Affaire Fiminco : Bruno Le Maire ne répond plus

Avant de quitter l’Assemblée nationale (où elle laisse son siège à une Aurélie Trouvé élue ce dimanche), l’ex-députée insoumise Sabine Rubin a envoyé un courrier au ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire. Pour lui demander des éclaircissements sur le dossier Biocitech à Romainville. Dans une enquête publiée en mai, Blast a révélé les dessous de la cession opaque - par la Caisse des Dépôts (CDC) au promoteur Fiminco - de ce site historique de fabrication de médicaments.

La réaction ne s'est pas faite attendre. Au moment où elle s’apprêtait à libérer son bureau du palais Bourbon, Sabine Rubin - qui avait décidé de ne pas solliciter sa réélection auprès des électeurs de la 9ème circonscription de Seine-Saint-Denis - a ressorti son stylo pour signer un dernier courrier à en-tête de l’Assemblée nationale. Dans cette missive transmise le 1er juin à Bruno Le Maire, que Blast a pu consulter, l’élue en fin de mandat expose ses doutes sur « la revente en 2022 [du] pôle d'excellence industriel [Biocitech] par Fiminco au groupe privé canadien Oxford ».

Précipitation… sur la pointe des pieds

Après avoir hérité de l’ancien site Sanofi – une réserve foncière aux portes de la capitale qui fait baver d’envie tous les promoteurs – au lendemain des élections municipales de 2020, dans une transaction actée en douce et dans l’urgence alors que le pouvoir à l’Hôtel de ville de Romainville était vacant (la précédente municipalité socialiste venait d’être balayée la veille par une coalition FI/EELV/PC/associatifs), le groupe Fiminco s’apprête désormais à empocher une miraculeuse plus-value sur sa revente.

La chronologie de cette affaire établie par Blast interroge sur les motivations de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et la façon dont elle s’est précipitée, via sa filiale de la Banque des territoires, pour brader un tel patrimoine au détriment de ses intérêts (publics, rappelons-le), au profit d’un opérateur privé spécialiste des centres commerciaux et sans expérience en matière d’aménagement et de développement économique et, cerise sur le gâteau, sans consulter les élus locaux et la municipalité.

L’affaire est d’autant plus troublante que les relations entre la CDC et ce promoteur sont étroites : plusieurs dirigeants de Fiminco sont des anciens de la Caisse, embauchés par leur employeur actuel au moment où l’opération Biocitech se réalisait en secret. Les mêmes s’apprêtent aujourd’hui à sabrer le champagne pour célébrer ce coup magistral qui concerne un site stratégique qui était géré par leur ancien employeur - et dont ils se sont pour certains d’entre eux occupés à l’époque où ils défendaient les intérêts de la banque publique...

Au lendemain de nos premières révélations, nous avions également pointé la façon dont le promoteur avait en plein week-end tenté de faire disparaître les traces de ces liens personnels sur Internet, pour un de ces transfuges dont nous venions de souligner la trajectoire. Il faut désormais ajouter au moins un autre nom à la liste de ces dirigeant adeptes des passerelles entre le promoteur préféré des ex de la CDC et la Caisse : depuis 2021, Maxime Avignon travaille pour Icade. Avant de rejoindre la filiale immobilière de la CDC, il était directeur des programmes de Fiminco. Contacté pour commenter cette nouvelle découverte, la direction d’Icade l’affirme contre toute évidence : il n'existe pas de lien avec Fiminco.

Une spéculation financière 

Dans son courrier de deux pages adressé à Bruno Le Maire, Sabine Rubin s’étonne logiquement des circonstances troubles de cette opération à plusieurs bandes. Sur la base des éléments que notre enquête a rendus publics, elle demande au locataire de Bercy que la lumière soit faite sur cette opération.

« De trop nombreux éléments de ce dossier laissent aujourd'hui à penser que l'achat puis la revente de Biocitech par la CDC puis par Fiminco pourraient s'apparenter à une spéculation financière », écrit noir sur blanc celle qui a siégé pendant toute une mandature au sein de la commission des Finances, de l'économie générale et du contrôle budgétaire. L’auteure du courrier souligne par ailleurs que Fiminco n’a pas réalisé d’investissements significatifs sur le site, ce que Blast a constaté et qui nous avait été confirmé par plusieurs de nos témoins. La désormais ex-députée relève ainsi qu’une entreprise présente sur place a même lancé « une procédure en justice à l'encontre de la CDC et de Fiminco » (« se plaignant de la non-conformité des systèmes de ventilation et d'extraction et de la vétusté de nombreux installations »). Un élément (et un conflit) qui semble attester que le promoteur avait bien pour seule visée de réaliser une opération juteuse.

Le courrier de Sabine Rubin parti du palais Bourbon le 1er juin dernier.
Document Blast.

Silence à Bercy

Si la sortante Sabine Rubin a donc tenu à envoyer ce dernier courrier au ministre en charge de l’Économie, c’est aussi parce que la question écrite au gouvernement que l’intéressée avait posé en mars 2022 est restée sans réponse. Une constante dans ce dossier. De son côté, le maire de Romainville François Dechy avait écrit au même Bruno Le Maire en février dernier. Le 25 mai, après la parution de notre enquête, il avait adressé une longue lettre à Emmanuel Macron. Le premier magistrat de la ville y fustigeait « l'évaporation de capitaux publics au profit d'un acteur privé » et demande au président de la République la préemption du site par l'État avant le 2 juin 2022. L’Élysée ne s’est pas manifesté, en retour.

La conclusion de la lettre de François Dechy à Emmanuel Macron, cosignée avec Patrice Bessac, président de l’intercommunalité Est ensemble.

François Dechy, il l’indique à Blast, est bien décidé à ne pas lâcher l’affaire, et sa municipalité à « défendre un autre modèle » : « On travaille avec plusieurs salariés du site pour impulser une coopérative de fabrication de médicaments », précise le maire de Romainville, qui dénonce dans sa missive au président « une captation par un acteur privé de 75 millions d’euros de bénéfice pour laquelle il n’a apporté aucune création de valeur (...) et pris aucun risque ».

À ce jour, Bruno Le Maire n'a de son côté pas répondu à la dernière missive de l’ex-députée Sabine Rubin. Le cabinet du ministre, sollicité par nos soins, a également esquivé les questions de Blast.

C'est désormais à Aurélie Trouvé, qui fait son entrée sur les bancs de l’Assemblée nationale, que revient le suivi de ce dossier et de cette relation épistolaire à sens unique. C’est elle, selon Sabine Rubin, qui « relancera le ministère ».

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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