Crosby Stills Nash & Young vs. David Bowie : rééditions de deux albums de 1970 que tout oppose

Deux disques essentiels de 1970 sont réédités en 2021 à 15 jours d’intervalle. Un seul point commun : ce sont les faux débuts d’artistes dont les carrières sont destinées à devenir fantastiques. Pour le reste, tout les oppose. Le premier, album d’un collectif (Crosby, Stills, Nash & Young) est le chant du cygne du mouvement hippie. L’autre est un effort individuel : celui d’un jeune anglais, David Bowie, qui défriche de nouveaux territoires et annonce la prochaine révolution musicale : le glam.

1970 fut une grande année musicale. Pas l’explosion kaléidoscopique des années 1966-1967, mais un temps de pause. Un moment de transition avant que ne démarre une nouvelle décennie et son lot de révolutions culturelles. Cette année-là sort le dernier album des Beatles (Let It Be), les premiers en solo de Lennon et de McCartney, l’un des meilleurs disques des Rolling Stones à ce jour (Sticky Fingers), mais aussi le premier Stooges (sommet de violence à l’époque) et quelques sommets de Pink Floyd (Atom Heart Mother), Doors (Morrison Hotel), Eric Clapton (Clapton), Van Morrison (Moondance) et Nick Drake (Bryer Later). Un constat devant l’empilement de ces chefs d'œuvres : le rock est sorti des marges et s'est institutionnalisé au point de devenir le mouvement culturel de toute une génération. Ce qu’il a perdu en devenant moins rebelle, en sortant des marges et de la jeunesse, il l’a gagné en devenant le son de l’époque. On entend pour la première fois les snobs prétendre que le rock est mort. Il est juste devenu populaire et consensuel.

Pourtant, en Europe comme aux Etats-Unis, des musiciens s’efforcent d’avancer encore et d’anticiper le son du futur. Deux très grands disques de 1970 sont les prémisses de carrières qui promettent d’être fantastiques. De faux débuts éblouissants et que pourtant tout oppose. Par un curieux hasard de calendriers, ils sont réédités cinquante ans plus tard à 15 jours d’intervalle, et accompagnés de coffrets de morceaux inédits qui en racontent l’histoire.

Déjà Vu (C)

A gauche, le premier album en quatuor de Crosby, Stills, Nash & Young : Déjà Vu, sorti en mars 1970. A droite, le troisième album de David Bowie : The Man Who Sold the World, sorti en novembre.

Déjà-Vu

En 1969, trois musiciens forment en Californie ce qui est considéré comme l’un des premiers “super groupes” de l’histoire. David Crosby, membre des Byrds, Stephen Stills de Buffalo Springfield et Graham Nash des Hollies unissent leurs voix (à la complémentarité éblouissante) et leurs guitares dans un album très remarqué, auquel ne participe comme membre extérieur que le batteur Dallas Taylor. Le groupe cherche alors à s’étoffer pour partir en tournée et, parmi les noms évoqués, celui de Neil Young est avancé par le patron du label. C’est un canadien, lui aussi ex-membre de Buffalo Springfield, qui démarre sa carrière solo. Malgré une inimitié relative avec Stephen Stills, ce choix est validé. Le groupe se produit au festival de Woodstock pour son deuxième concert en quatuor, ce qui fait exploser sa notoriété.

Un nouveau disque est enregistré, cette fois avec Neil Young. C’est Déja Vu, dont le succès est retentissant : 7 millions de ventes rien qu’aux Etats-Unis, dont 2 sont pré-commandés avant la sortie, ce qui en dit long sur l’attente. L’album est aujourd’hui un classique, une vache sacrée, presque systématiquement placé depuis sa sortie dans tout classement de disques à écouter avant de mourir. Cet amour du public et des critiques transcende les goûts et les chapelles musicales. Il est mérité : c’est un album qui touche à la perfection.

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Cette réussite se fait presque malgré les musiciens tant les sessions relèvent du chaos : 800 heures d’enregistrement, des avalanches de drogue (Crosby n’en restera pas indemne) et des batailles homériques d’égos gonflés à la cocaïne. Le résultat tient du miracle : les différences de styles profondes entre les quatre génies qui composent le groupe ne s’anéantissent pas, mais composent un improbable creuset parfaitement cohérent où explose la créativité. Chaque compositeur prend le lead sur ses compositions (deux chacun), toujours soutenu vocalement par les trois autres. On n’a jamais entendu plus pures harmonies depuis les Beach Boys. La première face enchaîne le raffinement des parties vocales sur Carry On (Stephen Stills), la douceur de la slide guitar de Jerry Garcia, invité sur Teach your children (Graham Nash), avant de basculer sur un rock particulièrement agressif (Almost Cut my Hair, David Crosby). La deuxième face propose la plus belle chanson du monde : Our House, composée par Graham Nash pour sa compagne Joni Mitchell, qui offre une composition au groupe : Woodstock. Neil Young - en retrait - teste plusieurs chansons. Le groupe retient l’une de ses plus belles : Helpless.

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Pour le quatuor, Déjà Vu est un début mais c’est déjà la fin. Les quatre musiciens enregistreront des dizaines d’albums en solo, en duo, en trio et plus rarement en quatuor, expérimentant toutes les combinaisons possibles jusqu'à un ultime concert en 2013. Jamais aucun de leurs travaux postérieurs n’atteindra la beauté de celui-ci.

The Man Who Sold the World

Au même moment, en Angleterre, un jeune homme se cherche. Après avoir envisagé une carrière de mime puis enregistré deux disques médiocres qui ont intéressé peu de monde, c’est le succès d’un éblouissant single en 1969 : Space Oddity, qui le laisse encore croire à sa chance. Ex-hippie lui aussi, David Bowie se laisse pousser les cheveux, s’habille en femme, se maquille, et adopte un style qu’il qualifiera plus tard de “camp avec des couilles”.

Keith Macmillan © The David Bowie Archive®

Son troisième album : “The Man Who Sold the World” évoque seulement par bribes la culture dont Bowie cherche à s’extraire. Celle qu’on entend justement sur le disque de ses collègues américains : le rock and roll des années 1950, le blues, quelques pointes heavy et une inspiration rock progressif tel qu’on l’entend alors chez ses compatriotes du groupe Traffic. Mais à la différence de Crosby, Stills, Nash et Young, David Bowie ne croit pas que ses chansons sont susceptibles de changer le monde, ni même la conscience de ses auditeurs. Il croit plutôt en son propre destin et aspire à devenir la plus grande des rock stars. Derrière des influences bien digérées pointe ce qui va devenir un courant énorme pendant les années à venir et dont Bowie va être pendant quelques années le chef de file : le glam rock. Ce genre au départ exclusivement britannique inaugure une nouvelle esthétique (queer et exubérante) et marque sur le plan musical un retour à la simplicité et à la mélodie. Dans le sillage de Bowie, le monde entier va se convertir au glam, de Kiss à Iggy Pop en passant par Queen et les pionniers du punk comme les New York Dolls.

“The Man Who Sold the World” inaugure aussi une collaboration essentielle avec le guitariste Mick Ronson, qui va devenir la clé de voûte de son nouveau groupe. David Bowie y trouve enfin comment poser sa voix, qui va devenir sa marque de fabrique. Une voix élastique, à l’identité si particulière, capable de passer du baryton au falsetto, inimitable et instantanément reconnaissable. L’une des plus émouvantes du siècle.

A sa sortie, The Man Who sold the World n’est pas un immense succès. C’est un album de transition qui offre mille promesses et dont l’influence sur d’autres artistes se répercutera avec quelques décennies de retard, notamment avec la célèbre reprise de la chanson titre de l’album par Nirvana en 1994. Mais Bowie s’apprête à conquérir le monde, ce qu’il va faire en enchaînant trois albums essentiels : Hunky Dory, The Rise and Fall of Ziggy Stardust et Aladdin Sane.

Deux copieuses rééditions

Le mois de mai 2021 offre de magnifiques rééditions de ces deux albums, parfaitement remasterisés, mais pas seulement. Déjà Vu est accompagné d’un impressionnant coffret proposant pas moins de 38 enregistrements inédits. Un graal pour les fans, qui savaient que des dizaines d’heures de bandes étaient stockées en attendant d’être exhumées.

Un premier disque compile une vingtaine de démos. On y trouve l’une des plus belles découvertes du coffret : l’enregistrement de la chanson Birds de Neil Young (qu’il gardera pour un album solo) en duo avec Graham Nash.

Autre surprise : une version de Our House enregistrée par Graham Nash avec sa compagne Joni Mitchell. Plusieurs autres démos dévoilent des chansons qui ne seront pas retenues pour Déjà Vu mais réapparaîtront transformées sur les albums solos des membres du quatuor.

Un deuxième disque propose une version alternative de l’album, composée de prises et de mix différents de ceux déjà connus. On est un peu déçu de ne pas y trouver les versions plus longues de plusieurs minutes de certains morceaux, ces “jams originales” étant très attendues par de nombreux fans.

Enfin, un troisième CD propose onze nouveaux morceaux. C’est ici qu’on trouve le plus de plaisir, comme si Déjà Vu devenait par la magie de cette sortie un double album.

S’agissant de David Bowie, la réédition de The Man Who Sold the World (un magnifique vinyle picture disc) s’accompagne aussi d’un coffret 2 CD : The Width of a Circle, qui agrège plusieurs sources d’enregistrements de la même année. Les fonds de tiroir de l’artiste ayant déjà été pas mal essorés, on y trouve moins de surprises. On profite cependant de deux fantastiques sessions (18 chansons) enregistrées en public avec un groupe éphémère : The Hype, monté avec le producteur Tony Visconti et le guitariste Mick Ronson.

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Plus rare et passionnant encore : les cinq chansons de “Pierrot in Turquoise”, enregistrées pour accompagner un spectacle de mime diffusé à la télévision écossaise, qui n’avaient jamais fait l’objet d’une sortie sur disque. Le reste du coffret est composé d’un patchwork de nouveaux mix plutôt anecdotiques de chansons de l’époque, et de singles déjà sortis sur de nombreux supports. Les connaisseurs apprécieront l’épais livret au contenu passionnant et très riche sur le plan iconographique.

“The Width of a circle” est un témoignage parfait de la mutation opérée par David Bowie en quelques semaines : on y entend encore le passé (l’ultra-ringarde chanson London Bye Ta Ta) mais déjà l’avenir, à travers deux reprises de Biff Rose (influence majeure de l’album à venir : Hunky Dory) et surtout la première version de “The Prettiest Star”, qui sera réenregistrée pour devenir l’un des temps forts de l’album Aladdin Sane en 1973. Sur cette première version du morceau, Marc Bolan (pionnier lui aussi du glam rock) accompagne Bowie à la guitare.

Deux disques, deux cultures

Bien qu’enregistrés au même moment, l’album de Bowie et celui de Crosby Stills Nash & Young symbolisent deux genres très différents. Œuvre collective, Déjà Vu est souvent considéré comme le sommet de la musique hippie, un véritable condensé du genre, presque un best of. Mais l’album porte aussi en lui la fin de cette époque. La séparation acrimonieuse des Beatles, le cauchemar du festival d’Altamont, puis le massacre orchestré par la secte de Charles Manson ont enterré pour toujours le rêve hippie. La chanson “God” de John Lennon, sorti en 1970 également, résume parfaitement cette désillusion en une phrase : “Dream is over”. De fait, Déjà Vu sonne parfois comme un disque funèbre : la naïveté, la joie du premier album semblent s’estomper.

Pendant que meurent les utopies aux Etats-Unis, The Man Who Sold the World inaugure un genre qui va les balayer : le glam rock. Tous les éléments caractéristiques sont déjà là, avec ce qu’il faut de provocation pour choquer le bourgeois. La pochette du disque notamment, qui montre David Bowie en robe de velours, a scandalisé à son époque. Comme l’écrit l’artiste MJ Weller dans le livret du coffret, l’album “ouvre une décennie et une nouvelle ère culturelle”. David Bowie le commentera en ces termes : “Je ne voulais pas devenir une tendance. Je voulais être l’instigateur de nouvelles idées, je voulais amener les gens vers des choses et des perspectives nouvelles (..) J’ai décidé d’utiliser le plus facile des médiums pour commencer : le rock and roll, et d’y ajouter mes trucs au fil des années pour qu’à la fin je devienne mon propre médium."

L’avenir confirmera ces trajectoires. Les membres de Crosby Stills Nash & Young creuseront toujours le même sillon pendant cinq décennies, quand David Bowie ne cessera de se réinventer d’album en album, traversant les époques et vampirisant les genres (pop, rock, jazz, drum and bass...) Sur ces deux piliers : la tradition et l’innovation, des générations de musiciens viendront puiser leur inspiration.

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● Crosby, Stills, Nash & Young, Déjà Vu “50th Anniversary Deluxe Edition”. Coffret 4 CD + LP disponible le 14 mai 2021 (réédition Rhino / Warner Music), 70 €.

● David Bowie, The Man Who Sold the World. Réédition en vinyle picture disc le 28 mai 2021 (Warner Music), 27 €.

● David Bowie, The Width of A Circle. Coffret 2 CD disponible le 28 mai 2021 (Warner Music), 20 €.

● A lire en complément, un ouvrage passionnant : Le choc du glam, de Simon Reynolds (Audimat éditions, 2021), 710 pages, 20 €.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Keith Macmillan (C) The David Bowie Archive

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