La trilogie du milieu : un coffret vidéo pour célébrer le polar italien des “années de plomb”

“La trilogie du milieu” désigne une série de trois films italiens du début des années 1970 réalisés par Fernando Di Leo. Mal reçus à leur époque et plutôt oubliés, ils font l’objet d’une réédition en vidéo après avoir été réhabilités par Quentin Tarantino qui s’en était directement inspiré pour “Pulp Fiction”.

Bande-annonce (trailer) : La Trilogie du milieu de Fernando Di Leo

Ce n’est pas la première fois que Quentin Tarantino nous fait le coup d’évoquer ce qu’il jure être un de ses films préférés, au point que l’on soupçonne que son top 10 compte en réalité pas moins d’une centaine de titres. Cette mauvaise foi est pardonnée, car le plus cinéphile des cinéastes réussit ainsi à porter notre regard sur de vraies raretés ou des films effacés de la mémoire collective qu’il est urgent de réhabiliter. Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est au sujet de trois polars des années 1970 que Tarantino manifeste son enthousiasme, le réalisateur américain affirmant avec son habituel sens de la mesure qu’il s’agit “des meilleurs thrillers italiens de tous les temps”.

““La trilogie du milieu” coffret de trois films de Fernando Di Leo.
“La trilogie du milieu” coffret de trois films de Fernando Di Leo.

Cette trilogie n’en est pas vraiment une : les films ne partagent pas la même intrigue et ne se suivent pas. Ils ont pour seul point commun d’avoir été réalisés - à la suite - par Fernando Di Leo et de partager quelques acteurs (incarnant des personnages différents). Ces trois longs métrages : Milan Calibre 9 (1972), Passeport pour deux tueurs (1972) et Le Boss (1973) sont édités en DVD et BluRay pour la première fois, et leur vision constitue effectivement une expérience cinéphilique de premier plan.

Trois films emblématiques du poliziottesco, fleuron de la série B italienne

Fernando Di Leo ne plaisait pas à la critique de son époque. C’est sans doute pour cette raison que ses films ont perdu en notoriété avec le passage du temps : son œuvre fait rarement l’objet de rétrospectives et son cinéma a sombré dans l’oubli. Après avoir contribué aux scénarios d’une vingtaine de westerns spaghetti dans les années 1960 (et pas des moindres : les deux premiers volets de la trilogie du dollar de Sergio Leone, Navajo Joe de Sergio Corbucci, Le temps du massacre de Lucio Fulci…) Di Leo se lance dans la mise en scène. Il ne réalisera jamais de western, préférant se consacrer à un autre genre de série B : le film policier.

“La trilogie du milieu” coffret
Milan Calibre - © Elephant Films

Son travail, notamment sur la Trilogie du milieu, est emblématique du poliziottesco, un genre de thriller excessif et décomplexé qui fit les belles heures des salles italiennes de la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1980. Ces films résonnent alors fortement avec la société, s’inspirant des faits divers de l’époque et de la radicalité politique (ce sont les “années de plomb”) pour les tordre sur un mode peu réaliste et plutôt expressionniste, avec une prédilection pour la violence.

Ce qui sauve le cinéma de Di Leo par rapport à celui de ses contemporains parfois moins talentueux, c’est un savoir-faire solide en termes de mise en scène, doublé d’une véritable vision. Souvent comparé à Jean-Pierre Melville (un cinéaste qu’il vénérait), Di Leo ajoute à la palette des froides atmosphères propres au cinéaste français une certaine folie emblématique du cinéma italien de son époque : cadrages étranges, gros plans sur les visages, goût pour les archétypes et pour l’accélération subite et inattendue de l’action. Le cinéma de Sergio Leone et celui de Dario Argento ne sont pas loin, bien que Di Leo s’en démarque clairement pour affirmer une personnalité tout aussi singulière, se distinguant aussi bien par son esthétique que par un montage plus dynamique.

Un goût pour la violence exacerbée

“Milan Calibre 9” (1972) est le film de la trilogie qui évoque le plus le cinéma de Melville. Le scénario fait d’ailleurs écho à celui du Deuxième Souffle sorti quatre ans plus tôt. Comme chez Melville, policiers et criminels sont mis sur un même plan moral. Certains flics sont bons, d’autres pervers, et une bonne partie du film repose sur l’affrontement de points de vue entre deux policiers que tout oppose en termes de valeurs et de méthodes. Les convictions communistes de Fernando Di Leo sont avérées. Sans être prosélyte ni véritablement politique, son cinéma porte un regard désabusé sur la corruption, tout en portant un commentaire sur la violence “légitime” de la force publique, qui ne s’oppose pas chez lui véritablement à celle des gangsters mais s’en rapproche plutôt par son aberration.

“Milan calibre - © Elephant Films
Milan calibre - © Elephant Films

Cette violence est au cœur du film, au point que dix minutes sont coupées par la censure à l’époque (restaurées dans la nouvelle version). Considérée comme insoutenable en son temps, elle semble aujourd’hui très factice, au point que l’on peut s’étonner rétrospectivement de l’importance des coupes. De la même manière, l’érotisme jugé torride à l’époque (une séquence de danse en bikini de l’actrice Barbara Bouchet fit le tour du monde et suscita des plaintes de spectateurs en Italie) fait aujourd’hui plutôt sourire.

“La trilogie du milieu” coffret
Passeport pour deux tueurs - © Elephant Films

L’immense talent de metteur en scène de Di Leo s’exprime particulièrement dans la première scène : un pré-générique où l'on voit différents protagonistes faire circuler une valise contenant 300 000 dollars, dont la disparition formera l’intrigue du film. La caméra virevolte, le montage magnifie une réalisation brillante qui noie les plans dans une musique funk assourdissante. Sans dialogue, la séquence enchaîne sur un massacre d’une grande cruauté et pose d’entrée de jeu le style des trois films.

Vengeance et trahison

Passeport pour deux tueurs (1972) prolonge et contredit à la fois le premier film de la trilogie. Il le prolonge par ses thématiques, identiques : la trahison et la vengeance. Il s’en démarque par son atmosphère : Milan était filmée comme une cité sordide dans Milan Calibre 9, dont le scénario privilégiait les scènes nocturnes. C’est une ville lumineuse dans Passeport pour deux tueurs, où l’action se déroule cette fois en plein jour et en extérieurs.

“La trilogie du milieu” coffret
Milan Calibre - © Elephant Films

L’histoire est celle de deux tueurs envoyés depuis New York par un trafiquant de drogue pour liquider un arnaqueur. Ce couple d’assassins (un noir un peu taiseux, et un blanc à grande gueule) stimulera l’imagination de Quentin Tarantino qui s’en inspirera directement pour les personnages de Pulp Fiction interprétés par Samuel L. Jackson et John Travolta (on sait que le réalisateur aime rendre hommage aux films de son Panthéon par des citations explicites, tel un rappeur utilisant son sampler).

Passeport pour deux tueurs peut être considéré comme supérieur à Milan Calibre 9 pour sa cohérence et sa force brute. Le film raconte la transformation progressive d’un proxénète médiocre en combattant indestructible au fur-et-à mesure que les cadavres s’empilent autour de lui. Au cœur de la deuxième partie, une longue scène de poursuite en voiture puis à pied rivalise avec la célèbre séquence centrale de Bullitt sorti deux ans plus tôt, et démontre une nouvelle fois le savoir-faire de Fernando Di Leo pour filmer l’action. Quant à la performance de l’acteur principal Mario Adorf (un peu à côté de son rôle dans Milan Calibre 9), elle est ici extraordinaire et constitue en soi une raison suffisante pour ne pas passer à côté du film.

Le poliziottesco bientôt concurrencé par le giallo

“La trilogie du milieu” coffret
The boss © Elephant Films

La trilogie se termine avec The Boss (1973), qui prolonge la thématique favorite du cinéaste qu’est la vengeance, autour cette fois un tueur qui se retourne contre l’organisation mafieuse qui l'emploie à Palerme. Jusqu’à ce dernier volet - qui accuse une petite baisse de niveau par rapport aux deux premiers films - Di Leo s’affirme le temps de deux années comme un chef de file du cinéma bis italien. Ce titre lui sera bientôt ravi par un réalisateur alors débutant et déjà génial : Dario Argento - un autre scénariste de Sergio Leone - qui va fusionner polar, film d’horreur et fétichisme. Aux côtés du poliziottesco, le giallo va devenir le nouveau genre à la mode en Italie. Di Leo continuera de réaliser des polars urbains, semble-t-il avec moins de succès. Il livrera encore une petite dizaine de films, dont la plupart n’ont encore jamais été distribués en France sous quelque forme que ce soit.

“La trilogie du milieu” coffret
The Boss - © Elephant Films

La trilogie du milieu, Coffret 3 BluRay ou 3 DVD
(Elephant Films, 50 €).

Crédits photo/illustration en haut de page :
Passeport pour un tueur / © Elephant Films / Fernando Di Leo