Le western italien : deux films et un livre pour redécouvrir un cinéma populaire et révolté

Lorsque l’Italie se convertit au western à partir de 1963 - au moment où le genre décline aux Etats-Unis - l’industrie cinématographique locale accouche de ce qui deviendra le genre le plus populaire du pays pendant une quinzaine d'années. Dans le reste du monde et en France en particulier, le western italien rencontre un grand succès, parfois grâce à des films engagés très à gauche. Deux ressorties conjointes en vidéo de films majeurs de 1966 (El Chuncho et Django) ainsi qu’une encyclopédie consacrée au western italien permettent de revenir à la source pour en juger sur pièces.


EL CHUNCHO © 1967 SURF FILM. Tous droits réservés.

DJANGO © 1966 SURF FILM. Tous droits réservés.

Il n’y avait pas qu’un seul Sergio : aux côtés de Leone, il fallait compter avec les immenses Sergio Corbucci et Sergio Sollima. Autour d’eux, des dizaines de cinéastes travaillaient au service d’un genre improbable : le western italien, souvent qualifié avec un peu de mépris dans le reste du monde “western spaghetti”. Un genre pourtant parmi les plus populaires un peu partout pendant les années 1970, et dont quasiment tout a été oublié du grand public. Hormis les films signés par Sergio Leone bien entendu, qui pour une raison étrange restent les seuls à être connus et appréciés d’un large public sans cesse renouvelé.

Et pourtant… Entre 1963 et 1978, plus de 450 westerns sont tournés en Italie ! Au début des années 1960, alors que le genre décline aux États-Unis, les Italiens (qui allaient majoritairement voir des westerns américains depuis les années 1940) se réapproprient le genre dans une version mutante, un peu dégénérée. Le patriotisme exalté disparaît (puisqu’il n’est plus question de glorifier la nation américaine ni le massacre des Indiens) et fait place à un humour parfois très noir ainsi qu’à une violence débridée. Dans son livre “10 000 façons de mourir” (réédité cet hiver dans une version mise à jour), le cinéaste et spécialiste du genre Alex Cox rappelle que les premiers westerns italiens furent pour ces raisons accompagnés en Angleterre et aux États-Unis de quolibets dans les salles. Accusés de violence gratuite et de misogynie, nombre d’entre eux furent même classés X en Angleterre, à commencer par Pour une poignée de dollars tourné en 1963 et très inspiré du Yojimbo d’Akira Kurosawa.

Une esthétique de la révolte

Sergio Leone pose dès ce film une esthétique révolutionnaire qui va inspirer ses pairs : cadrages inhabituels, temps dilaté puis accéléré par des changements de plans rapides, scènes d’action décomplexées, synchronisation des séquences sur une musique omniprésente enregistrée à l’avance, personnages archétypaux, saleté ambiante. Si Leone ne revendique pas autre chose à cette époque que de divertir le public, d’autres cinéastes investissent dans son sillage le champ politique, inspirés par les bandes dessinées de western publiées depuis des années dans L'Unità, quotidien fondé par Gramsci en 1924, alors organe officiel du parti communiste italien.

Il importe de replacer ce cinéma dans son contexte historique : lorsque les westerns italiens de la fin des années 1960 sont réalisés, la gauche italienne débat dans ses rangs au sujet de l’insurrection contre les institutions étatiques et du recours à la lutte armée. Le retour de l’extrême droite néo-fasciste en Europe du Sud inquiète : en Italie, celle-ci recourt à l’action violente (l’attentat de Milan en 1969 traumatise toute une génération) et revient siéger au Parlement. Ce contexte explique sans doute l’omniprésente romantisation du banditisme dans le western italien - qui résonne avec ce moment où une partie de la gauche choisit l’action directe et la clandestinité - ainsi que la thématique de l’anti-impérialisme, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes en transposant un genre par essence américain.

El Chuncho : naissance du “western zapata” anti-impérialiste


EL CHUNCHO © 1967 SURF FILM. Tous droits réservés.

El Chuncho est le film pionnier de ce nouveau genre qui aura de nombreux suiveurs : le « western zapata », avatar d’un cinéma anti-impérialiste glorifiant des héros venus soutenir la révolution mexicaine contre les Américains. Le scénario de ce film devenu culte va dresser un archétype : celui de l’Américain qui traverse la frontière, rejoint les Mexicains et souvent les trahit. Le scénariste Franco Solinas a déjà signé un puissant film anticolonialiste : La Bataille d’Alger dont Alex Cox note dans un bonus du nouveau DVD du film qu’il suit le même fil narratif : un « gringo » doué sur le plan technologique (et généralement marchand d’armes) se lie d’amitié avec un chef révolutionnaire naïf mais puissant. Cette même trame sera recyclée dans ses futurs scénarios pour les films Queimada (au sujet des colonies portugaises dans les Caraïbes) et Trois pour un massacre (à nouveau sur la révolution mexicaine).

Dans El Chuncho la révolution mexicaine est montrée comme un véritable chaos. On peine d’ailleurs à comprendre si les protagonistes sont des révolutionnaires sincères ou des brigands, une ambiguïté que l’on retrouvera dans de nombreux autres westerns italiens. Pourtant, l’œuvre est une ode à l’insurrection doublée d’une condamnation claire des visées impérialiste d’Américains cupides et indignes de confiance. Une posture assumée par les deux acteurs principaux du film : Gian Maria Volonté, membre actif du Parti communiste et Lou Castel, qui reversait à l’époque une partie de ses cachets à des organisations maoïstes. Klaus Kinski, qui interprète un prêtre jetant des grenades tout en récitant ses prières n’est pas en reste, et apporte - si c’était nécessaire - un grain de folie supplémentaire.

Ce sous-texte politique du film n’empêche pas El Chuncho d’offrir du grand spectacle. Une spectaculaire scène d’attaque de train rappelle la générosité du cinéma populaire italien de l’époque avec ses figurants par dizaines et ses décors grandioses sublimés par une mise en scène impeccable. Disponible dans une copie somptueusement restaurée et réintégrant de nombreuses scènes censurées, El Chuncho se révèle pour le spectateur de 2021 comme un chef d’œuvre injustement oublié.


EL CHUNCHO © 1967 SURF FILM. Tous droits réservés.

Après ce western, le réalisateur Damiano Damiani persistera à travers ses œuvres dans un engagement sans faille, ne cessant jamais de dénoncer la corruption des élites et de la classe politique (Sacco et Vanzetti, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, La Classe ouvrière va au paradis). Un trait que l’on retrouvera chez son collègue Sergio Corbucci sur un versant plus nihiliste.

Django, ou le western anarchiste

En termes de notoriété, Django a moins subi l’érosion du temps. C’est sans doute - après les Sergio Leone - le plus connu des westerns italiens. Le film a même directement inspiré Quentin Tarantino qui en a repris le titre et la chanson pour son Django Unchained. Le réalisateur américain qualifie volontiers Django de “western ultime”, ce qu’on comprend facilement : le film pousse très loin les curseurs en matière de violence, de cynisme et de noirceur.


DJANGO © 1966 SURF FILM. Tous droits réservés.

L’argument s’inspire à nouveau, deux ans seulement après Sergio Leone, du Yojimbo de Kurosawa, et raconte l’interposition d’un inconnu dans l’affrontement de deux bandes rivales. Au début du film, dans un plan devenu iconique, un homme débarque dans une ville de l’ouest américain en traînant derrière lui un cercueil. Pour avoir sauvé une jeune femme en train de se faire fouetter, Django se met à dos une bande de militaires Sudistes qui jurent d’avoir sa peau. Il rejoint alors une bande rivale composée de révolutionnaires mexicains, et organise avec eux des braquages dans la région.


DJANGO © 1966 SURF FILM. Tous droits réservés.

Django est un film plus ouvertement anarchiste qu’El Chuncho, en phase avec le reste de l’œuvre de son réalisateur Sergio Corbucci, qui a installé depuis Le Grand Silence une idée récurrente : le mal se situe souvent du côté des représentants de la loi, qui incarnent chez lui une forme de corruption morale. Dans Django, les Américains sont représentés cagoulés de rouge (un costume qui rappelle explicitement le Ku Klux Klan). Cruels et racistes, ils constituent une menace permanente.


DJANGO © 1966 SURF FILM. Tous droits réservés.

L’écriture de Django est portée par l’urgence et le chaos : le scénario est écrit au jour le jour pendant le tournage et multiplie les scènes d’action à la mise en scène très inventive. Le sadisme des personnages y est exacerbé, avec des scènes de torture et d’agressions sexuelles qui restent choquantes aujourd’hui. Cette violence n’est pas gratuite : elle vise à condamner les agissements des tyrans, installant une tragédie nihiliste où chacun lutte pour une survie qui ne peut se penser qu’en dehors du groupe.


DJANGO © 1966 SURF FILM. Tous droits réservés.

Django n’est pas le meilleur western italien. Ce n’est même pas le meilleur film de Corbucci. Mais c’est une œuvre matricielle qui inspirerera de nombreux réalisateurs fascinés par l’esthétique de sa violence. Pendant une quinzaine d’années encore, le western italien va proposer dans son sillage de nombreux chefs d'œuvres, dont des dizaines restent à redécouvrir.

• Django de Sergio Corbucci (1966), édition prestige (28 €) ou édition simple DVD/BluRay (20 €), également au cinéma le 17 novembre (Carlotta Films)

• El Chuncho de Damiano Damiani (1967), nouvelle édition DVD/BluRay (20 €) également au cinéma le 17 novembre (Carlotta Films)

• 10 000 façons de mourir, livre d’Alex Cox (nouvelle édition augmentée décembre 2021, Carlotta, 624 pages, 50 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo / Blast

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