Total, le vrai du faux

L’information avait de quoi dérouter : en début de semaine, le groupe français Total annonce le lancement de « Réhabitat », un programme destiné... à rapatrier les animaux perturbés par ses chantiers menés à l’étranger, notamment en Afrique. Derrière cette « actualité » se cache en réalité un groupe d’activistes - The Fixers. Car cette sidérante opération de greenwashing était un faux...

Le rendez-vous a été fixé à l'hôtel Shangri-La. Ce lundi 13 septembre 2021, ils sont une trentaine à avoir répondu à l’invitation de TotalEnergies (le nouveau nom de Total depuis mai dernier). Le groupe français a des annonces à faire. Elles promettent d’être d’importance, vu le cadre choisi : la conférence de presse - le palace parisien hôte du jour l’a précisé sur son site internet - se tient dans le Grand salon, celui où « eurent lieu les fiançailles de la Princesse Marie Bonaparte avec le Prince de Grèce et du Danemark en 1907 ».

Lundi 13 septembre, dans un des salons du Shangri-La, à Paris...
(c) Jeremie Jung

A Blast, quand on a vu passer l’annonce, qui ressemblait à un communiqué de presse tout ce qu’il y a d’officiel, on a tiqué. L’annonce ? TotalEnergies dévoile « RéHabitat, un programme de conservation « d'habitat équivalent » qui sauverait les animaux vivant le long de la route de leur gigantesque oléoduc (EACOP = East African Crude Oil Pipe Line) en les déplaçant vers des habitats « plus durables » en France »… Sidérante façon de tenter de se racheter une bonne conscience (verte). On connaissait les subtilités du greenwashing, mais là ça semblait gros. Cerise sur le gâteau, on promettait par ailleurs que les animaux voyageraient jusqu'en Europe à bord d'une... arche moderne !

Document présentant l’arche « RéHabitat », pour rapatrier les animaux et veiller à leur plein confort. Noé n’aurait pu rêver mieux !


Soudain, une giclée de sang jaillit

A Paris, sous les dorures et les miroirs très versaillais du Grand salon de l’hôtel Shangri-La, la réunion du 13 septembre démarre bizarrement. Les journalistes présents sont vite interloqués. Ils assistent en effet à une scène peu courante dans ce type de rencontres généralement parfaitement « corporate » : l’affrontement... féroce entre un coq et un calao à joues argentées ! Recouvert pudiquement d’un drap estampillé au logo du programme « Réhabitat », celui que TotalEnergies présente, le différent entre les deux volatiles (le premier symbole de la France, le pays de Total, le second de la biodiversité en Ouganda et en Tanzanie) tourne au vinaigre. La bagarre est féroce : soudain une giclée de sang jaillit sur le drap blanc, dans un opéra de cris stridents, devant une assistance médusée. La vidéo de cette étrange réunion est visible en ligne.

La démesure Total

Les journalistes piégés ont évidemment été victimes d’un coup monté. Les oiseaux « de combat », en train de s’étriper sous le drap jeté sur eux ? Des marionnettes. Les représentants de Total, venus présenter ce singulier programme censé racheter une bonne conscience au groupe français ? Des activistes, qui se font appeler The Fixers.

Si la mise en scène de cette fausse conférence de presse est hilarante, le but poursuivi par les comédiens/militants de ce collectif est en revanche parfaitement sérieux : alerter le plus grand nombre sur le projet de la démesure de TotalEnergies, qui veut ouvrir 400 puits de pétrole (!) et construire un oléoduc chauffé de 1 445 km de long (!!) entre l'Ouganda et l'océan Indien, en traversant la Tanzanie. Pour le pétrolier français, l’enjeu financier est aussi énorme : 216 000 barils, soit environ 30 000 tonnes de pétrole, doivent ainsi pouvoir être distribués chaque jour !

Lundi 13 septembre, la presse a répondu en nombre à l’invitation
(c) Jeremie Jung


Le mode opératoire des Fixers répond en réalité à un constat. Il est cruel pour notre métier car il pointe le manque d’intérêt de la presse pour des sujets qui, a minima, méritent réflexion. Concernant les ambitions de Total autour de son mega oléoduc, le sujet intéressant peu les médias mainstream de l'Hexagone, (occupés à « débattre » sur les propositions nourries par l’extrême droite), The Fixers a décidé de mettre le paquet. Pour préparer son incroyable opération, et adresser un joli doigt d'honneur à ceux qui luttent POUR le réchauffement climatique.

Pour que la sauce prenne, le packaging (l’emballage) se doit d’être aussi parfait que possible. C'est l’atout majeur du collectif : remplacer à la perfection les entreprises ciblées, en se glissant dans leurs habits.

Le tracé du projet EACOP de Total, entre Tanzanie et Ouganda.

Plus vrai que nature

Pour réussir l’opération « Réhabitat », rien n'a été laissé au hasard. Le choix du lieu, par exemple : « On est parti dans cet hôtel, précise à Blast Jeff Walburn, une des deux têtes pensantes de The Fixers, parce que c'est une ancienne demeure napoléonienne. Et un bon symbole de l'impérialisme ou du colonialisme, à l'image de l'impérialisme économique que Total pratique aujourd'hui ».

Invitations, dossiers, discours... Tout a été peaufiné jusqu'au moindre détail. Comment en effet ne pas croire sur parole le site internet dédié à la prétendue opération de greenwashing ? Résultat, les activistes ont réussi à attirer un parterre de journalistes exerçant à TV5 monde, l'AFP ou encore à L'Obs. Les britanniques d’Energy Voice, un média spécialisé qui fait référence, ont eux aussi mordu à l'invitation. « Je savais ce qui allait se passer, raconte néanmoins après coup Pascal Riché, le directeur adjoint de l'Obs. J'avais écrit un papier sur les Yes Men et ils m'avaient informé de cette grande opération, à la rentrée ». Si Riché était au parfum, il a pu constater que rien ne manquait à la mise en scène : « Sur place, ils avaient tout : stickers, cartes de visite, micro, et ils ont même fait venir des marionnettistes de New York pour manipuler les faux oiseaux ».

The Fixers, enfants et héritiers des Yes Men, donc ? Les seconds  ont fait parler d’eux il y a quelques années, se rendant célèbres à travers leurs parodies dénonçant le néo-libéralisme triomphant sur la planète depuis plus de 20 ans. En France, Patrick Balkany par exemple avait fait les frais d’un de leurs canulars, en 2005 : devant leurs caméras, l’irremplaçable maire de Levallois avait affirmé avec son éternel sourire qu'il n'y avait pas de pauvres en France.

Autres faits d'armes, les mêmes Yes avaient également présenté de fausses excuses au nom de la direction de l’américain Dow Chemical, après la terrible catastrophe de Bhopal, en Inde.

Yes, fistons !

«Les Yes Men ont fait des bébés, reprend Jeff Walburn. Nous sommes une de leur « faction émergente », nous avons travaillé pendant de nombreuses années avec eux et avons tellement appris que nous avons forcément été inspirés par leur travail ». Mais au fait, qui finance ? Et d'où vient l'argent ? « Il provient des subventions pour les arts et la justice sociale aux États-Unis, avec le soutien de personnes qui se soucient des problèmes que nous abordons », répond Nathalie Whiteman, l'autre tête du duo des Fixers. Sans plus de précisions.

« Il doit y avoir une fondation, quelque chose de lourd derrière tout ça, estime pour sa part le journaliste Pascal Riché. Au Shangri-la, leur action a dû coûter plusieurs dizaines de milliers d'euros ».

Lundi 13 septembre, soudain le sang gicle...
(c) Jeremie Jung


A Paris, l'association les Amis de la Terre est ravie du coup de pouce. Les Amis travaillent sur le dossier ougandais de Total depuis plus de deux, avec l'association Survie et des partenaires locaux. «Nous n'avons pas la capacité de faire ce qu'ont fait les Fixers, constatent les responsables associatifs. Cela fait deux ans que nous avons lancé une action en justice contre Total et une campagne plus large contre ce projet, visant aussi les banques qui pourraient le financer ». Forcément, l’aide apportée par The Fixers avec ses armes est la bienvenue. « Cette action a remis un coup de projecteur sur les exactions de TotalEnergies en Afrique, et a permis de toucher de nouvelles personnes », se réjouit Juliette Renaud, responsable de campagne des Amis sur la régulation des multinationales. Car au-delà de la menace sur la biodiversité et la pollution provoquée par cette exploitation monstre, le projet d'extraction de pétrole et le pipeline du groupe français impactent déjà directement le quotidien de pas moins de 100 000 personnes.

« En Ouganda comme en Tanzanie, nos principales recommandations n’ont, pour une large partie, toujours pas été mises en œuvre », a pu déplorer Maddalena Neglia, responsable du bureau mondialisation et droits humains de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH). Précisant que « la situation des communautés affectées reste désastreuse ».

En septembre 2020, plusieurs ONG dont FIDH ont rendu un rapport inquiétant sur l'avenir de ces communautés. Dans lequel ses signataires craignent « que le pire est [soit] à venir ».

Total transparence...

De son côté,TotalEnergies se défend de ces accusations, qualifiées de fake news par la direction de la communication du groupe, qui profite du canular « Réhabitat » pour publiquement charger Greenpeace.

Pour les Africains, pas de panique par ailleurs : Nicolas Terraz, directeur Afrique du groupe français, précise sur le site internet du pétrolier « agir en toute transparence » . Et vend le projet décrié comme « un exemple concret de la mise en application de l’ambition et des engagements de la Compagnie pour la biodiversité. D’importantes ressources sont mobilisées pour qu’ils soient mis en œuvre de manière exemplaires. »

Post signé Jacques-Emmanuel Saulnier, directeur de la communication de TotalEnergies, sur le compte Twitter du groupe.


Une chose est sûre : après l’opération plus vraie que vraie de l'hôtel Shangri-La les Fixers ont pour le moment gagné leur pari, sortant de la confidentialité les visées de TotalEnergies. Pour autant, cela suffira-t-il à emporter la bataille, et convaincre ses dirigeants de revoir leurs plans ? La réaction immédiate à l’opération « Réhabitat » est une réponse. Autant taper sur une marmite creuse.

« Les politiques ne sont changées que si le public poursuit la lutte sur la durée », théorise Nathalie Whiteman, lucide, ce que nous faisons n'est qu'une partie d'un mouvement plus général, pour la vérité et la justice. Nous avons besoin d'un avenir vivable ».

Lundi 13 septembre, les faux dirigeants de TotalEnergies répondent aux questions des journalistes.
(c) Jeremie Jung


Les activistes de The Fixers ont encore du boulot. Ce 13 septembre, loin de l'hôtel Shangri-La où se jouait cette parodie mémorable, Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, donnait une interview à La Tribune. Dans laquelle le dirigeant précise sans détour le fond de sa pensée : « Il y a l'urgence mise en avant par les scientifiques du Giec que nous respectons et il y a le monde réel ».

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) The Fixers / Jeremie Jung

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