Rock’n’roll, genre et misogynie

Depuis son éclosion dans les années 1950, le rock’n’roll semble avoir été accaparé par les hommes. Sans nier l’importance fondamentale d’artistes comme Janis Joplin, Patti Smith ou PJ Harvey, la culture rock ne s’est pas contentée de se conjuguer au masculin : elle a fait de la misogynie un fonds de commerce. Un ouvrage fondateur sur le sujet : “Sex Revolts” pose une question : la rébellion qu’a voulu incarner le rock n’a-t-elle finalement pas été, sur le plan de l’égalité et du genre, factice car profondément conservatrice ?

Le rock n’a pas subi le mouvement MeToo. Il est pourtant notoire que de très nombreux musiciens ramassaient par grappes les mineures à la fin des concerts dans les années 1960/1970 pour les consommer à la chaîne dans leurs chambres d’hôtel, certaines histoires particulièrement sordides (connaissez-vous celle de Led Zeppelin et du requin ?) ayant contribué à forger positivement la légende des groupes concernés. Le sexe abusif n’a jamais nui à la légende des musiciens - bien au contraire - à la différence de cinéastes (Roman Polanski) ou d’écrivains (Gabriel Matzneff) qui ne peuvent plus en 2021 jouir de leur notoriété dans les media sans mobiliser contre eux les associations féministes pour des faits similaires.

Les choses commencent tout juste à bouger. La carrière de Marilyn Manson par exemple, semble avoir subi un coup d’arrêt - peut-être définitif - après les multiples accusations d’agressions sexuelles et d’actes de torture portées par plusieurs de ses anciennes partenaires en 2021. Quatre plaintes ont été déposées, la justice tranchera.

Avec quelques années d’avance sur cette prise de conscience émergente, Simon Reynolds et Joy Press se sont emparés du sujet dans « Sex Revolts : Rock’n roll, genre et rébellion » pour proposer l’ouvrage définitif sur la misogynie et le genre dans l’histoire des musiques amplifiées au XXe siècle. Initialement publié en 1995, leur essai ressort dans une version mise à jour et augmentée.

Laisseriez-vous votre fille épouser un Rolling Stone ?

Premier constat : le ver est dans le fruit depuis le début. Les Rolling Stones incarnent parfaitement le problème de la misogynie brandie comme étendard dès leur formation en 1962. Le groupe se voit fabriquer une image de mauvais garçons par leur manager Andrew Loog Oldham, qui veut les opposer aux “gentils” Beatles. Le producteur en fait selon ses propres mots des “garçons que toute mère de famille qui se respecte enfermerait dans la salle de bains”. Les membres fondateurs du groupe n’ont pas à trop se forcer : Brian Jones brutalise avec régularité ses compagnes, tandis que Mick Jagger consacre autant de temps à composer qu’à gérer un problème de compulsion sexuelle qui l’amènera à consommer plusieurs milliers de jeunes femmes, selon son biographe Christopher Andersen.

Rolling Stones, Stockolm 1965.
Owe Wallin,TT News Agency via AFP

Les membres des Rolling Stones sont de véritables machistes (sauvons quand même leur batteur, réputé fidèle à sa femme depuis 1965, qui passait le temps à dessiner dans sa chambre d’hôtel pendant les orgies de ses camarades). Paradoxalement, le groupe n’a cessé de jouer, en séance photo ou sur des pochettes, avec le travestissement. Si cette attitude était subversive pour l’époque, elle constituait aussi selon les auteurs une façon de déposséder les femmes de leur essence, de les moquer.

Quant aux paroles des chansons signées Jagger/Richards, elles sont tout autant problématiques : « Yesterday’s Paper » par exemple (parmi de nombreux exemples) transforme la femme en produit de consommation jetable (“Who wants yesterdays girl / Who wants yesterdays papers / Nobody in the world “). Or, rappellent les auteurs : « Si vous n’aimez pas les Rolling Stones, vous n’aimez pas le rock », car ce groupe en est la quintessence. Tout partait donc du mauvais pied sur un modèle… à ne pas suivre.

Cette attitude n’est évidemment pas propre au groupe et a été partagée tout au long de l’histoire du rock par de nombreux musiciens très populaires. Leur misogynie se manifeste sous des formes multiples : textes de chansons dévalorisant la femme, ramassage de groupies comme du bétail par les videurs à la fin des concerts, pochettes ignobles (de l’invraisemblable “Virgin Killers” de Scorpions à “Eric Clapton was here”, au titre écrit sur une chute de rein féminine). Pire encore : des propos ouvertement sexistes (beaucoup de grands musiciens sont cités dans l’ouvrage à leur désavantage), voire brutalité assumée à la Marilyn Manson.

Da ya think i'm sexy ?

Les auteurs identifient plusieurs raisons possibles à cette misogynie galopante. D’abord, le caractère adolescent de la musique rock, qui s’installe dans la vie de ses auditeurs à l’âge de l’entrée dans la sexualité avec tout ce que cela peut générer comme angoisses et rejet du sexe opposé. Il y a aussi l’influence du blues originel, souvent paillard dans ses textes, et que les rockers s’efforcent d’amener plus loin. De toute évidence, dès le premier geste (Elvis qui secoue son bas-ventre de façon obscène à la télévision américaine), le rock est imprégné du pouvoir phallique avec rapidement l’émergence d’un archétype : le guitar hero.

Les auteurs constatent que plus la musique est bruyante et plus la « surenchère phallocratique » est manifeste. De fait, les comportements les plus extrêmes sont propres au heavy metal, scène où émergent les idées les plus pathétiques (AC/DC qui recourt aux poupées gonflables géantes pour décorer ses concerts, Rammstein qui commercialise les moulages des pénis en érection des membres du groupe).

Autre explication, assez convaincante : le rock se veut synonyme de rébellion, et le rebelle craint d’être domestiqué par une femme, ce qui l’incite à se distancer de leur « champ de force ». La pop culture se représente ainsi la vie domestique comme une prison à éviter. Cela s’entend par exemple dans de nombreuses chansons de Bob Dylan qui racontent l’abandon d’une femme par un homme s’apprêtant à prendre la route. Il y a ici à la fois une identification à la figure du hors-la-loi et une inspiration de la Beat Generation, des écrivains comme Jack Kerouac et Neal Cassady qui mettent en scène l’abandon de leurs épouses et enfants pour partir à l’aventure. S’élabore ainsi dans la culture rock la figure du « nomade sexuel » que l’on retrouve sur des centaines de chansons, dont on citera deux exemples célèbres : « Ramble On » de Led Zeppelin et « Free Bird » de Lynyrd Skynyrd.

Les années 1970 opèrent un léger reflux. On constate d’abord l’émergence d’un mouvement punk plutôt castrateur et désexualisé, ne laissant aucune place à la féminité sans pour autant la dévaloriser. Plus intéressant : un autre courant se dessine. Certains artistes transcendent le stade infantile du rocker obsédé par son pénis et bouleversent l’idée de genre. Brian Eno (Roxy Music) par exemple n’hésite pas à s’habiller en femme et à assumer sa part de féminité. Marc Bolan et David Bowie font de même et assument même une fluidité de genre, revendiquant leur bisexualité. L’androgynie devient dans leur sillage emblématique de tout un pan du rock, des New York Dolls à Placebo en passant par Suede. D’autres artistes, comme le chanteur des Smiths Morrissey, ne cherchent même plus à se définir : l’asexualité du chanteur et son affirmation d’un désintérêt total pour les choses du sexe attisent la curiosité des fans. Autour de ces figures très populaires, l’ambivalence de genre et l’acceptation d’une certaine fluidité (même si celle-ci se limite parfois au look) devient à partir des années 1980 une tendance lourde.

Sisters Are Doin' It for Themselves

Les auteurs constatent le paradoxe de la réponse féminine, souvent tournée autour de la figure du garçon manqué. Nombreuses sont les artistes rock : Janis Joplin, Joan Jett, Courtney Love, Patti Smith, Chrissie Hynde ou les Slits, qui plutôt que de se démarquer, imitent la rébellion masculine avec l’ensemble de ses attributs.

Voici comment Kim Gordon de Sonic Youth (l’une des femmes les plus importantes de l’histoire du rock contemporain) raconte ses débuts dans le groupe : « Avant d’attraper une basse, je n’étais qu’une fille de plus avec un fantasme. Je voulais savoir ce que ça faisait d’être juste en dessous du summum de l’énergie, sous deux mecs en train de croiser les guitares, deux chiens fous plongés dans les affres de la camaraderie masculine. Pour moi qui suis obsédée par les garçons guitaristes, qui ne veux pas me détacher du lot, c’est l’idéal d’être une bassiste, parce que le tourbillon de la musique de Sonic Youth me fait oublier que je suis une fille. J’aime être dans une position de faiblesse et la rendre forte ».

Les années 1990 et 2000 voient émerger des femmes à la liberté plus affirmée : Tori Amos, Björk, mais aussi des groupes 100% féminins et “conscientisés” : Hole, L7 ou Veruca Salt. Les auteurs constatent que d’autres artistes féminines préfèrent brandir l’inauthenticité en étendard pour masquer leur personnalité : Kate Bush par exemple, qui change de costume à chaque chanson pendant ses concerts pour incarner un nouveau personnage, ou Madonna, à la personnalité fabriquée et au discours politique plutôt emprunté.

C’est seulement au début des années 1990 qu’un mouvement féministe se radicalise : Riot grrrl (pour « Riot, girls ! », c’est-à-dire « Révoltez-vous, les filles ! »), autour de Bikini Kill, Sleater-Kinney ou plus tard Le Tigre et Peaches. Ce mouvement s’oppose à la médiatisation d’une supposée féminité parfaite et revendique l’égalité, tout en témoignant des violences sexuelles constatées dans le monde du rock. C’est en quelque sorte le premier mouvement féministe organisé en courant musical.

Beyoncé, Herning (Danemark) 2009. Depuis 2017, considérée comme une icône du Black Feminism, un cours intitulé "Beyoncé, Genre et race" lui est consacré à l'Université de Copenhague.

En 2021, le rock et la pop continuent de muter. Une importante scène française semble avoir pris les armes contre la domination masculine autour de chansons reprises jusque dans les cours de récréation (Angèle, Clara Luciani, Suzane et consorts). Beyoncé fait briller en lettres lumineuses géantes le mot “Feminist” pendant ses concerts. « La féminisation de la forme rock en elle-même reste encore à venir » constatent pourtant les auteurs de « Sex Revolts ». En jetant des oreilles curieuses à la scène rap ou rock actuelle, il reste en effet du chemin à parcourir.

● “Sex Revolts, Rock’n’roll, genre et rébellion” de Joy Press et Simon Reynolds, La Découverte Philharmonie de Paris-Cité de la musique , réédition mai 2021 (496 pages, 25 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
Bagarres au King Creole 1958 de Michael Curtiz Elvis Presley. (Photo by Paramount Pictures / Collection ChristopheL via AFP).

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analysent, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)