« Robinson à Pékin, journal d’un reporter en Chine » : un témoignage glaçant sur le massacre de Tian’anmen

Premier pigiste français autorisé à s’installer en Chine, Éric Meyer raconte aujourd’hui dans un roman graphique ses deux premières années sur le territoire, de 1987 à 1989. Il y décrit le choc culturel que fut la découverte de la culture chinoise, alors plutôt fermée au reste du monde, et témoigne de la répression féroce des manifestations étudiantes de 1989.

Le 5 septembre 1987, le journaliste Éric Meyer débarque en République Populaire de Chine, à la faveur de trésors d’invention pour obtenir l’autorisation d’y séjourner. Son intention est de s’y installer quelques mois comme correspondant local au service de différents médias français. Il y restera dans les faits plus de trente ans. Meyer raconte aujourd’hui dans un roman graphique (« Robinson à Pékin. Journal d’un reporter en Chine »), dessiné par Aude Massot, ses deux premières années en Chine, pour témoigner de ce qu’il a vu du « Printemps de Pékin » et de la répression sanglante des manifestations de Tian’anmen.

En 1987, il est compliqué pour un reporter occidental de séjourner en Chine : le contrôle du régime est strict et la présence des journalistes strictement encadrée. Évidemment, le régime chinois (qui se définit dans sa Constitution comme « un État socialiste de dictature démocratique populaire ») les apprécie peu. En tant que pigiste, Éric Meyer tente plusieurs manœuvres. Il essaye d’abord de se faire accréditer par l’Agence France Presse (sans succès) puis par les Dernières Nouvelles d’Alsace, dont le rédacteur en chef accepte de lui fournir une lettre bidon. La manœuvre, aux trop grosses ficelles, aboutit à son interdiction de séjour par le régime. Il faut l’intervention du Quai d’Orsay pour arriver à lever l’obstacle et permettre au journaliste de partir.

Lorsqu’Éric Meyer débarque enfin sur le territoire, il est le premier pigiste français jamais accepté par l’Etat communiste chinois. Un électron libre, rattaché à aucun organe de presse ni à aucune institution. Le journaliste va mettre à profit cette liberté pour enquêter et témoigner en toute indépendance, sans se douter que le pays se trouve à la veille d’un moment historique.

Bureaucratie et contrôle social

La première partie de l’album s’attache à raconter un monde aujourd’hui quasiment disparu, bien loin de la modernité des villes chinoises contemporaines. Éric Meyer est émerveillé par la culture chinoise, par son peuple et son hospitalité, mais il se confronte à un choc culturel permanent. Il subit aussi les affres d’une infernale bureaucratie. Il a par exemple l’obligation de se faire attribuer un logement diplomatique (pour éviter qu’il se mêle à la population). Mais le régime n’a pas d’appartement à lui proposer. Il lui faut donc se débrouiller, et sous-louer clandestinement un taudis infesté par la vermine à des diplomates de Sierra Leone.

Les expatriés en Chine sont à cette époque contraints d’utiliser une monnaie différente (comme les touristes à Cuba). Cette monnaie donne accès à un « marché libre » en plus des magasins d’Etat. Les produits, de meilleure qualité, y sont bien plus chers que ceux auxquels peut accéder la population, pour qui il existe encore un système de rationnement avec des tickets. L’objectif affiché par le régime est de faire bientôt disparaître l’argent !

Éric Meyer raconte aussi l’organisation sociale de la Chine dans les années 1980 : des « danwei » (unités de travail) sont constitués dans les villes, par quartiers, et font vivre des familles entières. Ces structures inventées par Mao Zedong s’impliquent dans chaque élément de la vie des salariés, allant par exemple jusqu’à permettre ou non les mariages, et de décider avec qui.

Les premiers mois, Meyer se balade dans les grandes villes de Chine. Il raconte ses expériences et ses rencontres, avec une famille dans un train avec qui il sympathise, ou avec des joueurs de cartes dans les parcs dont il se méfie. Il évite les pièges tendus par le régime (incroyables « cougars socialistes » spécialisées dans les embuscades ciblant les Français). Il échappe aussi à plusieurs tentatives d’expulsion dont le déroulement évoque l’univers feutré des romans de John Le Carré. Le jour où l’Ambassade de France convie Meyer en même temps que le fonctionnaire chinois chargé de son expulsion pour les obliger à trinquer, un message clair est transmis à l’administration chinoise : la France ne laissera pas faire. Meyer est désormais à l’abri d’une reconduction à la frontière.

Le massacre de Tian’anmen

Le 15 avril 1989, le réformateur Hu Yaobang décède. L’annonce de sa mort provoque des remous dans le monde étudiant. Les jeunes demandent des explications au gouvernement sur les causes de sa disparition et descendent dans la rue pour relancer la démocratie dans un contexte d’ouverture encore timide de la Chine. Ces manifestations occasionnent des records de rassemblement (plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la rue les premiers jours, puis jusqu’à deux millions le 18 mai) et un mouvement de panique au sommet de l’État chinois, qui envoie les chars.

La presse occidentale débarque massivement à Pékin pour couvrir l’événement. Plusieurs journalistes demandent de l’aide à Éric Meyer pour accéder aux informations sur le déroulement des événements. Peu familiers de la Chine, ils ne verront pas grand-chose. Ce qui n’est pas le cas de Meyer qui ne cesse d’arpenter les rues et d’infiltrer les manifestations. Il assiste aux massacres que la presse de l’époque ne couvre pas : des tirs en rafale par l’armée sur la foule, sans distinction, pendant que des messages sont diffusés par hauts parleurs : « Journalistes étrangers, au nom de la loi martiale, il vous est interdit de communiquer à l’étranger sur les opérations de pacification en cours ». On estime aujourd’hui que plus de 10 000 étudiants ont été froidement exécutés par le régime chinois pour mettre un terme aux manifestations.

Un éclairage sur la Chine contemporaine

« Robinson à Pékin » a une saveur particulière. L’album s’ouvre sur beaucoup de légèreté et finit sur un épouvantable massacre. Les causes de celui-ci sont pourtant en germe dans tout ce qui précède : la dictature chinoise, sa bureaucratie, son obsession à contrôler la population.

Le pays a profondément changé depuis 1989. Il s’est ouvert au monde, au commerce, à l’argent roi, mais n’a rien cédé ni sur sa folie technocratique ni sur son caractère autoritaire. La gestion de la communication sur le COVID, la nouvelle guerre froide avec les États-Unis et surtout la gestion récente des manifestations à Hong Kong démontrent que les mêmes causes produisent aujourd’hui toujours les mêmes effets. En ce sens, si « Robinson à Pékin » appartient plutôt à la catégorie des livres d’histoire, l’ouvrage apporte un éclairage bienvenu sur la Chine contemporaine.

● « Robinson à Pékin : Journal d’un reporter en Chine », Éric Meyer & Aude Massot (Urban Graphic), 292 pages, 25 euros.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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