Agent trouble / Enquête sur un scandale d'Etat

Après avoir retracé un épisode sanglant du nationalisme corse dans Une vie violente, Thierry de Peretti porte à l’écran L’infiltré, témoignage d’un agent des stups aux manettes d’un trafic de drogue couvert par sa hiérarchie.

Sur le qui-vive, une silhouette louvoie dans le jardin d’une villa de la Costa del Sol, traquant d’éventuels intrus. Pas d’assaillants en vue, l’homme est seul, mais la menace est diffuse. Resserrée sur cette filature sans contrechamp, la caméra épouse le moindre de ses mouvements jusqu’à un panoramique sur la mer où affluera bientôt une armada de Zodiac. Dans cette séquence d’ouverture, le décor est posé. Tout le film sera placé sous le signe de cette menace mystérieuse, éludée du champ de vision. L’étroitesse du format 1.33 - sous l’œil de Claire Mathon, dûment récompensée au Festival de Saint-Sébastien - en renforce encore la tension, tout en accentuant la profondeur de champ. Pour autant, ce qui importe à Peretti est moins de ménager l’action que de décortiquer des systèmes connexes, emboîtés les uns dans les autres, s’alimentant mutuellement : à savoir celui d’un état prétendument de droit, d’un trafic de drogue aux protections douteuses et d’un journalisme d’investigation dont l’éthique supposée n’est jamais à l’abri d’une instrumentalisation.


Pyramide films

Affaires d’état

Contrairement aux apparences, le film cherche moins à lever le voile sur les agissements mafieux des institutions politiques qu’à analyser comment surviennent les fuites et la façon dont s’opère une enquête journalistique, établie autour d’une seule et unique source. Dans ce mouvement héliocentrique, allant du microcosme au macrocosme, le film possède des précédents: des Hommes du Président (Alan J. Pakula, 1976) à Dark Waters (Todd Haynes, 2019), en passant par Révélations (Michael Mann,1999), Zodiac (David Fincher, 2007) ou encore le prodigieux travail d’écriture accompli par David Simon pour la série The Wire (2002-2008). Mais à la différence de l’industrie hollywoodienne, prête à se ruer sur le premier scandale politico-criminel venu, le cinéma français freine des quatre fers lorsqu’il s’agit d’aborder de sulfureuses affaires d’état.


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Il existe une raison à cela : s’immerger dans les eaux troubles de la République et mettre en doute sa probité fait peser sur les cinéastes la menace du film « clivant », auquel goûtent assez peu les jacobins du CNC. Il faut dire que s’emparer d’un contexte politique ancré dans une époque récente, sans la distance propice à une relecture critique, relève du numéro d’équilibriste. Si l’on excepte la parenthèse de la décennie 1970-80, où se distinguaient les brûlots de Costa-Gavras ou de Boisset, le film d’espionnage a toujours souffert en France d’un déficit d’écriture. De mémoire récente, il n’y a guère que Nicolas Klotz (La Question Humaine, 2007), Pierre Schoeller (L’exercice de l'État, 2011) ou Nicolas Pariser (Le Grand Jeu, 2015) qui s’y sont frottés avec justesse.

Méthode de travail

Après la Corse des années 1990, dépeinte dans Les Apaches et Une vie violente, nous voici dans le Paris post-attentat des années 2010, sa vie nocturne, ses vernissages et ses fêtes d’appartement branchées. En toile de fond, la musique – une électro entêtante alternant avec des titres de Future Islands, The Blue Nile ou Purple Mountains - contribue à lui imprimer ce rythme si particulier, entre thriller et récit intimiste, miroir d’une époque où couve la paranoïa. 


Le carton d’ouverture, rappelant ironiquement que nous avons affaire à des personnages de fiction, n’a rien d’anodin. Ce qui semble captiver Peretti est moins l’intrigue à proprement dit, que le fonctionnement d’un système en vase clos, où chacun des protagonistes - revendiquant à leur manière leur rôle impartial dans un combat « juste et nécessaire » - agit surtout en fonction de ses propres intérêts. Le masque de vertu dont se pare tour à tour Hubert Antoine (Roschdy Zem), l’informateur en question, et Jacques Billard (Vincent Lindon), patron de l’Office des Stups, est en cela pernicieux, car la part de vérité et d’affabulation ne s’avère pas si aisée à départager. Seul devant son miroir, Antoine s’entraîne à jouer au tough guy, s’efforçant de ne rien laisser transparaître qui puisse le percer à jour. Peretti filme des corps conditionnés par leur fonction, dans un jeu de rôles où tout le monde, jusque dans sa vie privée, endosse une identité trouble.


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Toute l’habileté de Thierry de Peretti provient de sa méthode de travail, tournant le dos au spectaculaire « à l’américaine » (remanié par la suite, le scénario devait initialement donner lieu à une mini-série de six épisodes) pour s’en tenir aux faits et aux destins individuels, patiemment observés et consignés en amont dans la “vraie vie”, endossant lui-même le rôle de reporter. Pas de sensationnalisme ni de petits arrangements avec la réalité pour nourrir le suspense, le cartel demeure hors-champ, à l’exception des scènes d’affrètement et de débarquement de la drogue. Il ne sera entrevu qu’à travers la parole échangée entre Hubert Antoine et Stéphane Vilner (Pio Marmaï), journaliste de Libé calqué sur Emmanuel Fansten, au fil de rendez-vous clandestins qui forment la trame du film. 

Metteur en scène de théâtre et comédien lui-même, Peretti sait à quel point la densité d’un film repose avant tout sur les trajectoires intérieures des personnages, et non sur des péripéties spéculatives. Dégraissée de tout artifice, la réalisation privilégie l’ellipse d’un côté et le dialogue de l’autre, donnant la primauté à une forme de sécheresse narrative; au-delà des enjeux politiques, les confidences entre Stéphane Vilner et Hubert Antoine relèvent quasiment de l’échange entre un patient et son analyste. Peretti décortique non seulement les rouages d’un système corrompu, mais se plonge dans les affres et dilemmes existentiels de ces deux hommes, dont le combat pour la vérité prend progressivement la dimension d’une quête spirituelle. Chez Hubert Antoine, dont il ne reste que quelques mois à vivre, ce témoignage a même des airs de testament, conférant un sens moral à sa vie.


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Zone grise

Dans tout scandale d’état, rien n’est jamais binaire. L’agent double – tout comme l’homme politique - est un animal à sang froid qui ne se laisse pas aisément déstabiliser. C’est cette part d'ambiguïté qui fournit le canevas de la mise en scène, fluide et nerveuse, épaulée par un Roschdy Zem granitique. Le film ne tente en aucun cas d’éclairer les zones d’ombre, mais plutôt de cerner les motivations de chaque individu au sein d’une machine-état qui pactise avec ce qu’elle est censée pourfendre. Fidèle à ses préceptes d’auteur, Peretti ne désigne frontalement aucun coupable, mais ausculte plutôt les limites et les failles d’un régime politico-médiatique qui se mord la queue, où chacun est tributaire de l’autre et n’est jamais délesté de tout soupçon.

Dans de telles conditions, la confiance peut à tout moment s’émousser et basculer dans le camp adverse. « C’est toi qui te fait infiltrer ! », assène avec véhémence un journaliste à Vilner dans une fête, réprouvant - tant par jalousie que par déontologie - les liens d'amitié qu'il tisse avec Antoine. Amitié virile qui donnera lieu à une belle scène de retrouvailles en famille à la campagne, où vient se glisser en catimini un pacte économique : celui qui lie Antoine à son éditeur, lui garantissant un best-seller. Et si les femmes demeurent à l’arrière-plan, ce n’est pas parce que leur rôle est minimisé, bien au contraire. Affranchies de l’autorité masculine, ce sont elles  - Valeria Bruni-Tedeschi en juge d’instruction, Julie Moulier en rédac chef de Libé, Mylène Jampanoï en épouse prévenante - qui mènent en sous-main la danse, jusqu’au dénouement judiciaire.

Derrière son camouflage de polar “tiré d’une histoire vraie”, le film est avant tout une enquête sur la contamination du réel par la fiction. La dérive commence là où les pouvoirs publics tirent profit de l’hypercapitalisme du trafic et de sa spectacularisation : soit le règne du récit fictionnel établi comme état de fait. Le danger d’un grand remplacement n’est pas celui avec lequel nous rabat les oreilles l’extrême-droite, mais celui d’un storytelling qui vient sournoisement se substituer à la vérité et donner gain de cause au mensonge d’état. De mèche avec le libéralisme économique et la société du spectacle, les cartels mondialisés – du Mexique à Marseille - continuent de proliférer en toute impunité, dans une mise en scène de plus en plus extrême de la violence, comme le laisse entendre un épilogue fataliste qui n’est pas sans rappeler celui d’Une vie violente. Aux innocents les mains pleines, vraiment ?

Enquête sur un Scandale d’Etat, en salle le 9 février 2022.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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