Multiplication des fondations privées : quand l’art n’est qu’argent ?

Avec la Pinault collection à la Bourse de commerce de Paris, le milliardaire s’offre un espace d’affichage jamais égalé dans la capitale. Un symbole du privé qui s’immisce toujours plus dans l’art, adoubé par le public.

Le 22 mai dernier, le milliardaire français François Pinault a inauguré son musée d’art contemporain à la Bourse du commerce de Paris. Le lieu de 7000 m2, refait par l’architecte japonais Tadao Ando, constitue le plus grand lieu d’exposition privée à Paris.

Studio Bouroullec, décembre 2020.

Ce nouvel espace vient agrandir l’offre de musées d’entreprise dans la capitale. Avant lui, il y a eu Cartier ou encore Louis Vuitton. Ces fondations privées mettent en scène de prestigieuses collections, proposent des expositions inédites et sont accueillies par les pouvoirs publics. Mais ne cannibalisent-elles pas, pour reprendre un terme de commerce, les musées publics ?

Entre mécénat et publicité

Les milliardaires à leur tête sont bien des collectionneurs. Ils possèdent des œuvres d’art prestigieuses, mais tout cela reste dans le milieu des affaires et des gros sous. Comment les villes peuvent-elles concurrencer ces collectionneurs et comment garantir la qualité de l’art exposé, son indépendance, sa découverte ? Impossible par exemple d’amasser le fonds de l’exposition Chtchoukine comme l’a réalisé Louis Vuitton en 2016. Les grands musées bien dotés, notamment parisiens, peuvent rivaliser, mais les petites institutions publiques ne font pas le poids.

Entre mécénat et publicité, ces musées et fondations opèrent un mélange des genres au nom de l’accessibilité. Et en effet, un pass annuel à la collection Pinault ne coûte que 35 euros, un prix plus petit que le pass de Beaubourg à 49 euros, ou que le pass Sésame de la Réunion des musées nationaux, 60 euros.

Dans le livre collectif, L'art et l'argent, dirigé par le philosophe Jean-Pierre Cometti et la poétesse Nathalie Quintane, dont l’édition a été revue en 2021, plusieurs chercheurs et artistes apportent leur pierre à l’édifice sur ce sujet délicat. Différents aspects y sont abordés, de l’accessibilité aux écoles d’art au marché hautement spéculatif de l’art contemporain.

La “mascarade” de l’autonomie

Le philosophe spécialiste de l’esthétique, aujourd’hui décédé, Jean-Pierre Cometti, revient dans un chapitre du livre sur les collusions du privé dans l’art. “L’autonomie artistique dont nos discours se sont nourris, et se nourrissent encore inopportunément, peut désormais apparaître pour ce qu’elle est: une mascarade que nul ne peut prendre au sérieux”, affirme-t-il.

L’art, soumis aux lois du marché, est englobé dans le néolibéralisme et ne peut plus revendiquer de valeur en dehors de sa cote. “Les économies néolibérales ont intégré l’art aux mécanismes du marché comme un facteur d’investissement, de spéculation et d’échange, à différents niveaux et de diverses façons selon le régime propre aux arts et aux œuvres", constate-t-il.

Un “rendement perpétuel”

Le marché de l’art et surtout de l’art contemporain a envahi la France dans les années 1980, rappelle la chercheuse Sylvie Coëllier. La première FIAC de Paris a ainsi lieu en 1974 et la Fondation Cartier ouvre ses portes dans la capitale en 1984. L’art contemporain devient très attractif pour les collectionneurs-investisseurs. “Le marché de l’art affiche une santé insolente avec une progression linéaire de la valeur moyenne d’une oeuvre d’art de 43%”, trouve-ton dans le rapport de 2015 l’entreprise de cotation ArtPrice qui poursuit : “On obtient des rendements significatifs de 9% dès que le prix d’une oeuvre franchit le prix de 20 000 €, et pour une oeuvre de 100 00 € un rendement perpétuel de 12 à 15%”.

Faire monter les cotes

Or les grands mécènes, comme François Pinault, ont les moyens de faire augmenter la cote d'œuvres qu’ils ont déjà acquises. Pour Sylvie Coëllier “nos évergètes contemporains savent entretenir les retombées de l’art sur le bon public” sans oublier la rentabilité. Selon elle, “ils jouent d’effets qui ne pourront que faire monter la cote de ce qu’ils affirment publiquement comme haute valeur artistique légitimée par des experts”.

Ainsi François Pinault pourra-t-il surfer sur l’aura de l’exposition Koons à Versailles pour vendre une des œuvres de l’artiste en sa possession, pour seulement presque 6 millions de dollars. Une exposition organisée par Jean-Jacques Aillagon, devenu depuis directeur général de Pinault collection.

Un produit de consommation

C’est que l’art se manage comme le luxe. “Les mêmes modalités de présentation et de mise en scène y pourvoient; l’univers de la marchandise hérite des atours de l’art, et l’art, des ressources de la marchandise”, précise Jean-Pierre Cometti. Ainsi la fortune de François Pinault s’est faite sur la vente de biens culturels (fnac…), tout comme Vuitton et le luxe. Les hommes d’affaires, entourés de hordes de consultants, curateurs et autres spécialistes s'érigent ainsi en papes de l’art.

L’institution publique précurseuse

Une mainmise récente sur l’art contemporain, selon les propos d’un directeur d’école d’art numérique, rapportés dans l’essai. “Il y a encore 20 ans, où était le privé? Tant que l’art n'était pas un domaine de spéculation et un marché apparenté au luxe… » il était aux abonnés absents.

C’est quand l'État s’en mêle avec la création des DRAC en 1977 (directions régionales des affaires culrurelles” et des FRAC en 1982 (Fonds régionaux d’art contemporain) que l’offre d’art contemporain s'élargit en France. Un travail de longue haleine pour repérer des artistes, monter des expositions, rendre accessible de nouvelles formes d’art.

Toujours plus de partenariats

Les galeries d’art ont ainsi bénéficié de tout ce travail de terrain, et parfois ont profité “sans état d’âme des oeuvres produites et financées par l’argent public dans le cadre de résidences et d’expositions, pour les revendre sans avoir à débourser un centime”, précise le directeur d’école.

C’est là que réside l’enjeu de cette double offre public/privé. Si le privé devient omniprésent sera-t-il en mesure de s’affranchir des considérations monétaires?


Iwan Baan _Fondation Louis Vuitton 2014

Quand Louis Vuitton a inauguré sa fondation, François Hollande, alors président de la République, est venu saluer l’ouverture. Dans la même veine, le public encourage les partenariats. Sur tout le territoire les écoles et institutions d’art sont invitées à débusquer des partenariats avec le privé, chacun entrant en concurrence avec l’autre.

Des musées marques

Le mécénat est ainsi porté aux nues, et en face aucun grand chantier public ne vient compenser. “Je crains qu’à ce jeu de dupe, la diversité des productions et le nombre d’artistes exposés ne pâtissent singulièrement de cette nouvelle répartition”, redoute le directeur d’école.

Les musées vont-ils tous devenir des institutions privées, arborant des noms de marque comme les stades de foot et les salles de concert ? Concrètement, si proposer toujours plus d'œuvres d’art au public paraît une bonne idée sur le papier, la multiplication des fondations et initiatives privées fait craindre pour l’indépendance de l’art.

À ce jeu, ce sont les plus petits musées qui en pâtissent, et non les prestigieuses institutions parisiennes. Dans de nombreux territoires, cette ouverture au privé et la course au financement paraît surtout totalement illusoire,laissant les musées figés.

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez