Corse : l’avocat d’Yvan Colonna porte plainte pour violation du secret de l’instruction

Après la semaine insulaire de Gérald Darmanin, la Corse est à nouveau dans l’actualité : l’avocat d’Yvan Colonna dépose ce lundi à Paris une plainte pour « violation du secret de l’instruction ». Dans le viseur de Me Mercinier-Pantalacci, un sujet diffusé dans les JT de France 3 Corse et France 3 Marseille jeudi dernier présentant des images de son agression tournées par la vidéosurveillance de la prison d’Arles. Après intervention de la direction de France TV, il a été retiré des sites de replay en catastrophe.

A quoi pensait Gérald Darmanin vendredi soir pendant que son avion, qui venait de décoller de Bastia-Poretta, survolait les montagnes du Cap – dernier panorama majuscule avant de traverser la Méditerranée ? Le ministre de l’Intérieur s’est sans doute dit que le dossier corse n’avait décidemment rien d’une sinécure. Avec ses subtilités accessibles seulement aux plus avertis, ses innombrables chapelles natio (autonomistes ou indépendantistes), ses leaders aussi roués que retords et sa population pour partie les nerfs à cran, on peut rêver déplacement plus serein. Cette réflexion, bien d’autres avant lui se la sont faite – dont son mentor Nicolas Sarkozy, qui a appris la politique avec les Corses, a envisagé à une époque de... corsiser son nom (sa première épouse est une insulaire) et qui a revendiqué vingt ans plus tôt l’arrestation de Colonna, au terme d’une cavale de 4 ans, comme une victoire personnelle.

Le ministre de l’Intérieur avec les gendarmes de Porto-Vecchio, la veille de son départ de Corse, jeudi 17 mars. Compte twitter de Gérald Darmanin.


Un déchaînement, image par image

Jeudi 17 mars, alors que l’émissaire de Paris ne ménageait pas ses efforts pour tenter d’englober la réalité insulaire dans toute sa complexité, prolongeant son séjour d’une troisième journée, une équipe de France 3 s’activait à Marseille sur le montage d’un sujet prometteur. Pour le nourrir, un document choc : la vidéo de l’agression subie par Yvan Colonna (1) le mercredi 2 mars dans la salle de musculation de la maison centrale d’Arles. Un joli scoop en perspective.

Ces images, qu’une équipe de France 3 est parvenue à se procurer, sont aujourd’hui au centre des deux enquêtes diligentées après le drame d’Arles - une judiciaire, avec une information ouverte par le parquet national antiterroriste, l’autre administrative, avec la désignation d’une inspection par le ministère de la Justice, dont dépendent les fonctionnaires de la pénitentiaire. Sur le banc de montage installé dans les locaux de France 3 Marseille, l’équipe au travail décortique la vidéo image par image. On y voit Franck Elong Abé, le codétenu radicalisé d’Yvan Colonna (2), rejoindre ce dernier dans le gymnase alors qu’il y fait ses exercices au sol, et s’en prendre à lui dans un déchainement ahurissant de violence pendant huit longues minutes, et ce en l’absence de toute surveillance. Le sujet doit être terminé pour faire l’ouverture de journal du soir de France 3 Corse via Stella. Une dizaine d’images fixes sont extraites de la vidéo. Elles sont pour partie floutées, puis intégrées à celle en préparation.

Ce joli coup est d’autant plus a propos que, le matin même, ce jeudi 17 mars, Laurent Ridel, le directeur de l’administration pénitentiaire, a été auditionné à Paris par la commission des lois de l’Assemblée nationale, qui l’a interrogé sur les circonstances de l’agression. On le voit, le timing est parfait. Suffisamment pour que la rédaction en chef du journal de France 3 Marseille décide elle aussi de mettre le sujet au menu de son JT de 19 heures. Sa tâche terminée, l’équipe de la rédaction de France 3 Corse a le sentiment d’avoir bien travaillé.

Histoire d’un psychodrame

« Ça a beaucoup tangué, c’est très tendu… » Tout le week-end, la Corse parlait encore de ces 1’36 diffusées jeudi soir. Si le scoop a fait du bruit, la suite ne s’est pas passée comme prévu. « Ca tremble ! », assurait samedi après-midi un élu au téléphone, alors que l’île bruissait de rumeurs. Plusieurs interlocuteurs évoquaient même « des sanctions », assurant à Blast que « des têtes » allaient « tomber » à France 3 Corse… Avec, nouvel épisode ce lundi, un dépôt de plainte auprès de Laure Beccuau, la procureure de Paris, par le conseil d’Ivan Colonna et de sa famille. L’histoire, on le voit, s’est transformée en un psychodrame, un de ceux dont la Corse a le secret.

Les clients de Me Emmanuel Mercinier-Pantalacci, c’est peu de le dire, n’ont pas apprécié de voir ces images sortir du secret du dossier. La réaction a été virulente. En particulier celle du frère d’Yvan, Stéphane Colonna, qui s’est exprimé sur les réseaux sociaux dans un message mettant en cause durement et nommément le rédacteur en chef de France 3 Corse, provoquant un emballement. Des menaces de mort ont été proférées contre des journalistes. France 3 Corse n’a pourtant diffusé aucun extrait de la vidéo en continu se contentant, on l’a précisé, de réaliser des captures fixes, pour la plupart floutées. Le caractère choquant de la scène d’Arles s’en trouve très amorti. Ces précautions n’ont donc pas suffi à prévenir l’émoi et la colère des membres du clan Colonna.

Jeudi soir, la direction nationale de France TV s’est mêlée de l’affaire, après que la vidéo du JT ait été accompagnée d’un article mis en ligne sur le site de la chaîne. Résultat, le sujet a été trappé : on n’en trouve plus aucune trace, ni sur les réseaux sociaux de la chaîne, ni sur son site Internet. No replay donc. La presse s’en est émue le lendemain, nos confrères du Monde notamment qui s’interrogeaient sur les vraies motivations de cette censure a posteriori. Et sur le fait de savoir si cette décision radicale n’avait pas été prise sous pression du gouvernement, soucieux de ne pas rajouter de la tension dans l’île alors que le ministre de l’Intérieur s’y trouvait encore. Un Gérald Darmanin qui bataillait au même moment pour obtenir avant son départ un quitus des « forces vives de l’île ». Sa visite ne s’est d’ailleurs pas bien terminée : au terme d’une ultime réunion très tendue, en visioconférence depuis l’aéroport de Poretta, l’émissaire est reparti avec un simple compte rendu signé par le seul Gilles Simeoni, le président du conseil exécutif de Corse, les autres représentants élus des « forces vives » (majoritairement des groupes nationalistes mais aussi de ceux représentés à l'assemblée de Corse) ayant refusé de signer le protocole d’accord proposé par Matignon. Un refus justifié par les intéressés par les déclarations la veille d’Emmanuel Macron. En marge de la présentation de son programme pour la présidentielle, le président/candidat avait tenu à rappeler que « [s’]il n’y avait pas de tabou » pour « reconnaître les spécificités de la Corse, historiques, géographiques et culturelles », cela devait se faire « dans la République française, dont la langue française est la langue ».

Emmanuel Macron face à la presse, jeudi dernier à Aubervilliers, pour la présentation de son programme.


Pour rajouter une couche et rendre un peu plus complexe la situation, signalons que la Corse était encore au cœur de débats tenus la semaine dernière dans une autre enceinte à Paris. Celle du palais de justice de la porte de Clichy, où comparaissaient cinq militants corses poursuivis au sujet d’une cache d’armes découverte en 2014 à Ajaccio. La décision du tribunal correctionnel a été mise en délibéré, à la fin du mois. Dans le contexte actuel, souligné par la défense pendant ce procès, elle sera forcément observée à la loupe. En jeu, sur le papier, jusqu’à dix années d’emprisonnement.

Panique à bord

Quoi qu’il en soit, c’est donc dans l’affolement général que la décision de retirer toute référence au sujet vidéo du JT a été prise, à la demande de Paris. Une décision tout à fait inhabituelle. « Je n’arrive pas à savoir, il y a beaucoup d’interrogations, témoigne en off un membre de la rédaction de France 3. Je n’ai pas réussi à me faire une idée…». Et le même de nous confier qu’il a finalement préféré en rester là, par crainte de mesures de représailles.

A Marseille, où on n’avait rien vu venir, on a été surpris du pataquès provoqué par cette diffusion et par l’intervention « affolée » - selon le mot d’un témoin de la scène - de la direction de France TV. Celle-ci a demandé des comptes à ses deux rédactions en chef, à Ajaccio et à Marseille donc. Les accusant sans ménagement de violation du secret de l’instruction. Autre reproche : ne pas avoir pris la peine de solliciter en amont les services juridiques à Paris. « On ne s’y attendait pas, souffle un contact, pour nous c’était sûr : les Corses, qui pilotaient le truc, avaient fait le nécessaire pour que ce soit bordé ». « Je n’ai pas compris le fait qu’ils retirent le sujet », confie en écho un confrère de France 3 Corse, pour qui cette décision de censure répond à « une intervention au plus haut niveau ». « C’est remonté jusqu’à l’Elysée », assure le même.

« Evoquer le secret de l’instruction, le secret le moins respecté de France, c’est quand même incroyable », pointe un autre journaliste de France 3 Corse. « La violation du secret de l’instruction ? Mais on le viole tous les jours si on fait notre boulot !, relève en écho un de ses confrères, avec qui nous avons également échangé. Venir nous le reprocher alors que c’est notre métier... » La direction du groupe audiovisuel public le sait parfaitement. En réalité, cette atteinte à la règle est presque un gage. Généralement la preuve que les journalistes ont fait leur travail. Les journalistes, on le sait aussi très bien à France TV, ne sont pas des auxiliaires de justice. Ils ne peuvent pas plus être ceux du gouvernement, dont les intérêts et les priorités ne sont pas les mêmes.

Une affaire qui secoue la Corse 

Samedi soir, face au feu qui couvait, le rédacteur en chef de France 3 Corse a du se fendre d’une mise au point, intervenant en direct à l’antenne pour tenter de refermer la polémique. Dans son « édito », Sébastien Tieri assume le choix initial de diffuser les extraits de la vidéo d’Arles : « Nous avons estimé et estimons toujours que ces images recueillies par une de nos équipes sont de nature à apporter un élément d'information nouveau [et] à éclairer différemment une affaire qui secoue la Corse ». Annonçant par anticipation le dépôt de la plainte – effective seulement ce lundi -, Sébastien Tieri l’a souligné face caméra : les clichés présentés par sa rédaction ont permis de « faire apparaitre des éléments contradictoires avec ce qui a pu être dit lors des auditions en commission des lois ».

Jeudi matin, le patron de la pénitentiaire avait affirmé que la porte de la salle de sport de la prison d’Arles était refermée pendant l’agression. Il répondait aux questions du député nationaliste de Haute-Corse Jean-Félix Acquaviva, mais aussi à celle des macronistes François Pupponi et Bruno Questel - parlementaires d’origine insulaire très actifs en coulisses depuis le début de cette crise. Face aux interrogations, Laurent Ridel a couvert son administration, pointée du doigt pour sa non-intervention alors que la télésurveillance captait cette scène hallucinante. « Dans l’esprit d’apporter plus de compréhension », la mise au point de samedi soir du rédacteur en chef de France 3 Corse semblait remettre les pendules à l’heure. Ce simple rappel permettant de rappeler combien l’enquête en cours (sur les évènements d’Arles) est potentiellement susceptible de prêter caution, et combien en ce sens le travail des journalistes est important dans pareil contexte. Sauf que le même a finalement conclu son plaidoyer en présentant des excuses. Un numéro d’équilibriste qui témoigne d’une gêne évidente autour de cette histoire de censure, mais qui est aussi le signe que chacun ici marche sur des œufs.

La mise au point samedi 19 mars de Sébastien Tieri dans Corsica Sera, le JT de France 3 Corse.


Un exercice sous pression

Cette affaire montre combien l’information en Corse avance sur un terrain miné. C’est particulièrement vrai pour tout ce qui touche à Yvan Colonna, un sujet évoqué depuis toujours avec un maximum de préventions. Sur la polémique de ces derniers jours, tous ceux que nous avons joints ce dernier week-end ont accepté pour la plupart de nous parler mais en demandant au préalable à ne pas être cités – ce que nous avons accepté, vu les circonstances.

L’année dernière, France 3 Corse Via Stella avait consacré un volet de son magazine « Vocation » à cette délicate question : « Chacun connaissant les victimes. Chacun connaissant les accusés... », soulignait le communiqué de présentation de l’émission, montrant combien le journalisme est un exercice contraint dans l’ile. Sur le plateau, trois journalistes avaient témoigné des difficultés à « Enquêter dans sa région ». Deux des invités de ce programme diffusé en mai 2021 exercent en Corse et ont sorti des livres d'enquête (excellents) sur la criminalité organisée insulaire.

Un extrait du magazine « Vocation » de France 3 Corse Via Stella.


Cette question - informer dans une société de l’ultra-proximité, où tout le monde se connaît et se croise, et où les liens de parenté engagent chacun -, tous ceux qui ont travaillé en Corse y ont été confronté. Si l’actualité et les faits y sont souvent brutaux et tragiques, la sensibilité à l’image y est dans un même temps exacerbée. Plus qu’ailleurs. Comme si, par un retournement du sens des choses, la représentation des conséquences de la violence (de la mort, notamment) était plus grave que les actes eux-mêmes. De sorte que ceux dont le métier est de montrer le monde tel qu’il est, pour pointer aussi ses dérives et les documenter, se retrouvent parfois accusés d’être responsables de ce que les images montrent. Au nom du « respect », archétype à usage de circonstance.

Extrait de l’émission « Vocation – enquêter dans sa région », à l’antenne de France 3 Corse Via Stella en mai 2021.


« Montrer ce type d’images, c’est certain que ce n’est pas anodin, mais ça se justifiait éditorialement », considère un journaliste de la rédaction de Via Stella, en revenant sur la séquence de jeudi dernier et sur ses conséquences. A France 3 Corse, les personnes jointes par Blast assuraient dimanche que la tension était retombée avec la famille Colonna. Insuffisant pour éviter le dépôt d’une plainte. Elle est donc actée, désormais.

(1). Pour mémoire, l’ex-berger avait été condamné à la réclusion à perpétuité pour l’assassinat du préfet Erignac en 1998. La semaine dernière, sa peine a été suspendue pour « motif médical ».

(2). L’agresseur du militant indépendantiste a été mis en examen le 6 mars par les juges d’instruction, pour tentative d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste.

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Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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