Les carnets de la COP #02 : Money, Money, Money

Après les deux journées consacrées au sommet des chefs d’États, la COP26 a ouvert son programme thématique décidé par la présidence anglaise : une journée = un thème. Les 3 et 4 novembre, la COP s’attaquait à : finance climat et énergie. Deux questions explosives et étroitement liées.

Le secteur financier, au coeur de la COP26

Tout d’abord, il y a la question du secteur privé : les grands donateurs mais aussi les entreprises et leur rôle dans la transition énergétique - une transition indispensable pour éviter le futur catastrophique prédit par le GIEC. Et à ce niveau, la COP26 semble avoir pris un tournant. Certains disent que l’influence de la présidence britannique n’y est pas pour rien et que la City est à la COP. Ces acteurs non étatiques qui pendant des années ont été peu présents aux COPs, y ont désormais leur place et s’engagent. Oui mais comment ? 


(c) Paloma Moritz

Paroles, Paroles, Paroles 

450 acteurs financiers internationaux ont fait la promesse - encore une promesse - d’atteindre la neutralité carbone en 2050 et de « prendre leur juste part ». Une coalition sur laquelle Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et envoyé spécial de l’ONU sur les questions Finance Climat, a travaillé pendant des mois. C’est du jamais vu, mais pour autant aucune contrainte n’a été décidée. Et la feuille de route pour mesurer ces efforts est encore bien floue. Surtout, le concept de « neutralité carbone » - qui implique zéro émission nette - reste encore aujourd’hui, un concept. Une notion qui peut être interprétée et ouvrir la voie pour beaucoup d’entreprises à des mécanismes de compensation carbone et greenwashing pour éviter de faire le nécessaire : réduire leurs émissions.

Cette Glasgow Financial Alliance for Net Zero (Gfanz) - qui est composée de banques, assureurs et gestionnaires d'actifs dans 45 pays - a déclaré vouloir mettre à disposition 133.000 milliards de dollars de capitaux pour transformer l'économie. Mark Carney s’est félicité sur Twitter « Ne vous y trompez pas, l’argent est là si le monde veut vraiment arrêter la crise climatique ».  L’argent ne serait donc plus un problème. Mais où ira cet argent ? 

« Plus de 130.000 milliards de dollars, et pas une seule règle pour empêcher qu'un seul dollar même soit investi dans l'expansion des énergies fossiles » s’est inquiétée mercredi, Lucie Pinson, directrice de Reclaim Finance. Comme l’a fait remarquer, Bill McKibben, fondateur de 350.org, « Un plan climat qui ne s’attaque pas aux énergies fossiles est finalement comme une campagne anti-tabac qui ignore les cigarettes ».

Rappelons qu’en 2017 déjà, le rapport de la Carbon Disclosure Project (CDP) montrait que 100 entreprises causeraient à elles seules 71% des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1988. Les entreprises mises en cause sont majoritairement des producteurs d'énergies fossiles comme Exxon Mobile, Total, BP ou Shell. « L'industrie des énergies fossiles a doublé sa contribution au réchauffement climatique en émettant autant de gaz à effet de serre en 28 ans (1988-2016) qu'en 237 ans. » souligne le rapport.

Dernière annonce de la COP 26 : 40 pays et une banque s’engagent à mettre fin au charbon d’ici 2030.

(c) Paloma Moritz

« Keep it in the ground; let’s keep it in the ground ! » (sous entendu laissez les énergies fossiles dans le sol) c’est ce que chantent de jeunes activistes en tapant du pied en plein cœur de la zone bleue, ce jeudi 4 novembre, alors que les négociations sont en cours sur les enjeux énergétiques. La veille, une étude des scientifiques du Global Carbon Project montrait que les émissions de CO2 étaient revenues à leurs niveaux record d’avant Covid. En cause une relance économique mondiale qui a profité aux énergies fossiles : notamment au charbon et au gaz.

Là-dessus, l’Adaptation Gap Report du programme pour l'environnement de l’ONU (UNEP), sorti le 4 novembre, constate que “l’occasion de tirer profit de la relance budgétaire après la pandémie de COVID-19 pour donner la priorité à une croissance économique verte, qui aide également les nations à s’adapter aux effets de la crise climatique tels que les sécheresses, les tempêtes et les incendies de forêt, est largement manquée”.


(c) Paloma Moritz

« Nous sommes en train de creuser notre propre tombe » déclarait Antonio Guterres au début de la COP. Rectification : ce n’est pas vraiment un “nous”. Ceux qui creusent - et ils sont peu nombreux - gagnent des milliards en le faisant. À l’image de Total qui, en pleine crise énergétique, a multiplié son bénéfice par 23 au troisième trimestre 2021 (voir ma vidéo sur le scandale Total). Exxon Mobil a dégagé son plus gros bénéfice net depuis 2017 (6,8 milliards de dollars) et Chevron depuis 2013 (6,1 milliards de dollars).

Pour arrêter cette spéculation mortifère, des associations, comme Reclaim Finance, se battent pour convaincre les investisseurs de “couper le robinet” du financement des énergies fossiles et dénoncent la dépendance du système bancaire aux énergies fossiles. 

Ils n’ont plus leur place. Ils ne font pas partie de la solution mais du problème

Un système bancaire qui a été la cible, ce mercredi 3 novembre, de la marche organisée à Glasgow par Extinction Rebellion pour dénoncer le greenwashing des politiques et entreprises de la COP26. Une action “spectaculaire” - marque de fabrique de XR - devait avoir lieu devant les locaux de JP Morgan à Glasgow, en marge de la marche. L’action a été avortée mais les manifestants se sont arrêtés longuement devant, pancartes en mains et au son de “Honte à vous”. Pourquoi JP Morgan ? La banque est un sponsor du "résilience hub” de la COP26 alors qu’elle est l’une des premières financeuses d’énergies fossiles. Depuis l’Accord de Paris, la banque a investi 317 milliards de dollars dans les énergies fossiles. “Il ne font pas partie de la solution mais du problème” m’explique Rachel, hors d’elle, devant une rangée de camions de police postés devant la banque pour la protéger. 

Parmi les sponsors et partenaires de la COP26, on peut compter Google, Microsoft, Jaguar, Unilever… 

La COP26 est sponsorisée par certains des pires pollueurs. Comment peut-on faire confiance à ce processus alors qu’il est financé par les personnes et entreprises qui nous mènent à la destruction ? clame une jeune activiste anglaise sur scène.

Tout au long de la marche, toutes les personnes avec qui j’ai discuté étaient absolument écœurées par les contradictions et les hypocrisies de la COP26.


(c) Paloma Moritz

Kyle, consultant en transition écologique : ”la COP26 est sponsorisée par des multinationales dont l’intérêt principal est de maximiser le profit de leurs actionnaires, et non pas de mettre en place une justice climatique pour les pays du Sud..” 

Chloé de Bristol, venue déguisée en “Greenwash busters” (chasseuse de greenwashers)’: “Je me dois d’être là parce que le greenwashing est partout : les entreprises, les gouvernements. On a tellement de travail (rire). Qu’est-ce que Rolls Royce fait à la green zone de la COP ? Il y a juste beaucoup trop d’espace donné à des compagnies qui voient tout ça comme une opportunité économique”. 


(c) Paloma Moritz

Tout ceci sans compter, les plus de 400 jets privés qui auraient atterri à Glasgow ou encore la venue en grande pompe de Jeff Bezos... Le fondateur et ancien patron d’Amazon, qui, ne paie pas ses impôts mais offre - grand prince - un milliard de dollars pour la Grande Muraille Verte en Afrique. Une annonce faite après avoir eu le culot d’expliquer à la tribune qu’il avait pris conscience de “la fragilité de la planète en voyageant dans l’espace”. Un voyage au cours duquel il a émis à lui seul - et en 10 minutes - au minimum 75 tonnes de C02, l’équivalent de ce qu'émet 1 milliard de personnes (les plus pauvres) en une vie entière… 

Comment osez-vous ?

Les mots de Greta Thunberg raisonnent plus que jamais à Glasgow. Comment dès lors s’étonner de voir autant de colère, de résignation et de désillusion autour de cette COP26 ?

Toutes ces contradictions que l’on peut constater au fil des couloirs de la zone bleue et verte, comme ces sponsors qui s’affichent, le Qatar et son gigantesque stand qui vante la Coupe du Monde ou la formule 1 électrique qui trône près des pavillons de pays, peuvent faire sourire (non sans cynisme), mais elles contribuent à détruire la confiance, déjà faible, en un processus aussi important qui reste déterminant pour l’avenir. Tout ceci détourne aussi l’attention des négociateurs qui dans l’ombre, se battent pour des mesures ambitieuses. “Je sais qu’il y en a, je suis de tout coeur avec eux, mais je n’y crois plus. On ne parviendra pas à cette limite des 1,5°C” me disait Simon Clark, un écossais dans la marche. 

Blah, Blah, Blah 

Le “Blah, blah, blah” de Greta Thunberg semble être devenu le cri de ralliement des toutes ces personnes qui se sentent aujourd’hui trahies et moquées. Il a même été placardé dans le Green Zone de la COP ce jeudi 4 novembre. La jeune suédoise a tweeté «Ce n’est plus une conférence sur le climat, c'est un festival de greenwashing du Nord» . Une célébration de deux semaines de “business as usual” et du bla-bla-bla».


(c) Paloma Moritz

Il faudra encore attendre la fin des négociations - qui ne commencent que réellement la semaine prochaine - pour en être absolument sûr… 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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