Adrexo, affaire d’État : le parjure de Darmanin

Dans l’affaire des pannes de distribution lors des élections régionales et départementales, le ministre de l’Intérieur est monté au front éteindre l’incendie. Gérald Darmanin a donné l’impression devant le Parlement de découvrir la situation, avant de promettre de la régler. Le patron d’Adrexo a lui été auditionné ce lundi par la commission d’enquête du Sénat. Les masques tombent : l’un comme l’autre ont menti devant la représentation nationale. Révélations sur un double scandale et une affaire d’État.

« Un faux témoignage devant notre commission d’enquête est susceptible de peines prévues aux articles 434-13, 434-14 434-15 du code pénal ». Cet avertissement, aussi intimidant que solennel, plusieurs personnalités l’ont reçu par la voix de François-Noël Buffet, le rapporteur LR de la commission d’enquête sénatoriale, devant laquelle elles défilent cette semaine. De quoi mettre chacun dans ses petits souliers, avant de se soumettre à un flot de questions.

Je le jure !

Gérald Darmanin y a pour l’instant échappé. Convoqué coup sur coup pour s’expliquer devant les commissions des lois du Sénat (le 23 juin) puis de l’Assemblée nationale (le 29 juin), le ministre de l’Intérieur et des élections n’a pas eu à prêter serment. Ce protocole est réservé aux auditions tenues dans le cadre d’une commission d’enquête spécialement constituée. Mais le numéro 6 du gouvernement Castex (dans l’ordre protocolaire) devra certainement lui aussi lever la main et prononcer le rituel «  je le jure ! ». Sa prochaine convocation ne fait en effet guère de doute, au Sénat à coup sûr et sans doute aussi à l’Assemblée nationale, qui s’apprête à son tour à officialiser une mission d’information (1). Et cette fois, la visite pourrait être moins urbaine.

Au cours de ces deux séances, après que sa ministre déléguée Marlène Schiappa ait affirmé au soir du premier tour que « 21 000 électeurs » « seulement » n'avaient pas reçu le matériel électoral légal, le ministre de l’Intérieur n’a eu de cesse de se défausser. Pour raconter, droit dans ses bottes mais « avec un peu de recul », selon son expression, une histoire dont il a le secret.

Si l’ex-maire de Tourcoing a attribué en janvier à Adrexo un appel d’offres pour distribuer les documents électoraux dans 51 départements et 7 régions (Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne Franche-Comté, Centre-Val de Loire, Grand Est, Hauts-de-France, Normandie et Pays-de la Loire, le reste du territoire national revenant à La Poste), c’est tout simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix. En effet, ses services n’ont pu que retenir les deux seules sociétés agrées par l’Arcep (l’autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse) pour remplir pareille mission. « C’est un fait », a-t-il avancé devant les députés.

Difficile d'avoir un chiffre précis quant à ce quantum de professions de foi non reçues, mais le chiffre balancé par la sous ministre de Gérald Darmanin apparait ridiculement bas. Ce n'est assurément pas par dizaines de milliers qu'il faut compter mais par centaines de milliers, si l'on ne prend en compte que les articles de la presse régionale relatant des défaillances.

Le ministre de l’Intérieur devant la commission des lois de l’Assemblée nationale : « Les deux sociétés (Adrexo et La Poste, ndlr) sont les deux seules validées par l’Arcep ». D’ailleurs, « ces deux seules sociétés peuvent candidater »

Le fiasco des élections (un « préjudice démocratique » comme Gérald Darmanin l’a lui-même concédé, « une catastrophe », « un déni démocratique », « un immense bazar », « un désastre électoral », pour le reste de la classe politique) ? Sur les lèvres de l’homme le plus informé de France, c’est comme si la comète de Halley s’écrasait dans votre jardin : un truc gros, énorme, inattendu. Pour résumer, la chose nous est donc tombée dessus - et sur les souliers vernis du ministre - par surprise. Rien au fond ne pouvait laisser imaginer une telle gabegie, dont le niveau tout à fait inédit serait à même de remettre en question la validité des élections, contrairement là encore aux affirmations du locataire de la place Beauvau. La faute à pas de chance, pour le dire autrement.

On connaît la musique

Cette partition, Gérald Darmanin l’a donc d’abord jouée devant les membres de la commission des lois de la Haute assemblée, au palais du Luxembourg, entre les deux tours, avant de reprendre les mêmes éléments de langage, le second tour passé, au palais Bourbon. Avec cet aplomb dont l’ex-collaborateur du très baroque député Gérard Vanneste a fait sa marque de fabrique, sur les traces de son modèle Nicolas Sarkozy : plus c’est gros, mieux ça passe.

Problème, le vent est en train de tourner. Et il annonce un temps très lourd, qui risque de faire peser sur la macronie une crise politique de premier ordre, alors que tous les esprits se tournent vers la présidentielle.

A Blast, suite à une alerte venant d'un salarié d'Adrexo, nous avons, dès le lendemain des élections, lancé une série de vérifications qui donnent le tournis, tant la version de la « boîte qui fait ce qu'elle peut » (version des dirigeants d'Adrexo) apparaît faisandée. Les choses se sont précipitées en ce début de semaine. Lundi matin, Le Monde ouvre le bal en publiant sur son site un article au titre explicite : « Adrexo et les professions de foi électorales, chronique d’un fiasco annoncé ». Le quotidien pointe les dysfonctionnements d’une entreprise « au bord du dépôt de bilan dont la situation est connue à Bercy ». Cette "connaissance", pointée par le Monde est un doux euphémisme. Non seulement Bercy savait, mais depuis quatre ans, une cellule spécialisée à Bercy dans le sauvetage d'emplois auprès d'entreprises en mal de financement (le CIRI, comité interministériel de restructuration industriel) suivait le cas Adrexo comme le lait sur le feu. Dans l’après midi, les choses se sont encore gâtées pour les supporters d'Adrexo à Bercy, avec l’audition devant la commission d’enquête du Sénat (qui rendra son rapport à la fin du mois) d’Eric Paumier, le cofondateur et le coprésident du groupe Hopps. La holding à la tête notamment de la société Adrexo.

Ce marché était fait pour nous !

Eric Paumier a fait forte impression face aux sénateurs, mais pas pour de bonnes raisons. Pendant une heure et demie, flanqué du directeur général d’Adrexo, le « serial entrepreneur » a délivré un exerce de satisfecit auquel il ne manquait qu’un grand sourire béat - qu’il affichait probablement derrière son masque anticovid. Florilège, agrémenté de chiffres invérifiables pour un groupe qui ne dépose pas ses comptes et dont la comptabilité et les montages occultes sont mis sous cloche sous la protection du CIRI : « Si on a postulé à ce marché, c’est qu’on pense que ce marché était fait pour nous » ; « la situation de l’entreprise n’est pas mauvaise, la situation financière de notre groupe est particulièrement saine aujourd’hui, et l’entreprise fonctionne normalement (…) Adrexo sera peu ou prou à l’équilibre cette année »… Des affirmations totalement gratuites. La réalité est toute autre, comme Blast l’a constaté : dans plusieurs départements, les services de la médecine du travail viennent de signifier à l’entreprise qu’ils n’assureront plus les visites médicales de ses salariés car elles ne sont pas payées.

Chez Hopps, les dirigeants ont un rapport singulier à la vérité. « La communication financière sur les boîtes non cotées est libre, rappelle un ancien cadre dirigeant de la galaxie Hopps que nous avons interrogé. Avec eux, c’est simple : si je trouve un con (sic) de journaliste pour l’écrire, c’est tout bénef. Et tout le monde avale ça, alors qu’il suffit de soulever le capot...».

Il n'y a pas que les journalistes qui avalent. Ce lundi, Eric Paumier, lui, continue de dérouler, toujours devant les sénateurs, cette fois au sujet du marché des élections : « On n’y est pas allé les mains dans la poche, on y a mis les moyens et en formation et en cash, parce que l’entreprise pouvait se le permettre »…

J’y suis, j’y reste

Son auditoire n’en est pas revenu, surtout quand a été évoquée la possibilité de remettre en cause le contrat octroyé par le ministère de l’Intérieur. « Aujourd’hui, nous sommes titulaires encore pour trois ans et il n’y aura pas de nouvel appel d’offres, s’est avancé le chef d’entreprise, jusqu’à preuve du contraire. Nous retirer ce contrat, sur un plan juridique, ça ne nous paraît pas si évident que ça. Nous, on serait tout à fait prêt à continuer ».

Étanche à la contradiction, le patron aixois n’a pas oublié de se plaindre… des autres : « nos salariés sont insultés, nos salariés sont poursuivis par des journalistes, ce n’est juste pas possible, a-t-il osé. Il y a des gens qui pleurent aujourd’hui, concrètement. On était peut être pas armés pour ça, une telle pression médiatique et politique. On n’a pas à subir de telles pressions ! » Eric Paumier a poursuivi sa complainte sur la nature et les obligations liées à la mission pour laquelle sa société a postulé, enlevant dans des conditions douteuses l’appel d’offres des élections. Un moment proprement sidérant – un peu comme une nouvelle recrue à la Légion étrangère qui viendrait protester de se retrouver confrontée à la guerre et à ses réalités...

Une semaine plus tôt, le même avait été auditionné à l’Assemblée nationale, par la commission des lois. Comme leurs collègues du Sénat, plusieurs députés avaient déjà pu relever que les patrons d’Adrexo ne vivaient manifestement pas dans le même monde que le commun des mortels. Ainsi, la députée PS de Paris Lamia El Aaraje avait fait part de son « très grand étonnement » à entendre professer pareils discours "hors sol". Pour tenter de ramener Eric Paumier sur terre - et à ses responsabilités -, l’élue avait évoqué une expérience personnelle pas vraiment conforme avec le professionnalisme revendiqué par ses interlocuteurs.

La députée Lamia El Aaraje au patron d’Adrexo et de Hopps, le 29 juin à l’Assemblée nationale : « Vous avez contribué a l’échec de cette élection »

Eric Paumier, toujours devant la même commission des lois de l’Assemblée nationale le 29 juin, s’est permis de renvoyer sèchement dans les cordes Mathilde Panot. La députée FI du Val-de-Marne venait de pointer devant ses collègues une litanie de contentieux et de condamnations - « 2 million d'euros en dix ans, en frais judiciaires !». Dépeignant les dirigeants de la vertueuse société comme des champions hors catégorie de la maltraitance salariale et du travail dissimulé. Et la députée de poser la question qui tue : «  pourquoi avoir accepté un contrat sur le dos des électeurs et de la démocratie ? » Loin de se démonter, se sentant visiblement intouchable, le co-fondateur de Hopps a affirmé sans trembler qu’il n’était nullement concerné. Les faits évoqués par Mathilde Panot seraient "antérieurs au rachat d’Adrexo".

Eric Paumier, le 29 juin, à la députée Mathilde Panot : « tous les faits que vous relevez ne nous concernent pas. Je suis désolé... »

Jusqu’en 2017, la société est en effet une branche du groupe Spir communication, propriété de Ouest France et de la famille Hutin. Paumier et ses associés, qui mettent la main sur Adrexo en janvier 2017 sans débourser un sou (Adrexo est vendue a prix négatif, avec une soulte de 65 millions d’euros), n’auraient donc fait qu’hériter des suites de ces fâcheuses affaires, dont la responsabilité incomberait aux précédents propriétaires et dirigeants. Un mensonge de plus : en effet, Eric Paumier a omis de préciser que lui-même et Frédéric Pons (l’associé avec qui il fonde au moment du rachat Hopps group, la holding de tête d’Adrexo) étaient auparavant dirigeants salariés... d’Adrexo. A des places de choix : directeur général pour le premier et PDG pour le second. Le DG Eric Paumier quitte la galaxie Spir en 2012 avec 35 millions d’euros en poche. Un cadeau de départ avec lequel il rachète l’activité colis (Adrexo colis, devenu Colis privé) négocié avec son ami Frédéric Pons. Ce mélange des genres vaudra à Pons d’être remercié par Spir. A nouveau réunis, les deux dirigeants rachèteront donc le reste d’Adrexo en 2017.

La nouvelle société de distribution publicitaire locale, créée en 1979 mais mal en point, redémarre donc au moment où Emmanuel Macron est élu président de la République, sous une conjoncture tumultueuse.

Contrairement à ce qu’Eric Paumier a soutenu, le duo est pleinement comptable de la situation décrite par la députée Panot, qui avait valu à l’entreprise, en plus des contentieux multiples aux prud’hommes, une très sévère amende de plusieurs millions d’euros délivrée par l’Urssaf, pour travail dissimulé. Ce même motif avait entraîné pour Frédéric Pons, l’associé d’Eric Paumier, pdg d’Adrexo à l’époque Spir, une condamnation en 2012 devant le tribunal correctionnel, comme l’atteste le jugement que Blast s’est procuré (à deux reprises, en 1ère instance et en appel, avant que la cour de cassation n’annule sa condamnation) !

Comme une lettre à la Poste

Après avoir menti au moins par omission à la représentation nationale, qui a avalé ces couleuvres sans véritable droit de relance face aux énormités proférées, le dirigeant a expliqué que son groupe employait 22 000 collaborateurs « dont 97% en CDI », ce qui est faux, (ils étaient 16000 en 2020, sources syndicales), et a encore osé cette affirmation : « notre projet économique est un projet social ». Tout ceci mis sur orbite dans les meilleures conditions par la députée LREM Yaël Braun-Pivet. Parfaitement courtoise et exécutant à merveille son rôle d’hôte, la présidente de la commission des lois, anesthésiée, n’a trouvé rien à redire à tout cela. N’oubliant jamais, en revanche, de remercier son invité Eric Paumier, félicité pour s’être « très facilement prêté à l’exercice »… Voilà qui augure mal des velléités de l’Assemblée nationale de vouloir mettre les pieds dans le plat et faire toute la vérité sur cette affaire qui embarrasse la macronie au plus haut point.

De son côté, pour nourrir son propos à décharge, le ministre de l’Intérieur a évoqué une cyberattaque. Un argument également mis en avant par les dirigeants d'Adrexo, pour se dédouaner : des hackers seraient in fine responsables de la gabegie. La cyberattaque aurait déstabilisé le système informatique et les serveurs d'Adrexo au point d’expliquer pour partie l’impréparation du prestataire, avec le résultat que l’on sait. Encore un bidonnage. Que le ministre le reprenne à son compte laisse songeur.

Plusieurs salariés – qui ont réclamé l’anonymat - l’ont affirmé à Blast : « c’est une fumisterie ». Après vérification, la société a bien été l’objet d’une intrusion malveillante, avec une demande de rançon. Le ministère en aurait été effectivement informé sur le moment, et l’Anssi (l'agence nationale de la sécurité des systèmes d'information) mobilisée. La fameuse attaque remonte non pas à mai, comme cela a d’abord été avancé, mais au 23 avril. Et l’affaire était réglée fin avril. User deux mois plus tard d’un tel argument montre à quel point les dirigeants d'Adrexo sont à la rue.

Autre fait troublant, ils ont scrupuleusement veillé à ne surtout pas mouiller le ministre de l'Intérieur et ses services. Sur ce point, pourtant, ils ont préféré faire machine arrière ce lundi, devant les sénateurs. Il est vrai que les patrons d'Adrexo ont cette fois déposé sous serment – plus prudent, donc. « Ça nous a impacté (la cyberattaque, ndlr), mais on n’utilisera pas cet argument », a fini par lâcher Eric Paumier.

A dada

Si, comme l’explique le ministre, le choix d’Adrexo s’imposait à lui, comment l'expliquer ? C’est la première fois dans l’histoire des élections en France que l’Intérieur a recours à un opérateur postal privé pour distribuer la propagande électorale. Visiblement, les prédécesseurs de Gérald Darmanin n’ont pas ressenti pareille contrainte alors qu’Adrexo est certifiée depuis des années – accordée en 2006, sa certification Arcep a été renouvelée en 2016 pour une durée de 15 ans.

Une autre curiosité interroge davantage quant au choix d’Adrexo. « Quand on est un exécutif, on ne signe pas avec une entreprise dans une situation pareille, une société qui n’est pas a jour avec les impôts et l'Urssaf ». Cette remarque, de bon sens, c’est un ancien ministre qui l’a soufflée à l’oreille de Blast. Notre interlocuteur connaît bien l’appareil d’État et les marchés publics. La règle impose en effet que les soumissionnaires soient à jour de leurs obligations fiscales et sociales. Ce n’est pas le cas d’Adrexo ni de Hopps, la holding de tête qui la possède. Les éléments en notre possession l’attestent : seule la mise sous tutelle du Ciri a permis de neutraliser les très lourdes dettes de l’entreprise aixoise, et calmer les velléités de recouvrement des administrations concernées, qui n’ont jamais été remboursées. A défaut, sans cette protection providentielle qui perdure depuis 2019,  la liquidation  menaçait. A ce stade, d’après nos informations, les dettes auprès de l’État (plusieurs dizaines de millions d’euros) sont seulement gelées. Se pose donc une question qui ne manquera pas d’intéresser les parlementaires chargés de tirer au clair toute cette affaire, et de nourrir leurs débats : la société Adrexo était-elle légalement en situation d’enlever un tel marché ? A l’évidence, elle n’a pu y accéder que par les bonnes grâces de « protecteurs », qui lui ont permis d'obtenir le marché. Ces derniers sont les coproducteurs de fait du formidable foutoir des dernières élections.

Le président de la commission des lois du Sénat, François-Noël Buffet, mène au pas de charge les auditions devant la commission d’enquête sur les dysfonctionnements des élections de juin.

On le voit, au delà du retentissant fiasco acté par la mise en œuvre du marché, d’autres questions affleurent. De deux choses l'une : soit Gérald Darmanin ne connaissait pas la situation d'Adrexo et de Hopps, et dans ce cas il y a là de quoi s’inquiéter pour un ministre censé être l'homme le mieux informé du pays. Une telle hypothèse laisse penser que les services de l'Intérieur n'auraient rien vérifié autour d’un marché par nature sensible. Elle dessine le portrait d'un ministre largué, sans infos, relais, connexions avec Bruno Le Maire ou avec l'Elysee. L'autre hypothèse est que Gérald Darmanin et ses services connaissaient  très bien la situation du groupe Hopps et donc d'Adrexo (sur laquelle Blast reviendra prochainement). Cette option, surtout pour un ministre que certains annonçaient encore récemment comme un possible futur chef de gouvernement, apparait plus crédible.

On est en droit de se demander si l’argent des élections n’a pas servi d’autres objectifs que celui pour lequel il est dévolu : sauver une société qui a un besoin impérieux de cash (2) et qui, si elle bénéficie d'un régime de protection taillé sur mesure par ses amis, est désormais un boulet pour le CIRI, qui ne sait plus quoi en faire ? La question est clairement posée. La réponse, d’une certaine façon, Gérald Darmanin l’a apportée sur un plateau, quand interrogé sur une éventuelle résiliation du marché attribué à Adrexo, il a mis en avant la situation délicate de la société, qu’il fallait ménager : « Je rappelle qu’Adrexo c’est 22 000 salariés (!), sans les sous-traitants, sans les intérimaires et beaucoup d’implantations locales dans tous les départements de France, une société qui est déjà en difficultés financières et dont je voudrais souligner qu’elle est, parce que tout le monde a l’air de la découvrir, la leader française hors La Poste de la diffusion et de l’envoi postal. Donc ce n’est pas une petite société ». Ce faisant, Gérald Darmanin trace le tableau d’une entreprise pas du tout  armée pour répondre à ses obligations contractuelles. On aurait voulu planter le processus électoral lors de ces régionales qu'on ne s'y serait pas pris autrement... Gérald Darmanin prouve en même temps par sa réponse devant les députés qu’il connaît Adrexo. Peut être pas parfaitement mais il ne découvre pas le problème comme il a semblé le dire au démarrage de ses auditions. 

Ses fichiers ne sont probablement pas à jour, car ce sont 16000 collaborateurs (et pas 22000) qui sont employés par Adrexo. Et encore... Ce ne sont que 6 500 emplois à temps plein qu'il faut prendre en compte. Le reste sont des emplois exercés à temps très partiel, comme l’ont rappelé nos confrères du Monde.

Le député PS Hervé Saulignac, le 29 juin, à Gérald Darmanin : « Pourquoi n'avez vous pas déclaré ce marché infructueux ? ».

Dans cette farce sidérante, Gérald Darmanin a rajouté un dernier volet dont on ne sait s’il doit faire rire ou pleurer. Le ministre chargé des élections (et de l’ordre en France) a ainsi pu lâcher sans coup férir ni réaction d’incroyables pépites, toujours prononcées avec cette assurance qui en impressionne visiblement beaucoup. Ainsi de cette pirouette, toujours au sujet du fameux contrat que l’État a passé en toute connaissance de cause : « nous n’aurions pas pu mettre fin à ce marché (celui offert à Adrexo par le Ministère de l'Intérieur)  avant même qu’il ne commence », a expliqué le ministre de l'Intérieur... On est donc en droit de croire que les marchés (et les sociétés foireuses qui les remportent) tombent comme une fatalité dans la France d’Emmanuel Macron. Comme on peut l’entendre dans la vidéo qui suit.

Gérald Darmanin et les millions, le 29 juin à l’Assemblée nationale. Du grand art, qui se passe de commentaire.

Jusqu'à présent, Gerald darmanin s'est bien gardé de mettre en avant son CV et le fait qu'il connaissait Adrexo bien avant son arrivée au ministère de l'Intérieur. On le comprend. En effet, c’est le même Darmanin qui était en 2019 en poste à Bercy, comme ministre du Budget, au moment... où le groupe Hopps a été placé sous la protection du CIRI (Hopps étant pour mémoire la holding à laquelle Adrexo est rattachée).

Comment imaginer qu’il n’ait pas été informé sur les grandes difficultés d'Adrexo et de Hopps (sous perfusion d'Etat) par ce qui constitue la cellule des affaires réservées de la forteresse du ministère de l’Economie et des Finances - au minimum sur sa dette fiscale, qui le concernait directement ?

On est impatient de l’entendre sur le sujet, et curieux de voir comment le ministre pourra continuer à nous vendre la fiction selon laquelle il a, comme l’ensemble des Français, découvert cette société peu de temps après les élections. Il l'a lui même choisie - en dépit - de ses nombreuses casseroles  connues de l’État et du gouvernement, la justice. Le CIRI - alors sous sa tutelle - était destinataire de ces signalements, relevant d'infractions pénales. Ce dernier point nous a été confirmé par des sources internes de Bercy.

Hi-han

Ce mardi, le coup de pied à l’âne a été délivré au Sénat. La commission d’enquête auditionnait au palais du Luxembourg Laure de La Raudière. La présidente de l’Arcep (l’autorité indépendante en charge de la régulation des communications électroniques et des postes) a précisé les conditions du contrôle des activités d’Adrexo, et le sens de la certification qu’elle lui a délivrée. L' exercice s’est apparenté à un jeu de massacre - un démontage en règle des éléments de langage dont Gérald Darmanin a usés pour tenter de dégager sa responsabilité. « Le ministre de l’Intérieur, a amorcé le sénateur LR du Rhône, François-Noël Buffet, a fait état devant la commission des lois du fait qu’il ne pouvait pas faire autrement que choisir la société Adrexo car celle ci bénéficiait d’une licence postale délivrée par l’Arcep, ce qui n’aurait pas permis à son administration de mettre en questions ses capacités techniques », et que « le droit de la commande publique imposait à l’administration de répartir le marché impérativement entre ces deux entreprises (Adrexo et La Poste, ndlr) ».

La présidente de l’autorité de régulation ne s’est pas défilée : « En aucun cas, l’Arcep n’a autorisé Adrexo à délivrer de la propagande électorale », a-t-elle clairement expliqué. « Vous me demandez s’il y a obligation de sélectionner deux prestataires, cela ne relève pas de l’Arcep, cela relève des règles de la commande publique (…) L’Arcep n’atteste pas la capacité technique des opérateurs autorisés à délivrer ou non de la propagande électorale ».

« Avons nous vérifié la capacité de l’entreprise Adrexo, étant donné son modèle économique et les questions qu’on peut avoir sur sa capacité à réaliser la prestation des plis électoraux ? Je dis non, parce que ce n’est pas dans nos attributions de le faire »

La présidente de l’Arcep Laure de La Raudière, hier, devant la commission d’enquête du Sénat : « en aucun cas l’Arcep n’a autorisé Adrexo a délivrer des prestations électorales »

François-Noël Buffet, le président de la commission des lois, qui rédigera le rapport de la commission d’enquête sénatoriale, a donné un avant-goût de sa teneur future, au moment de conclure la séance. « Ce qui est certain, a-t-il constaté avant de libérer les participants, c’est que l’argument du ministre de l’Intérieur qui a dit qu’il ne pouvait pas faire autrement ce qu’il a fait, parce que ça ne permettait pas à son administration de contrôler les capacités du soumissionnaire, est un argument qui ne tient pas : le fait d’avoir une autorisation de l’Arcep ne délivre pas le maître d’ouvrage qui lance le marché public d’assurer lui même le contrôle sur les capacités du soumissionnaire qu’il choisira pour remplir la mission qui est la sienne ».

Sénat vs Assemblée

En droit français, le parjure n’existe pas - c’est une notion juridique purement anglo-saxonne - mais elle a son équivalent. La France n’est pas le Royaume-Uni, où un ministre dans une telle situation aurait sans doute déjà démissionné. Pour autant, le fait de mentir délibérément à la représentation nationale (alors qu’elle s’interroge sur les défaillances de l’État), même sans être sous serment, peut s’avérer un très mauvais choix.

Le feuilleton Adrexo est à un point de bascule, après les moments de vérité délivrés ce début de semaine. Tout porte a croire que l’Assemblée nationale s’apprête à jouer l’enterrement, le pouvoir espérant encore sans doute  étouffer le scandale, et la LREM , même avec quelques dissidences, reste majoritaire. Cette affaire Adrexo est un fiasco démocratique, politique et financier, dont l’État, ses services, le gouvernement et la macronie sont les coproducteurs, il tient a minima du détournement de l’argent des élections. Sous la bulle du CIRI, Bruno Le Maire, le ministre de l'économie, détient maintenant les clés de la suite de l'histoire.

Les informations sur la galaxie Hopps, auxquelles il a accès, pourraient être précieuses pour la commission d’enquête du Sénat. C’est donc vraisemblablement sur les seules épaules du Sénat, et de Gérard Larcher, comme pour l'affaire Benalla, que repose tout le poids de cette affaire, pour le moment. Une affaire d’État, pour un mensonge d’État.

Dans ces conditions, les derniers mots prononcés avant-hier par le sénateur Buffet résonnent tout particulièrement. « Là, les choses sont claires », a-t-il conclu. Une appréciation aussi courte que directe, qui en dit long et fixe la cible. Elle se prénomme Gérald

(1) Députés comme sénateurs peuvent créer soit une mission d’information, soit une commission d’enquête. La seconde dispose de prérogatives et de pouvoirs d’investigation plus étendus, utiles en particulier pour le contrôle de l’action du gouvernement.

(2) En mai, le ministre des élections l’a confirmé, Adrexo a sollicité et obtenu une avance, sur son marché de 93 millions d’euros.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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