Tereos (partie 2) : l’empire du sucre

La catastrophe de l’Escaut, fleuve dont la biodiversité a été détruite jusqu’en Belgique après un accident à côté de Cambrai, dévoile les défauts d’entretien et de sécurisation des installations du sucrier Tereos. La coopérative née en 1932 est pourtant un géant agroalimentaire. Qui accumule les profits à travers le monde.

Du sucre, on en trouve partout, depuis toujours. En réalité, cette histoire, et celle de son exploitation, est celle de notre civilisation. Elle raconte le pouvoir et l’argent. Professeur à l'université d'York, en Grande-Bretagne, James Walvin considère qu’elle a tout simplement façonné notre société moderne.

Ford, à bonne école

« Tout commence avec la colonisation des Caraïbes, de l’Amérique et l'essor des plantations », précise Walvin pour planter le décor, dans son livre « Histoire du sucre, histoire du monde », publié en 2020 (édition La découverte). L’auteur britannique y décèle « la naissance d’un nouvel ordre », « fondé sur le déportation de millions d'Africains réduits en esclavage (…) Sans compter une organisation du travail implacable qui, plus tard, inspirera Henry Ford ». Une époque où l'esclavagisme tourne à plein régime, avec pour seul salaire consenti à ces populations déracinées l’espoir de peut-être survivre.

En 1759, dans le « Nègre du Surinam », Voltaire décrit les conditions de vie de ces damnés de la terre : « Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »

La betterave et l’empereur

L'émergence de l'exploitation de la betterave en France est directement la conséquence des conflits entre Anglais et Français. En 1806, Napoléon bloque les produits made in England, en installant un blocus continental. Le sucre raffiné à partir de la canne des Caraïbes est désormais interdit. Face à la pénurie, le génial Benjamin Delessert imagine extraire du sucre de betteraves avec des machines qu'il a perfectionnées ,après 6 ans de recherches. Devant l’importance de l’invention, Napoléon se déplace jusqu’à sa fabrique et fait de l’homme d’affaires un baron de l'Empire. « Par le décret du 25 mars 1811, l'Empereur ordonna que 32 000 hectares seraient consacrés à la culture de la betterave, et il mit un million de francs à la disposition du ministre de l'Intérieur pour encourager cette industrie », écrit le prince Napoléon Louis Bonaparte en 1842, dans son « Analyse de la question des sucres ».

Entre cannes à sucre et betteraves, la progression de la consommation mondiale sera rapide. Et sans équivalent : l’industrie sucrière prend une telle importance qu'elle va jusqu'à « dicter la politique des grands États », selon James Walvin.

Deux siècles après Delessert, le sucre issu de la betterave domine en Europe. La France est à ce titre le 2e plus gros producteur de la planète, derrière la Russie.



La production mondiale de sucre de betteraves, en 2018. Source Wikipedia.

Dans le reste du monde, en revanche, la canne reste largement majoritaire dans la production, à hauteur de 80%.

La production mondiale de sucre de cannes, en 2018. Source Statista

Des montagnes de sucre

Alors que la consommation ne dépassait pas 1,4 kilo par habitant en 1821, elle a depuis le début du 19e siècle littéralement explosé : désormais, les Français en avalent autour de 30 kilos par an - une augmentation de 2 142 % en deux siècles ! La France se place d'ailleurs au-dessus de la moyenne mondiale (autour de 20,8 kilos par habitant, chaque année). Avec une production annuelle de 186,2 millions de tonnes en 2018/2019, l'humanité se gave littéralement de sucre.

La consommation de sucre en France au XIXème siècle (en kg, par personne). Source : Les accroissements de la population en France et son état, Berger-Levrault.

Voir loin, rester proche …

Sa puissance, Tereos la doit à cette demande gargantuesque, jamais rassasiée. Pour y répondre, le groupe s’est constitué en géant, aux affaires juteuses : Tereos affiche un chiffre d'affaires de 4,3 milliards d'euros. Son slogan - « voir loin, rester proche » - résume d’une formule la politique et l’histoire de cette coopérative mondiale.

« Proche » car elle est ancrée en France, dans un périmètre bien établi au nord de la Loire. Elle est liée à la création en 1932 d’une coopérative à Origny, dans l'Aisne, fondée par quelques agriculteurs. Quand « l’usine travaille alors 400 tonnes de betteraves [sont produites] par jour », précise le sucrier sur son site Internet. « Près de vingt ans plus tard, peut-aussi on y lire, Jean Duval, directeur général de la coopérative, transforme la distillerie en une sucrerie qui travaille alors 900 tonnes de sucre par jour ». Rachats d'entreprises, fusions de distilleries… La petite coopérative grossit à vue d'œil et change de nom – elle devient l’Union SDA. En 2002, elle passe dans une autre dimension avec le rachat du numéro 1 du sucre : Béghin-Say. A partir de là, Tereos - son nouveau nom, facile à prononcer dans toutes les langues - accélère son développement...

« Loin » car Tereos est en mutation permanente. Le groupe « innove» et se diversifie, comme une entreprise qui s'inscrit dans une économie néoclassique de l'accumulation, et hors des frontières : Brésil, Mozambique, Chine... Ses résultats annuels 2020/2021 témoignent de cette réussite, faisant du groupe le deuxième producteur le plus puissant du monde, derrière les Allemands de Südzucker.

Une coopérative ?

Tereos n'est pas une entreprise comme les autres. Juridiquement, c’est une coopérative rassemblant 12 000 coopérateurs. Ce statut a d'abord été légiféré par la loi n° 47-1775 du 10 septembre 1947, puis revu par celle de 2014. « La coopérative est une société constituée par plusieurs personnes volontairement réunies en vue de satisfaire à leurs besoins économiques ou sociaux par leur effort commun et la mise en place des moyens nécessaires », édicte la loi de 1947.

L'idée au principe des coopératives répond à la volonté de se passer du patronat et de pouvoir ainsi gérer les affaires soi-même. C’est une forme d’auto-organisation en démocratie directe, déjà impulsée par la Commune. Mais depuis la loi de 1947, les choses ont évolué. Dans la France d’aujourd'hui, « une marque alimentaire sur 3 est [ainsi] issue d'une coopérative agricole, précise la vidéo de présentation de la fédération La Coopération Agricole. Il y a 2 300 coopératives réparties et elles emploient 190 000 salariés ».

Le prolongement des exploitations

Observé d'un mauvais œil par les sociétés capitalistes classiques, le système coopératif traîne une cohorte de critiques. On accuse les entreprises qui fonctionnent sous ce statut de ne pas payer d'impôts sur les sociétés. L'explication est pourtant simple. Elle tient à la conception-même d'une telle structure : « La coopérative est le prolongement des exploitations, elle met en commun ce que les exploitants ne peuvent pas faire seuls, explique à Blast Marine Nossereau, docteur en droit et directrice des affaires juridiques et fiscales du syndicat La Coopération Agricole. Quand les agriculteurs apportent leur blé ou leur lait à la coop, ils ne le vendent pas, ils le mettent dans le pot commun. Ce n'est pas une vente, il n'y a donc pas de taxes, c'est tout à fait normal ». Pas de scandale derrière ce fait, par conséquent, n’en déplaise aux patrons « classiques ». « C'est à la fin de l'année, reprend Marine Nossereau, lorsque les bonus sont reversés aux coopérateurs, que les taxes s'appliquent ».

En juillet 2016, la Commission européenne a sifflé la fin de la récrée – et de cette vieille lune - en publiant l'arrêt dit « Paint Graphos », qui justifie le modèle des coopératives en Europe.

Tous… patrons ?

Les reproches des anti-coopérative sont nourris par une autre de leur spécificité : la possibilité de créer des filiales. Une option, décrit Laurent Gros, professeur de droit à l'université de Lille 2, ouverte « pour faire face aux défis de l’économie d’aujourd’hui (...), d’où la constitution de véritables « groupes coopératifs », principalement par le biais de la création de filiales capitalistes ».

Historiquement, le principe coopératif est apparu, on le sait, comme un modèle alternatif d'organisation devant permettre l'abolition de l'exploitation salariale. Le recours massif à la filialisation a fini par tordre le bras à ces belles idées. Avec, pour conséquence, comme le rappelle Laurent Gros, « un risque bien plus prégnant et sournois, précurseur d’un capitalisme rampant dans les structures de l’économie sociale (…) à l’œuvre aujourd’hui, à savoir le risque de banalisation ». Le professeur de Lille 2 estime « que le conflit entre logique « coopérative » et logique « capitaliste » au sein des groupes coopératifs est susceptible à terme d’avoir une influence dans la coopérative mère, (…) les coopérateurs perdant peu à peu le contrôle de leurs filiales dans la recherche de la maximisation des capitaux investis » .

Pour résumer, le ver est dans la pomme, ou plutôt dans la betterave : l’esprit de départ se retrouve noyé dans la logique et les profits financiers. Chez Tereos, si on a le sens des affaires, on a aussi celui des formules, même si on se retranche derrière des communiqués pour ne pas répondre aux journalistes. « Tereos accompagne ses clients au plus près de leurs marchés avec une gamme de produits large et complémentaire », précise un de ces communiqués. En réalité, comme dans n’importe quel groupe agroalimentaire mondialisé, comme l’américain Coca-Cola ou le français Danone. Car en matière de filiales, le sucrier ne s'est pas privé d’activer ce levier. La coopérative possède aujourd’hui 48 sites industriels, une implantation dans 18 pays et emploie 23 000 collaborateurs. Faut-il voir derrière chacun de ceux-là un exploitant associé, patron dans sa propre maison au même titre que les 22 999 autres ?

Poser la question est une façon de répondre. Par l’absurde.

Le premier volet de notre enquête : Tereos, enquête sur la mort d’un fleuve

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