BHL « enquête », la défaite du journalisme

Grand moment de journalisme dans le JDD qui nous offre ce dimanche une « enquête » signée Bernard-Henri Levy sur deux pleines pages. Sujet de l’investigation ? « Le Doge de Paris », l'ancienne bourse transformée en musée privé par François Pinault. Un monument du genre (pas le Doge, l’article…) qui en dit long sur les relations incestueuses entre médias, influence et capitalisme. En matière de journalisme tout court et d'indépendance, on fait difficilement mieux.

En matière de presse, il est une règle absolue. Sur laquelle des générations d’étudiants font et refont leurs gammes : accrocher le lecteur dès les premières lignes. Parfois, rarement, la règle se retourne contre son auteur. C’est peu dire que la lecture offerte et coproduite par BHL et le Journal du Dimanche a fait son effet, aujourd’hui.

Une enquête... amicale

Résumons : après s'être transformé en reporter - c'est ainsi qu'il vend son dernier livre, Sur la route des hommes sans nom, en promo un peu partout -, l'immense Bernard-Henri Levy continue de faire feu de tout bois.  Le voilà maintenant qui fait donc dans « l'enquête ». Sujet de ce valeureux travail ( un artisanat fragile et délicat qu’on défend avec conviction à Blast ) ? Le pitch est alléchant : «  MUSEE : Le milliardaire François Pinault a transformé l’ancienne Bourse de commerce de Paris en haut lieu de l’art contemporain, peut-on lire dans le chapo, après 4 ans et 160 millions d’euros de travaux ».

En fait d'enquête, il y a un problème. En réalité, il y en a plusieurs - et même que ça (des problèmes). Le JDD, bonne poire, en convient à sa façon dans le lancement de cette œuvre indépassable : François Pinault « a fait découvrir le bâtiment et la collection qui l'habite à son ami Bernard-Henri Levy », explique en toute décontraction l’hebdomadaire, sans doute pour nous allécher.

L'article sur deux pages publié ce dimanche dans le JDD

Ainsi lancé, on se dit qu’on est décidément mal embarqué et qu’il faudrait surtout stopper immédiatement une aventure qui s’annonce plus que casse-gueule. Mais qu'importe : au JDD, on aime l’enquête et l'amitié. Elle est d'ailleurs omniprésente dans ce papier béat et ravi, dans lequel BHL fait étalage de son immense culture, et en arrière-fond dans les relations qui garantissent l'indépendance du travail et du ton du journaliste d'enquête BHL. Rappelons par exemple comme l'a fait récemment Capital, qui s'est penché sur le business du philosophe autoproclamé - chez BHL tout est auto-proclamé : la philosophie, sa qualité de reporter, de journaliste d'investigation ou encore son rôle de sauveur dans les affaires du monde… -, que Lagardère, propriétaire du JDD, soutient financièrement La Règle du jeu (du... je, plutôt ?), la revue de BHL. Et qu’il est aussi son éditeur.

«  En relation d'affaires avec... Pinault François, le sujet de son « enquête »

« L'enquête » du jour est donc un coup double ou triple, on ne sait comment la qualifier puisqu'elle permet de faire la publicité sans le dire d'un auteur Grasset/Lagardère en promotion pour un livre qui compile des reportages déjà parus/vendus dans Paris Match, autre... titre appartenant à Lagardère. On le voit, on navigue en cercle fermé - une garantie sans doute d'indépendance et de qualité. Par ailleurs, BHL est aussi en relation d'affaires avec un certain... Pinault François, le sujet de son « enquête » du jour (!) : la famille Pinault détient en effet 50 % des Films du lendemain, la société qui produit les films d’un journaliste de haut vol. Son nom ? BHL himself !!!! C’est simple, il en est par ailleurs le patron.

Deux beautés


Tout ceci justifie bien les lourdes révélations que le même balance dans sa double page. On y apprend par exemple que « cette éclatante réussite (la transformation de l'ancienne bourse de Paris en musée Pinault, NDLR) » « lui (François Pinault, NDLR) donne, ce matin, ce regard de malice, de triomphe discret et de jeunesse à volonté ». Fracassant. Dans un grand moment de vérité, notre journaliste pose ensuite la question qui tue à ce Pinault « rajeuni » (selon l'auteur) : « où en êtes-vous avec la beauté ? », balance-t-il sans peur et sans reproche. A ce stade, on doit confesser qu’on n’a pas très bien compris (la réponse). Peu importe d’ailleurs, nous, en tout cas, on est bouleversé par tant d'insolence et d'éthique conjuguées.

BHL/Pinault, " 40 ans d'amitié " mais aussi d'affaires et désormais de journalisme. Tweet du premier...

Histoire de boucler la boucle de ce monument de rigueur, et d'en tirer le jus jusqu’au bout, on ne saurait que proposer aux coproducteurs de cette remarquable enquête qu’elle fasse maintenant l'objet d'un livre. Elle pourrait utilement être préfacée par François Pinault, éditée par Lagardère bien sûr, et ensuite adaptée par les Films du lendemain. Pour compléter le dispositif, une projection en avant-première à l'ancienne bourse de Paris serait encore une excellente idée.

Mais gageons que nos amis n'ont pas besoin de suggestions - et que tout ça est déjà prévu.

Allez, merci encore!

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