Tanzanie : surveillance et répression, le projet brut de Total

Depuis son annonce en 2017, l'oléoduc de pétrole brut d'Afrique de l'Est est pointé par les ONG comme le prochain scandale social et environnemental majeur du continent africain. En Tanzanie, régime particulièrement répressif, journalistes et experts peinent à documenter la situation : intimidations, arrestations arbitraires, flicage, poursuites et menaces de mort... Pour ceux qui s’intéressent de trop près à l’EACOP, le mégaprojet de TotalEnergies, l’adversité est une réalité parfaitement tangible. À leurs risques et périls. Blast est allé voir sur place.

Le chantier de tous les superlatifs... Lancé en 2017 par les gouvernements tanzanien et ougandais, l’EACOP – pour East african crude oil pipeline, en anglais – ne fait pas dans la demi-mesure. Ses promoteurs, au premier rang desquels le français TotalEnergies (le nouveau nom de la compagnie), jouent gros dans cette affaire. Ils ne sont pas les seuls : l’Afrique et la planète aussi.

Au-delà des 10 milliards de dollars nécessaires à sa mise en route, la facture écologique et sociale s’annonce salée. Avec l’EACOP, il s’agit de construire le plus grand pipeline de pétrole brut au monde (1 440 kilomètres entre Ouganda et Tanzanie) qui traversera, s’il voit le jour, une dizaine d’aires naturelles protégées. Quand on les aligne les uns derrière les autres, les chiffres décrivent une « bombe climatique et sociale » : émission globale annuelle de 34 millions de tonnes de Co2 (1), forage de 400 puits de pétrole dans la région des Grands Lacs de l'Ouganda, expropriation et déplacement de près de 100 000 personnes, menaces sur les ressources et les réserves d’eau douce dont dépendent près de 40 millions d’individus… Les griefs contre cette démesure sont aussi nombreux que les bénéfices espérés juteux.

Face à ces enjeux, considérables, pour les journalistes et les représentants de la société civile, il y a un autre coût à payer quand il s’agit de documenter l’impact de ce chantier sur place. Arrestations, disparitions, harcèlement judiciaire sont monnaie courante aussi bien en Tanzanie qu’en Ouganda, régimes classés 93ème et 101ème sur 165 pays selon l’indice de démocratie 2021 établi par The Economist.

Un « climat »

Depuis 2017, de concert avec des organisations locales, l’ONG Les Amis de la Terre s’obstine à réaliser ce travail de documentation des risques liés à l’EACOP. Selon Juliette Renaud, ceux encourus sur le terrain par ces militants locaux sont bien réels. La responsable de campagne pour la régulation des multinationales des Amis de la Terre décrit « un véritable climat de peur ».

Malgré les difficultés rencontrées, cette patiente collecte d’informations a permis la coordination de plusieurs actions en justice contre Total, aussi bien en Ouganda, devant le tribunal régional d’Afrique de l’Est, qu’en France, avec l’assignation du géant pétrolier au titre de la loi du devoir de vigilance des multinationales promulguée en 2017. Cette loi engage la responsabilité des multinationales françaises sur les conséquences de leurs activités quand elles provoquent des dommages, qu’ils soient sociaux ou environnementaux - sans qu’elles ne puissent comme par le passé se retrancher derrière un système de filiales destiné à organiser leur impunité.

La carte des risques pour les zones naturelles et les écosystèmes des deux pays avec le projet EACOP, depuis les champs de pétrole du Tilenga jusqu’aux rives de l’océan Indien.
Document Stockholm Environment Institute.

Côté Ougandais, la question des compensations accordées aux populations déplacées cristallise les tensions et le mécontentement. Selon plusieurs ONG ougandaises, dont certaines ont été obligées de fermer leurs locaux, de nombreuses communautés auraient perçu des montants sous-évalués par rapport aux indemnisations promises pour la cession de leurs habitations. Et, pour certaines, elles n'auraient même jamais été payées... De l’autre côté, sur le versant tanzanien de l’oléoduc en devenir, « c’est encore plus compliqué », confie Juliette Renaud : « Les restrictions contre les sociétés civiles sont encore plus fortes et il est difficile de savoir ce qu’il se passe précisément en Tanzanie. Pour nous mais aussi pour les journalistes internationaux. »

Juliette Renaud (Amis de la Terre) sur les difficultés à évaluer l’impact réel du projet.
Document Blast.

Total se paie un journaliste d'investigation

Des difficultés que Blast a pu éprouver. C’est d’abord un message inattendu reçu de notre - ancien - partenaire local quelques heures avant le départ pour la capitale tanzanienne, Dar Es Salaam : « Je suis pris par un nouvel emploi ! », alerte notre confrère, à la dernière minute. Un nouvel emploi ? Diable, voilà qui change nos plans presque au pied de notre avion... Mais pour qui, au juste ? Quel employeur ? La réponse a de quoi surprendre : « Je travaille pour Total, maintenant », précise celui que nous devions retrouver en Tanzanie... Et voilà comment un journaliste d’investigation confirmé avec qui nous avions préparé un reportage sur le terrain – et dont nous préférons taire l’identité – se retrouve employé comme communicant par l’entreprise qui pilote le projet objet de notre voyage et de notre enquête !

Autant dire un espion - la marque classique des pays dictatoriaux

Privé du compagnonnage de ce confrère, sur place, il devient évident que le remplacer sera difficile, voire impossible. Contacté, un ancien pigiste a vite fait de nous « affranchir », une fois le pied posé sur le sol tanzanien : « Quand j’ai quitté le pays il y a quelques années, le gouvernement avait renforcé la surveillance en demandant la présence obligatoire d’un fixeur assigné par l’État, nous explique-t-il. Autant dire un espion - la marque classique des pays dictatoriaux ». Selon cet « ex », il est aujourd’hui impossible pour un journaliste tanzanien d’effectuer (correctement) son travail.

Après plusieurs démarches, nous finissons par trouver un fixeur et un autre journaliste indépendant, a priori disponibles. Mais l’affaire n’aboutit pas : les deux abandonnent alors que l’idée d’une collaboration se précise. Quelques jours plus tard, nouvelle paire et... rebelote : le duo annule avant notre départ pour la région de Tanga où les travaux viennent de commencer pour installer le terminus du pipeline destiné à exporter le pétrole brut vers l’étranger, par l’océan Indien. Après ce nouveau contretemps, l’espoir semble un temps renaître suite à la rencontre d’un nouveau journaliste. Mais patatras, mauvaise nouvelle une fois de plus, quelques heures avant de prendre la route : « Mon avocat vient de m’appeler afin de me conseiller de ne pas partir, je préfère annuler ! », se justifie notre nouveau ex-partenaire.

Surveillance, menaces de mort et persécutions

On doit se rendre à l’évidence. L’idée s’impose d’elle-même : il faut partir seul. Mais là encore, la réalité finit par nous rattraper. « Il y a un système de surveillance mis en place sur tout le tracé du pipeline de l’EACOP, prévient un expert environnemental tanzanien, sous couvert d’anonymat. Si vous vous rendez seul dans l’un de ces villages, je ne donne pas trente minutes avant que la police vous demande de quitter les lieux, ou vous arrête. Vous ne pourrez parler à personne ».

Ancien militant de l’ONG Survie, le chercheur indépendant Thomas Bart est un des rares spécialistes à avoir pu évaluer l’impact social du projet à venir de TotalEnergies (2) en Tanzanie. Au sujet de la surveillance mise en place dans les villages proches des zones où ont débuté les travaux, le chercheur l’affirme : elle y serait « bien plus forte qu’en Ouganda », où Thomas Bart a travaillé pendant cinq ans. « Il y a ce qu’on appelle un "officier" en charge de la sécurité dans chaque village et représentant le gouvernement central. Il s’agit de filtrer toute personne entrante et toute information sortante afin de compliquer le travail des journalistes et des ONG sur les communautés locales ».

Des populations exposées aux mêmes violations des droits sociaux et humains que celles dénoncées en Ouganda, selon le même Thomas Bart. « Des équipes de l’EACOP sont venues leur expliquer que si elles n’acceptaient pas ces contrats sous-évalués pour la cession de leurs maisons, de toute façon l’État tanzanien effectuerait des saisies », assure-t-il. Des « négociations » visiblement contraintes forçant les villageois à céder leurs propriétés, avec des délais de paiement qui durent et des « intimidations, prises en filature et menaces de mort » adressées par ailleurs aux militants locaux cherchant à informer sur le projet Total.

Thomas Bart, sur la toile de surveillance tissée autour du projet EACOP.
Document Blast.

« C’est soit la prison, soit l’assassinat »

Thomas Bart l’atteste : sur le terrain, aucune ONG ne serait autorisée à documenter les impacts de l’EACOP pour les populations tanzaniennes. Le gouvernement veille, pour les en empêcher. Beaucoup ont été découragées dès l’annonce en 2017 du mégaprojet. Pourtant, malgré ces difficultés, des voix militantes tentent de se faire entendre en Tanzanie. Au prix de leur propre sécurité.

Pour le chercheur Thomas Bart, les « ONG ont reçu d’énormes intimidations », « ce qui fait que quasiment personne ne travaille en Tanzanie sur ces questions-là ».
Document Blast.

Le militant écologiste Othello Mdiah vit dans un bidonville de la ville portuaire de Tanga, à l’Est de la Tanzanie, où les travaux du pipeline ont débuté. « Inutile d’aller prendre des photos : votre voiture sera prise en filature et votre appareil saisi en dix minutes », prévient-il. Conscient de « la catastrophe globale déjà en cours » liée à l’extraction et à la consommation d’énergies fossiles, le jeune homme de 23 ans s’est engagé contre le projet de Total depuis l’annonce de son lancement. « Une catastrophe dont les pays du Sud comme le mien ressentent déjà les effets », précise Othello Mdiah.

Othello Mdiah, militant écologiste tanzanien.
Photo Blast.

D’après le jeune tanzanien, depuis le lancement du projet, le système a été totalement verrouillé pour empêcher tout contrepoids ou l’expression de la moindre critique, grâce à un dispositif de flicage systématique de la société. Notre témoin l’assure, certains chefs de village recevraient directement des fonds du consortium des entreprises (publiques et privées, dont Total) impliquées dans l’EACOP. Charge à ces notables de les informer de toute visite suspecte, mais aussi d’avertir du moindre signe de contestation naissante parmi les habitants.

Visiblement, cette mécanique totalitaire fonctionne parfaitement. En 2019, Othello Mdiah a ainsi été arrêté lors d’une marche pacifique de protestation organisée dans un village, et son appareil photo saisi. Un an plus tard, le jeune homme est victime d’une mésaventure similaire : il est de nouveau arrêté alors qu’il est accompagné par un journaliste allemand. Il sera finalement relâché mais cette fois la situation se complique : pendant plusieurs mois, Mdiah fait l’objet d’une enquête de police et d’interrogatoires répétés, pour identifier son appartenance à un « mouvement » - sans plus de précisions. L’enquête a depuis été classée sans suite mais cette conclusion heureuse s’est accompagnée d’un conseil des enquêteurs : ne pas se mêler à nouveau des affaires de l’EACOP, à moins de vouloir des ennuis... En Afrique, ces mots ont un sens : « on sait à quels types d’ennuis s’exposent les militants environnementaux, précise Othello : soit la prison, soit l’assassinat ».

En 2022, Othello Mdiah fait l’objet d’une enquête pour avoir conduit un journaliste allemand dans un des villages proches du tracé de l’EACOP. La police tanzanienne lui indique qu’il s’expose à des « problèmes », sans expliquer lesquels. Le jeune homme comprend facilement ce qui est sous-tendu.
Document Blast.

Le projet ralenti par la mobilisation ?

En Tanzanie pourtant, les risques environnementaux liés au projet de TotalEnergies seraient très semblables, sinon plus importants, à ceux identifiés pour l’Ouganda selon Thomas Bart. Le chercheur évoque un impact prévisible sur plus de 2 000 km2 de zones protégées. Des réserves naturelles et des sites RAMSAR classés zones humides d’importance, qui figurent parmi les espaces les plus riches en biodiversité de l’Afrique de l’Est.

Pour les deux pays, Ouganda comme Tanzanie, l’EACOP demeure cette « bombe climatique et sociale » en devenir dont il s’agit, rappellent les Amis de la Terre, de bloquer la réalisation « à tout prix ». Mais pour le moment, « l’urgence est aujourd’hui sociale avant tout », comme le souligne Juliette Renaud. Malgré ces inquiétudes et ces urgences, chez TotalEnergies, ni la filiale tanzanienne de la compagnie française, ni la maison-mère n’ont répondu aux questions de Blast.

Pour Juliette Renaud, chez les Amis de la Terre, « l’urgence est surtout sociale », les populations expropriées de retrouvant sans moyens de survivre.
Document Blast.

En mars dernier, la Cour de justice de l’Afrique de l’Est devait s’exprimer sur une procédure de blocage de l’EACOP initiée par un consortium d’organisations ougandaises et tanzaniennes. Mais l’audience prévue devant cette instance régionale chargée de résoudre les litiges transfrontaliers a été renvoyée à une date ultérieure.

À l’échelle globale, #StopEACOP fédère à travers le monde près de 265 ONG opposées au projet, dont les Amis de la Terre. Ce vaste mouvement est parvenu à obtenir de quinze banques internationales finançant Total, mais aussi de cinq assureurs, l’engagement à ne pas financer ce pipeline. Suite aux pressions exercées à l’échelle mondiale, il se murmure que le pétrolier français peinerait désormais à réunir les fonds nécessaires pour engager « véritablement » le chantier. Celui-ci a déjà été reporté : initialement programmée pour 2019, la mise en activité du pipeline est repoussée à 2025.

(1) Tout le long de son trajet, l’oléoduc de l’EACOP doit être maintenu chauffé pour ne jamais descendre sous la barre des 50 degrés, afin que le pétrole brut reste liquide.

(2) La major française est notamment associée à la compagnie chinoise CNOOC (la China national offshore oil corporation Ltd) dans ses projets d’extraction du pétrole du Tilenga. Elle vient d’enregistrer tout récemment le renfort du groupe Bolloré, qui vient d’annoncer son implication dans le projet dans un communiqué de presse.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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