Romainville, l’Etat brade, les promoteurs et les banquiers trinquent

Après avoir fait chuter la citadelle socialiste hier imprenable, la nouvelle équipe municipale de Romainville a découvert fin 2021 que l’ex-site Sanofi avait changé de mains depuis plusieurs mois. Stupeur : en juin 2020, au lendemain des municipales, l'Etat a cédé en catimini au groupe Fiminco les 23 000 m2 de ces actifs industriels pour une bouchée de pain. Le même site est en passe d’être revendu presque cinq fois plus cher. Un scandale ? A l’évidence. Et une habitude dans cette ville ouverte aux promoteurs de tous horizons.

Prenez Sanofi, un nom que tout le monde connaît, la banque Rothschild, fleuron de la banque d’affaires, ajoutez un promoteur – Fiminco, il s’appelle – et laissez mijoter dans un peu de politique locale pour le fond de sauce. Mélangez, faites intervenir via vos réseaux un bras armé de l’Etat, réservez (autrement dit patientez) et revenez plus tard. Ah oui... une précision : cette popote a mijoté à Romainville, citée sise en Seine-Saint-Denis.

Roussel, de père en fils

Un grand bond en arrière. Pour comprendre les enjeux de cette affaire et ce que représentent ces immenses espaces tout près de la capitale qui excitent les appétits des bétonneurs, il faut partir sur les traces d’un fleuron de l’industrie française, grande fierté locale des décennies durant. En 1911 à Romainville, Gaston Roussel invente l'Hemostyl, un médicament qui lutte contre les anémies, la tuberculose et les hémorragies, qui font des ravages dans les rangs des poilus partis combattre sur le front. Jusqu’alors, le vétérinaire soignait les chevaux de la Compagnie générale des omnibus - c'est à Romainville que les équidés de la CGO venaient se reposer après leur journée de labeur.

Un tramway hippomobile à deux chevaux de la Compagnie générale des omnibus effectuant la ligne Pantin-Opéra, dans les rues de Paris.


En 1927, la fibre entrepreneuriale chevillée à l’âme, Roussel créé les Usines chimiques des laboratoires français (Uclaf) qui deviennent en 1952 Roussel-Uclaf. C'est dans les locaux de la firme que la pénicilline française est fabriquée, ainsi que la pilule abortive RU 486 ou l'historique Rubiazol, l'un des anti-infectieux les plus vendus en France. Puis arrive l'ère des rachats, des reventes et des fusions. En 1970, nanti d'un chiffre d'affaires d'un milliard et demi de francs, Roussel-Uclaf décide de se diversifier. Le fils de Gaston, Jean-Claude Roussel, voit grand : Roussel junior passe un accord avec les allemands de Hœchst, inventeurs de l'insuline. Dans cet accord, il est écrit noir sur blanc que les Allemands prendront les rennes de l'entreprise française en cas de disparition de leur nouvel associé. Pas de bol, l’héritier Roussel meurt deux ans plus tard dans un accident d'hélicoptère, le 9 avril 1972, après avoir heurté une ligne à haute tension.

Une semaine avant le drame, le Pdg des laboratoires s’était confié : « C'est grâce à moi que Roussel-Uclaf n'est pas contrôlé aujourd'hui par les Allemands », avait-il lancé. Présomptueux.

La dépêche de l’Agence France presse annonçant la mort de Jean-Claude Roussel, le 9 avril 1972.


Les mains désormais libres, Hœchst absorbe entièrement Roussel-Uclaf en 1996 et fusionne avec Rhône-Poulenc pour donner naissance deux ans plus tard au groupe Aventis. En 2004, Sanofi avale le tout. Le site de Romainville, désormais baptisé Biocitech, lui, reste debout. Il héberge notamment les équipes de recherche & développement du géant du médicament, jusqu'en 2010. Sanofi, comme toute l’industrie française, décide d'externaliser ses activités à l'étranger. En 2013, les derniers salariés encore présents font place nette. La mondialisation a triomphé. Fin de l’histoire.

L'entourloupe

Sur le site déserté, l’Etat rentre à son tour dans la partie. En mai 2014, la Caisse des dépôts et consignations (CDC) préempte le site, en reprenant 100% de Biocitech Immobilier. Le lieu a de quoi faire rêver n’importe quel investisseur, la CDC le sait bien : 19 000 m2 de surface locative et une réserve foncière de 35 000 m2. La recherche biomédicale est stratégique et la gestion d’un tel patrimoine aux portes de la capitale tout aussi importante. L’investissement semble à propos.

Vue aérienne des toits de l’ex-usine Roussel-Uclaf. Image Région Ile-de-France, inventaire du patrimoine.


Six ans plus tard, tout bascule dans des conditions surprenantes. Le 30 juin 2020, Romainville a fait sa révolution. Dans les urnes, une nouvelle majorité s’est imposée : bien que sortie en tête au premier tour, la liste de l’ancien premier fédéral du PS Philippe Guglielmi, longtemps lieutenant dans le département du puissant Claude Bartolone, est battue par une coalition de gauche (FI, EELV, PC, associatifs) menée par un novice en politique, François Dechy.

Le 30 juin 2020, lendemain des élections municipales, alors que la sortante Corinne Valls n'est déjà plus maire et que son successeur n’est pas encore installé, la Caisse des dépôts et consignations acte la vente de Biocitech au groupe immobilier Fiminco. En choisissant ce moment singulier, au moment où le pouvoir municipal est vacant, pour officialiser ce transfert de propriété d’un site emblématique, les stratèges de la Banque des territoires (la filiale de la CDC qui a opéré) pensent probablement avoir finement joué. Une chose est sûre : on aurait voulu faire plus discret, on n’aurait pas pu.

Ce n'est pas public... 

Peut-être ce souci de discrétion est-il lié au montage imaginé pour réaliser l’opération. En effet, « Fiminco a donné 40% d'un parc commercial (le parc Paddock, un « village de marques » installé dans une ancienne friche industrielle de la ville, ndlr) totalement déficitaire, valorisé à 25 millions d'euros, contre 60% du parc Biocitech, valorisé à hauteur de 90 millions », précise à Blast une source proche du dossier. A priori, la balance paraît sacrément déséquilibrée, au profit du promoteur.

Ce mécano des participations croisées offre un autre avantage : sa discrétion. « Il s’agit d’une passation de parts sociales, d'une société vers une autre, reprend notre source anonyme bien informée. Ce type d’opération est couvert par le secret des affaires (la loi éponyme a été adoptée en 2018, ndlr), résultat ce n'est pas public... » Voilà comment et pourquoi, personne à la mairie de Romainville n'a rien vu sur le moment. Et comment des dizaines de milliers de m2 d’actifs industriels sur un site stratégique sont passés d’un propriétaire à un autre en toute discrétion. D’une main publique à une main privée. Ce n’est qu’en novembre 2021, que le pot aux roses est finalement découvert. Seize mois plus tard !

Troc vs « partenariat »

Face à la grogne montante, la CDC, que Blast a sollicité, joue la sérénité. Pour ses dirigeants, rien de choquant dans l’opération. Et de rappeler la règle : les investissements, qui suivent les lignes des politiques publiques, cessent habituellement quand on estime l'objectif de la mission atteint. Autre argument, la vente de juin 2020 serait en réalité un « partenariat » avec Fiminco, autour d’une association permettant de créer la SCI Roussel Vie. Et la CDC, qui avait conservé une part minime au capital Biocitech, l’affirme : elle entend bien « dynamiser le développement » du site. Dans un courrier adressé au maire de Romainville en janvier 2022, que Blast a pu consulter, Richard Curnier, le directeur régional de la Banque des Territoires, enfonce le clou, précisant encore qu’il s’agit bien de « pérenniser ce site et son écosystème d'activités de recherche et développement en biotechnologies, en assurant son portage, sa gestion et son développement ». A croire, devant ces déclarations répétées, que les objectifs de départ (ceux qui lui permettent de se libérer d’un engagement) n’ont donc pas été tout à fait atteints. La question de la vente « précipitée » de juin 2020 à Fiminco semble donc parfaitement légitime.

Au cas où ces arguments ne suffisent pas, la Caisse des dépôts et consignations en a trouvé un autre. Ainsi, elle justifie encore cette opération par la nécessité « [d’]accélérer le rééquilibrage financier (…) car (…) il restait certaines sensibilités d'exploitation (ICPE) que les équipe de Fiminco seraient plus à même de traiter ». Pour bien peser le poids de cet élément, il faut s’arrêter sur cette définition technique : l’ICPE désigne une installation classée pour la protection de l'environnement, soumise à de nombreuses réglementations de prévention des risques environnementaux, notamment en matière d'autorisations. Si on écoute ce vibrant plaidoyer, Fiminco et ses équipes ont donc rendu un fier service à la collectivité. Pourtant, la CDC oublie un détail : le site Biocitech était déjà classé en ICPE lors du rachat à Sanofi en 2014... On le voit, les nombreuses questions posées par ce tour de passe-passe subsistent bel et bien.

Les anciens bâtiments de production de l’Usine Sanofi. Image Région Ile-de-France, inventaire du patrimoine.


Les bonnes affaires des promoteurs

En novembre 2021, en comprenant ce qui s’était joué quelques mois plus tôt en coulisses, l'indignation au sein de la majorité municipale de Romainville est à son apogée. Et ce d’autant plus en découvrant le nom du nouveau propriétaire de l’ex-site Sanofi. En effet, Fiminco n'a aucune expérience de gestionnaire d’actifs industriels classés ICPE à faire valoir. En revanche, très bien ancrée dans la ville, l’entreprise entretenait d’excellentes relations avec les précédents édiles locaux. Et les affaires ont toujours bien roulé même si c’est, parfois, au prix de petits arrangements entre amis. Comme en 2016 lorsque la Chambre régionale des comptes s’était prévalue de l’article 40 – qui oblige les élus, autorités et fonctionnaires à informer le procureur de la République quand ils sont témoins d’un crime ou d’un délit – pour signaler à la justice des cessions douteuses de parcelles au profit de Fiminco, dont les prix avaient été minorées par la ville de Romainville.

Sous l'ancienne mandature, Romainville se distinguait comme étant l’une des villes d’Ile-de-France délivrant le plus de permis de construire. On se passait le mot dans la profession : c'est ici qu'il faut être quand on est promoteur. Chaperonnée par Claude Bartolone, président du conseil général de la Seine-Saint-Denis puis de l’Assemblée nationale, Corinne Valls et son équipe ont modifié en dix ans quinze fois le PLU (Plan local d'urbanisme). Un vrai record, pour une ville de 30 000 habitants. En effet, sur la même période, une cité de 100 000 habitants comme Montreuil n’a pas changé le sien plus de deux fois. En 2020, un article de Marianne avait à sa manière salué l’exploit, pointant sous un titre explicite – « Romainville, c'est LA ville ouverte aux promoteurs » - les largesses de la mairie en faveur des bétonneurs. 

Logiquement, l’histoire de Fiminco semble elle aussi étroitement liée à Romainville. Au départ, Fiminco est un gérant d'hypermarchés. L’entreprise a été créée par un ex de Carrefour. Avant de grimper vers d’autres hauteurs, elle rafle... les rez-de-chaussée de la ville. D’abord ceux des immeubles de la Cogedim, avant de devenir incontournable. « Si un promoteur voulait venir construire sur Romainville, il devait céder ses rez-de-chaussée à Fiminco », assure un témoin de cette folle époque. Dès lors, l’ascension est fulgurante.

Banco, Fiminco !

Après avoir changé de mains en catimini et sans mise en concurrence en juin 2021, début 2022, le site de Biocitech est donc de nouveau à vendre. Surprise, le prix s’est envolé : cette fois-ci il faut être en mesure de rassembler 116,8 millions d’euros. Pour dénicher l’acheteur miracle, Fiminco a mandaté la banque d'affaires Rothschild. Pendant ce temps, certains ont sorti leur calculette pour faire les comptes. « Si l’on tient compte des quelques investissements consentis sur le site par le groupe Fiminco au cours des 18 derniers mois, une vente à 100 millions générerait une plus-value minimum de 72 millions d’euros, écrivent dans une tribune commune le maire François Dechy et Patrice Bessac, le président communiste de la communauté de communes Est Ensemble. Cette plus-value impliquerait une captation par un acteur privé de 60 millions de bénéfices sur une opération pour laquelle il n’a apporté aucune création de valeur et grâce au jeu de participations croisées avec le centre commercial paddock, il n’a pris aucun risque ». En deux mots, Fiminco s’apprête à faire sauter la banque.

Un extrait de la tribune du duo Dechy/Bessac du 7 mars 2022. Cinglant !


« J'ai interpellé Bruno Le Maire mais je n'ai pas eu de réponse car la CDC n'a pas consulté les élus alors que c'est son rôle, dénonce de son côté à Blast la député FI de la 9ème circonscription de Seine-Saint-Denis Sabine Rubin. Elle (la CDC, ndlr) a fait faire des bénéfices à des privés sur un site stratégique. Ce n'est pas normal ».

A défaut de celle du ministre - qui vient d’être prolongé dans le nouveau gouvernement Borne -, cette question, un des dirigeants de Fiminco aurait peut-être pu y répondre, au vu de son parcours. Didier Banquy connaît du monde à Bercy et dans les ministères. Cet inspecteur général des finances figure parmi les dirigeants du groupe et possède un de ces carnets d'adresses dont les entreprises privées raffolent. Ex-dircab de François Baroin au Budget, ex directeur adjoint du cabinet de Nicolas Sarkozy au Budget puis à l'Economie, Didier Banquy navigue avec aisance du public au privé – il a notamment et aussi siégé par le passé au Comex de la BPCE. L’occasion en tout cas de constater que chez Fiminco, on sait également s’entourer.

Simple comme l’aspirine

En attendant ces hypothétiques précisions – la direction de Fiminco n’a elle pas jugé utile de répondre à nos sollicitations, sans doute concentrée sur la miraculeuse plus-value en cours -, deux acheteurs pointent le bout du nez, fléchés par la banque Rothschild. Le français Novaxia et le canadien Oxford Properties Group ont de grands projets en France où ils veulent faire émerger des « Boston » de « la Life sciences ». Le duo s’est donc associé pour sortir le carnet de chèque pour Biocitech. Selon la communication de ces investisseurs de l’immobilier, il s’agit de « transformer des bureaux ou autres bâtiments vacants en laboratoires de recherche en biotechnologies, technologies médicales ou intelligence artificielle. Ceci pour des entreprises privées souhaitant développer des médicaments et vaccin ».

Sur son site internet, Oxford se définit comme « un investisseur, un gestionnaire d'actifs et un bâtisseur d'entreprises et d'équipes ». A Romainville, du côté de l’hôtel de ville, ces grands mots dont se gargarisent les investisseurs émeuvent peu les élus qui aimeraient que Biocitech redevienne un site industriel avec des emplois pour les habitants – une population peu qualifiée, frappée par le chômage (autour de 15%). « On veut juste un centre qui fabrique les médicaments simple comme l'aspirine », résume l'un d'eux.

Un idéaliste certainement, qui n’a rien compris aux (bonnes) affaires d’aujourd’hui et à la médecine de demain.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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