barque, au cours des auditions. Cet avocat de profession est-il prêt à troquer sa robe pour enfiler celle d’un procureur ?

Même si des points importants ont été clarifiés au cours de ces trois semaines de commission d’enquête, des pans entiers de cette affaire n’ont pas été explorés. A ce sujet, l’invite exprimée hier dans les colonnes de Blast par Christian Eckert, l’ex-ministre socialiste du Budget qui recommandait aux présidents des commissions des finances et aux rapporteurs généraux des deux assemblées d’exercer leurs droits d’enquête (en exigeant que le ministre de l’Economie leur communique les pièces en sa possession), est une façon en creux de dire combien ce scandale reste à dévoiler dans toutes ses dimensions. Les sénateurs ont touché du doigt certaines réalités. Comme pour Benalla, ils savent la responsabilité qui est la leur pour jouer leur rôle de contre-pouvoir de l’exécutif, et faire la lumière sur cette affaire d’État. Ils sont attendus au tournant.

(1) Selon les déclarations de Benoît Albertini, Adrexo serait responsables de la « disparition » de 14 millions de ces documents, sur ce total de 17 millions non adressés.

(2) Attribuant sur la moitié du territoire, dans des circonstances douteuses, la distribution à Adrexo.

(3) Celui de Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, est resté tout aussi silencieux.

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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