Le procès fait par Bernard Henri-Lévy contre Denis Robert et Blast

Cinq heures de débat houleux entre l’avocat de BHL Alain Jakubowicz et Julien Kahn l’avocat de Blast ont fini par épuiser la 17ième chambre du TGI de Paris. Une part de mauvaise foi, l’hypothèse d’une vengeance, des scénarios improbables et des considérations autour de la nécessité d’informer (ou pas) auront ponctué l’après-midi et la soirée du 16 juin. BHL voulait un jugement en urgence. La cour a annoncé le délibéré au 22 septembre.

Le 31 décembre 2020 Denis Robert et une poignée de membres fondateurs ont créé Blast – le souffle de l’info, entreprise de presse solidaire, média libre et indépendant sur internet et coopérative à intérêt collectif, porté à ce jour par 12000 abonnés et sociétaires. Le 16 juin 2021, un peu plus de cinq mois plus tard, le directeur de la publication du site se retrouve assigné devant la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris par une plainte en diffamation, voulue et précipitée par l’urgence de la situation plaidée par BHL.

Comme il le dira lui même à la barre, s’adressant aux juges « je ne m’attendais pas à me retrouver si rapidement face à vous ».

C’est Bernard Henri-Lévy « atteint dans sa chair » selon son représentant au procès Alain Jakubowicz qui l’y amène.

« BHL met sa vie entre vos mains »

Appelé à la barre, Denis Robert explique « Blast est un media jeune, fragile, je suis conscient de prendre un risque, j’ai réfléchi, j’ai beaucoup réfléchi…et puis j’ai décidé de publier ». Il ajoute « Je suis intimement convaincu de l’authenticité des documents. C’est un honneur pour un journaliste de publier ce genre d’enquête avec ce genre de document. Ça fonde mon travail de journaliste ». Alain Jakubowicz fera résonner cette formule un peu plus tard « si Denis Robert joue la vie de son journal, BHL lui, met sa vie entre vos mains ».

Pour preuve la longue lettre qu’absent pour cause de « contretemps fâcheux » - « l’écrivain - philosophe, figure de la scène intellectuelle et politique internationale » fera lire à son avocat : c’est en tant que défenseur acharné de la liberté d’expression qu’il attaque Blast et demande le retrait de l’article litigieux… : « Les auteurs de cette publication ont lié mon nom de la façon la plus insupportable qui soit, à un régime celui du Qatar (dictatorial) et à mes yeux haïssable, ils ont lié l’un des plus importants combats de mon existence (l’universalité des droits de l’homme et du droit à la démocratie ) à d’obscures et infamantes histoires d’argent ; et ils ont ainsi porté gravement tort à ma dignité et à mon honneur ».

D’une manière un peu surprenante et contraire à la simple prise en compte d’interviews sur Al Jazeera, BHL et son conseil ont continué à nier tout lien avec le Qatar et toute influence de ce même Qatar dans le déclenchement de la « révolution » libyenne.

Au cœur du procès en diffamation : un article

La publication sur Blast d’un article le 29 avril 2021 intitulé « Qatar connection : les documents qui visent Carla Bruni-Sarkozy, BHL et Laurent Platini » aurait, si l’on en croit les dires de son avocat, transformé la vie de Bernard-Henri Lévy « en enfer »…Les co-auteurs Thierry Gadault et Bernard Nicolas en s’appuyant sur quatre documents issus des services qataris y écrivent qu’en 2011, le Qatar a fait preuve de largesses financières troubles en signant des ordres de paiement - jusqu’à 9 millions d’euros - au nom d’un certain nombre de personnalités françaises comme Laurent Platini, Michel Platini, Carla Bruni-Sarkozy et Bernard-Henri Lévy...« Le seul souligne Denis Robert à avoir porté plainte ».

Dès le début de l’audience, la stratégie appuyée d’Alain Jakubowicz s’articule autour de deux angles : Faux grossier et animosité personnelle.

Le document publié par Blast serait un faux selon l’avocat du demandeur. « Le document rédigé en arabe ne comporte que trois mots écrits en alphabet latin, le nom de Bernard-Henri Lévy » note-t-il « comme si on voulait que ces noms clignotent ». La date est illisible. Or, la date du 25 octobre 2011 est en effet centrale. Elle soulève la question de la concordance des temps. Mouammar Kadhafi ayant été tué par les forces rebelles le 20 Octobre 2011…soit 5 jours avant l’ordre signalé.

« Pourquoi avoir publié ? Pourquoi ne pas avoir attendu ? » demande en boucle Alain Jakubowicz. Bernard Nicolas, qui s’exprime en qualité de témoin dans le cadre du procès, agacé, l’agace en retour lorsqu’il affirme avoir vérifié la lisibilité de la date à l’aide d’une loupe –professionnelle- la veille de la publication. Une loupe magique ?! lui lance l'avocat , « on peut dire ça » répond le journaliste sans se démonter…Le ton est donné.

Un long processus de vérification

Cette loupe pour anecdotique qu’elle paraisse s’inscrit en réalité dans un processus étendu et multiple de vérification et d’authentification comme ne cesseront de le rappeler les co-auteurs de l’enquête. Notamment en faisant appel à des sources proches des services de renseignement. Bernard Nicolas l’affirme « je sais comment les documents sont sortis du Qatar, comment ils ont cheminé jusqu’à moi et s’ils étaient bidons le Qatar ne chercherait pas à les récupérer ». Le récipiendaire des documents affirme avoir « une confiance pleine et entière envers sa source », laquelle source lui a fait parvenir le jour même du procès un document de meilleure qualité.  « Encore un faux ! s’exclame  Alain Jakubowicz. Allez sur google, wikipedia et vous verrez exactement le même modèle » … « Je ne suis ni un journaliste de commissariat ni un journaliste de wikipedia » rétorque du tac au tac Bernard Nicolas.

Thierry Gadault co-auteur de l’enquête et Marc Eichinger ex-agent de la DGSE qui lui succèdent à la barre, confirment de concert avoir mené toutes les investigations nécessaires pour vérifier la crédibilité de ces documents.

Thierry Gadault témoigne également « Bernard m’a donné des éléments très précis sur sa source : qui était-elle, comment elle avait obtenu ces documents et pour quelles raisons elle nous les communiquait ». Il a contacté Marc Eichinger proche des services de renseignement au début du mois de mars 2021 qui confessera à la barre avoir été en lien avec la DGSE au Moyen Orient. Ce dernier confirme s’agissant des documents « que plusieurs services de renseignement étaient au courant de leur existence, les Etats-Unis ayant même cherché à les récupérer ». D’après ses propres sources, « le Qatar avait aussi reconnu leur véracité ».

Pour Denis Robert « A partir du moment où j’ai la conviction que les docs sont authentiques ne pas publier devient un non sens journalistique » « que ce soit BHL ou Carla Bruni Sarkozy importe peu ». « Si les noms d’Alain Minc ou d’Alain Jakubowicz avaient été mentionnés, j’aurais publié ».  L’argument de l’animosité personnelle revenant comme un leitmotiv, il insiste comme le feront l’ensemble des témoins à sa suite « je ne suis guidé par aucune animosité personnelle à l’encontre de Bernard-Henri Lévy ». L’occasion pour le directeur de la rédaction de Blast, de faire état des tentatives de BHL de le dissuader de publier « J’ai reçu des coups de fil de William Bourdon (avocat et ancien secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l’homme, ndlr) et de Florent Massot (éditeur, ndlr) qui avaient eux-mêmes été contactés par BHL pour me dissuader de publier. S’il avait des choses à me dire, il aurait pu m’appeler ou répondre aux questions que nous lui posions et pas nier à ce point les évidences ».

Un ton ironico-caustique

Alain Jakubowicz qui cultive le ton ironico-caustique : - « Pourquoi avoir publié chez Blast car ils sont moins regardants ? » demande-t-il à Bernard Nicolas « non car à la tête de ce journal se trouve un journaliste que j’admire, un exemple » - s’y enlise lorsqu’il décide d’opposer au supposé manque de sérieux de l’enquête le grand sérieux de sa plaidoirie : « Nous avons affaire à une bande de pieds nickelés ». Et de pointer « une caste générationnelle », « la bande à Denis Robert qui n’a plus le droit de se planter ».  Ses flèches les plus féroces, l’avocat les réserve à Marc Eichinger : après un très irrévérencieux « vous êtes qui Mr Eichinger ? », il bâcle de manière ostentatoire son interrogatoire et refuse de le mener à son terme. Théâtral.

Des angles d’attaque qui se nivellent au fur et à mesure que progresse l’audience, censés interroger « une manière de faire du journalisme », « un peu contre tout le monde », un peu « borderline » et qui aboutissent après 5h d’échanges à la difficile mise en perspective d’un caractère diffamatoire dilué « qui ne disparaît pas dans les précautions sémantiques des co-auteurs ».

Une enquête crédible

A la stratégie usée du discrédit de celui que l’on présente souvent comme l’avocat « des nobles causes », Julien Kahn répondra par les caractéristiques de la crédibilité qui cadrent l’enquête mise en cause.

Ainsi pour celui qui assiste Denis Robert, dans le cadre de l’intérêt général, l’article reste pertinent : « les propos ne sont pas diffamatoires. Ils sont d’une tempérance rarement vue. Ne pas les publier aurait été une atteinte à la liberté d’expression ».

Sauf à porter une grave atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, Les journalistes sont libres d’exprimer leur point de vue à partir d’une base factuelle dont ils ont en retour obligation de démontrer la crédibilité. Leur analyse, en s’appuyant sur le contexte de l’époque et sur cette base peut les conduire à apporter des éclairages d’une haute importance relative à ce même contexte. C’est l’objectif visé par nos enquêteurs. C’est l’ambition portée par Blast, insiste l’avocat avant de railler son adversaire du jour : Cette possibilité rendue à tout journaliste, ne devrait pas gêner outre mesure l’auteur de la plainte qui animé par des intérêts proprement altruistes (claironne-t-il) assume le rôle de phare intellectuel et politique de la scène française et internationale. »

Dans sa plaidoirie il rappelle, citations et rapports à l’appui, le rôle extrêmement actif de BHL et du Qatar dans la guerre en Libye et la chute de Kadhafi. « Les défendeurs ont agi conformément aux exigences de la bonne foi s’agissant de la publication de propos relatifs à un sujet d’actualité et d’intérêt général » conclut Julien Kahn. L’audience s’achève tardivement à 21h30. Le délibéré a été fixé au 22 septembre 2021. Le caractère urgent de la plainte déposée par BHL et son conseil n’a visiblement pas été pris en compte par les magistrats.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat pour Blast

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