Exclusif Affaire McKinsey : En Marche rattrapé par ses consultants

Alors que le scandale enfle, que le Parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête préliminaire, Blast publie une série de documents inédits. Ils établissent l'implication au premier plan de McKinsey et d'autres cabinets de conseil dans la mise sur orbite du candidat Macron en 2017. Dès 2016, les éléments dont nous révélons le contenu montrent que ces consultants ont été à l’origine de cette aventure. Sans leur engagement, leur mobilisation, sans leur investissement, y compris financier, la start-up En Marche ! n'aurait pas pris son envol. Et Emmanuel Macron n'aurait jamais été élu président de la République.

À la veille du 1er tour, dans la dernière ligne droite de cette campagne 2022, l’affaire McKinsey est de plus en plus encombrante pour Emmanuel Macron. C'es le genre de tuile qu’on n’anticipe jamais dans une campagne - et en l’espèce qu’on n’a pas vu venir du côté de la macronie, persuadée que l’affaire ferait un flop.

Avec l’annonce mercredi de l’ouverture d’une enquête judiciaire – une annonce décalée d’une semaine, celle-ci ayant été ouverte le 31 mars dernier pour « blanchiment aggravé de fraude fiscale » -, Emmanuel Macron a à nouveau évoqué le sujet mercredi 6 avril sur le plateau du JT de TF1. Se félicitant que la justice fasse son travail : « C’est très bien que le juge se saisisse », estime ainsi celui qui versait quelques jours plus tôt dans la provocation, en invitant les mécontents à donner de l’article 40.


Invité de la rédaction du JT de TF1 ce mercredi 6 avril, le chef de l’État, candidat à sa réélection, avait « 10 minutes pour convaincre ». L’occasion d’évoquer l’enquête préliminaire du PNF, circonscrite à la partie fiscale du dossier.

Un... procès, mais lequel ?

Sur le terrain électoral, l’auto-saisine du PNF suite au rapport du 16 mars de la commission sénatoriale (et aussi au contrôle fiscal en cours) a apporté de l’eau au moulin des concurrents du favori. Depuis plusieurs jours, c’est un tir groupé continu contre le gouvernement et le président sortant. Dans cette affaire McKinsey, celle plus largement du poids et de l’influence des cabinets de conseil dans la définition des politiques publiques, les amis et supporters du candidat Macron crient au procès politique.

Au-delà de la régularité des marchés passés avec ces cabinets, tous quasiment étrangers, de la qualité de leur travail, par rapport à ce que pourrait produire directement l’administration, ou du prix réel de ces interventions, la question centrale demeure : quelles étaient les liens des consulting boys avec Emmanuel Macron ?

Cette question est évoquée parfois, balayée en quelques lignes. Pour dire quoi ? Que ces consultants - on cite toujours McKinsey - ont fait la campagne de 2017 bé-né-vo-le-ment. Ils seraient donc quelques-uns, parmi ceux-là, à avoir donné de leur temps personnel, mais rien de plus. Rien qui ne permette en tout cas d’affirmer qu’il existe un lien structurel entre la mise sur orbite d’Emmanuel Macron et les cabinets de consulting.

Derrière la bande, les consultants

Pour en avoir le cœur net, nous sommes repartis en arrière : 6 ans plus tôt, pour faire remonter des documents qui tranchent cette question. Des éléments qui racontent cette histoire de l’intérieur, au cœur du réacteur En Marche ! lancé en avril 2016 à Amiens par Emmanuel Macron, à un an de la présidentielle.

À cette époque, la macronie est une bande. Son chef est toujours ministre, pas encore candidat déclaré. Cette histoire de la bande de la Planche (1), ces Macron girls & boys aux profils similaires passés par les grandes écoles - beaucoup par HEC -, arrivés en politique dans le giron de Dominique Strauss-Kahn, a déjà été racontée. On est encore dans l’ancien monde.

Un petit monde qui tourne pour et sur lui-même

Quand la décision de tenter le coup est prise - partir à la conquête de l’Élysée, et profiter de l’apathie de François Hollande -, la macronie est une sorte de cellule : une micro-entreprise. Un petit monde qui tourne pour et sur lui-même. Et autour de la bande de la Planche, dont on a vendu l’histoire, il y a ceux qui travaillent pour ces sociétés dont on parle aujourd’hui. Ils vont jouer un rôle majeur dans le lancement de la fusée Macron. Au cœur du réacteur de cette start-up : les consultants.

Retour à 2022. Pendant quatre mois, la commission d’enquête sénatoriale, accusée par la macronie d’instrumentalisation, a travaillé. Elle a auditionné notamment l’ensemble des dirigeants de ces grands cabinets pour essayer de comprendre la nature réelle de leur travail. La plus-value et le coût de ces conseils en stratégie. Et leurs méthodes, aussi.

À la sortie des auditions du 18 janvier, la presse a focalisé sur celle de Karim Tadjeddine. Les propos du directeur associé de McKinsey France, en charge du secteur public, ont fait scandale. Ils font aujourd’hui écho directement à l’enquête du PNF. Le lendemain, d’autres consultants ont été entendus. Le 19 janvier, après le tour de la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques Amélie de Montchalin, les dirigeants des sociétés Roland Berger, Eurogroup Consulting et du Boston Consulting Group sont ainsi passés sur le grill sénatorial.

Le code et la conduite…

Prenons justement le BCG : le Boston Consulting Group. Ce cabinet américain créé dans le Massachusetts dans les années 60 appartient à l’élite de la profession. Il est présent dans le monde entier, avec des bureaux dans 70 pays. Ce jour-là, le 19 janvier, Guillaume Charlin, son directeur général France, est flanqué de Jean-Christophe Gard, son directeur associé. Ce professionnel de « la transformation » - c’est ainsi qu’on dit - évoque « la responsabilité sociale » de son cabinet. Il s’agit de « rendre à la société », quand ses consultants facturent des prestations à la puissance publique.

Comme ses concurrents, Guillaume Charlin a également insisté sur le code de conduite interne au Boston group : « Notre engagement repose sur la confiance que nos clients veulent bien nous accorder » et sur « notre déontologie qui garantit l’absence de conflit d’intérêts ». De solides garanties et des précisions importantes, pour écarter tout doute possible.

Guillaume Charlin devant la commission d’enquête du Sénat, le 19 janvier dernier.
Capture site Sénat.

Éthique de méthode, donc... Guillaume Charlin tient à le faire savoir : ses équipes sont au-dessus de tout soupçon. Ce 19 janvier, la commission d’enquête au travail dans la salle Monory du palais du Luxembourg n’a pas jugé nécessaire, probablement satisfaite de ce plaidoyer, de lui poser la moindre question sur ses liens personnels avec Emmanuel Macron. Au vu des documents sur lesquels Blast a mis la main, c’est regrettable. Vraiment…

Le tableau des généraux


Le 26 avril 2016, trois semaines après son lancement, le micro-parti d’Emmanuel Macron édite un document. Il est consacré au « fundraising » - la recherche de fonds, en français. Une obsession, à l’époque. Ce document « reporting » de 5 pages fait le point sur la levée (de fonds), les prochaines étapes et évènements à venir. En page 2, on trouve un tableau. qui référence des hommes sûrs, sur lesquels on sait pouvoir compter. Ce sont les ambassadeurs et les généraux du futur candidat.Ils sont une cinquantaine et sont classés par secteurs. Charge à eux de convaincre et mobiliser chacun dans leur domaine, leur milieu professionnel et leur sphère d’influence. Dans la novlangue d’En Marche !, on appelle ça « La matrice de couverture des cibles ».

Dans « la matrice », des noms et des cibles. Parmi eux, des consultants.

La 3ème colonne est consacrée au « Conseil » - comprendre les cabinets de conseil… Sous cet item, trois noms sont alignés. En remontant de bas en haut, ont tombe d’abord sur celui d’Éric Sauvage. À l’époque, ce diplômé de l’IEP de Paris est associé chez Kearney, un cabinet de conseil en stratégie américain. Après un passage chez Carrefour, Éric Sauvage rejoindra le Boston Consulting Group. Il travaille désormais pour Endered, un groupe spécialisé dans des systèmes et solutions de paiement, dont il est le directeur général du marketing.

Juste au-dessous, deux autre noms : Éric Hazan de McKinsey et celui de... Guillaume Charlin, du Boston Consulting Group. Autrement dit, deux de ces fameux cabinets de conseil qui se sont retrouvés dans l’œil du tigre de la commission d’enquête du Sénat : McKinsey, qui a donné le nom générique à cette affaire, et le directeur général du BCG auditionné en janvier par cette commission ! Ces trois-là sont au cœur du réacteur d’En Marche ! Ils sont actifs et présents dès l’origine, alors que la machine n’est pas encore véritablement lancée…

Objectif « transformation »

Chez McKinsey, Éric Hazan, ex-HEC, est en charge du secteur numérique. Sa trace, nous l’avons par ailleurs retrouvée dans deux autres documents. Ces éléments donnent la mesure de son investissement dans la campagne de 2017 de l’actuel président de la République.

Le 26 mai, Éric Hazan figure sur un fichier de 58 invités à un cocktail dinatoire chez l’entrepreneur du Net Gaël Duval. Parmi eux, principalement des entrepreneurs. Sur la liste, on trouve Alexis de Gemini (Deezer), Nicolas Dmitrieff (CNIM), Hervé Louis (Sushi shop), Patrice Giami (Altice), Laurent Milchior (Etam) ou Nicolas Jouze (Galeries Lafayette). Il y a encore Dominique Boutonnat, futur président du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), Pascal Chevalier, le patron du groupe Reworld Media, le maire de Cabourg Tristan Duval (frère de l’hôte de cette soirée) et même un représentant de la famille Perrodo, à la tête du groupe pétrolier Perenco - auquel Blast a consacré une enquête édifiante.

La liste des 58 personnalités conviées au cocktail dinatoire du 26 mai 2016 chez Gaël Duval. Éric Hazan apparaît à la ligne 37.

La soirée se tient à 21 heures. Emmanuel Macron doit y faire un passage d’une heure, dont le déroulé a été soigneusement préparé et chronométré. Rien n’est laissé au hasard chez les Macron boys : 15 minutes pour saluer les convives, une intervention d'une vingtaine de minutes, quelques questions et réponses (sur une même durée), puis 5 minutes pour saluer et filer. Le temps du ministre est compté. Et le temps ici, c'est de l’argent. Les têtes pensantes de la macronie, qui pèsent chaque soutien et le transforment en chiffres, parient sur 60% de transformation... C'est ainsi que la probabilité du retour en dons a été anticipée. Si le ratio reste prudent, on table tout de même sur 225 000 euros. Pas mal pour une heure du temps du ministre toujours pas candidat.

Pour le « cocktail Gaël Duval », les lieutenants d’Emmanuel Macron ont anticipé 225 000 euros de dons. Alors que la méthode de collecte des fonds se met en place, chaque évènement, rencontre ou cocktail est intégré dans un tableau qui définit le montant espéré...

Éric Hazan est on le voit en excellente compagnie. On ne se sait pas si l’objectif visé par les organisateurs ce soir-là a été atteint, en revanche le senior partner de McKinsey lui a bien versé son écot. Comme le prouve un autre document sur lequel Blast a mis la main. C’est un fichier Excel. Il a été créé le 8 juin 2016. Il référence les donateurs (à cette date) de ce qui est encore une fabrique en construction, qui doit se développer, pour un candidat pas encore officiel. Le nom d’Éric Hazan y figure, parmi les premiers donateurs d’En Marche !. Il a versé 7 500 euros, soit le maximum autorisé. Montant maximum mais décisif : comme pour une chaîne de Ponzi ou une future « licorne », c’est l’amorçage de la pompe qui compte. On n’est plus du tout dans du bénévolat mais dans une participation et un engagement TRÈS marqués.

Dans le tableau « FichierDons » établi le 8 juillet 2016 par En Marche !, le responsable du numérique de McKinsey apparaît à la ligne 34. En face de son nom : 7500 (euros).

Parce que c’est leur projet

Cette conviction, que l’aventure personnelle d’Emmanuel Macron c’est son projet, pour reprendre cette harangue restée célèbre, l’expert du digital de McKinsey n’est pas seul à la partager au sein du cabinet américain. En réalité, ses consultants sont partout dans le dispositif qui s’installe, s’affairant en toute discrétion pour préparer la campagne victorieuse. Omniprésents. En enquêtant, nous en avons identifiés pas moins d’une vingtaine. Dans une petite structure en voie d’amorçage, c’est tout sauf résiduel. Surtout que les McKinsey boys ne sont pas là pour jouer les utilités mais pour régler la machine En marche ! et préparer le programme du futur candidat.

Parmi ces hommes qui jouent un rôle moteur, on retrouve Karim Tadjeddine. Celui dont l’audition au Sénat a scandalisé autour de ses propos sur les impôts acquittés en France par son cabinet. Ou plus exactement pas acquittés, puisque si on met de côté la TVA - sans doute ce à quoi Tadjeddine faisait référence en assurant que McKinsey s’acquittait de ses obligations fiscales chez nous -, l’argent des contrats passés en France part donc de l’autre côté de l’Atlantique, dormir au Delaware, un État sans charme mais un vrai paradis fiscal.

Les parcours de Karim Tadjeddine, passé par l’Agence des participations de l’État avant de rejoindre McKinsey, et celui d’Emmanuel Macron se suivent depuis de longues années déjà. Depuis l’époque de la commission Attali, qui va permettre à Emmanuel Macron de se construire un carnet d’adresses puis de se faire embaucher à la banque Rothschild – dont on retrouve plusieurs représentants parmi les donateurs qui amorcent En Marche !, dans le fichier que Blast a récupéré. Après la commission Attali, Tadjeddine et Macron ont planché ensemble pour le think tank En temps réel. C’est donc naturellement que Tadjeddine se mobilise lui aussi en 2016 pour son ami. En juin 2016, il se concentre avec Cédric O (lui-même... auditionné par le Sénat le 2 février dernier) et Julien Denormandie, tous deux futurs ministres, au développement d’une plateforme de « crowdsourcing » – un outil de mobilisation très en vogue.

À En Marche !, Karim Tadjeddine et Éric Hazan sont en famille. Autre connaissance, Guillaume Liegey : cet ex-McKinsey, ex-HEC, à la tête d’une société spécialisée dans la stratégie et les études d’opinion, va gérer les data du candidat Macron, qui se déclarera en novembre 2016. McKinsey toujours, il y a encore Mathieu Maucort, en charge de la cellule Riposte. Une fois nommé secrétaire d’État au numérique, Mounir Mahjoubi en fera son directeur de cabinet adjoint. Mathieu Maucort est aujourd’hui directeur de cabinet du haut-commissaire à l'emploi et à l'engagement des entreprises. Dans un article récent consacré aux travaux réalisés gratuitement par McKinsey pour Emmanuel Macron quand il était ministre de l’Economie, Mediapart cite son nom.

Une litanie

On pourrait continuer comme ça longtemps tellement on trouve partout des McKinsey dans l’aventure de 2017. Dès qu’on ouvre un placard ou un tiroir à En Marche !, on tombe sur un consultant. On peut encore citer Paul Midy, l’actuel directeur général de LREM, lui-même ex-McKinsey. Ou les exemples de ces parlementaires qui sont d’anciens d’autres cabinets de conseil, comme le député de Paris Pierre Person, ex-CGI Consulting et responsable des jeunes pour Macron en 2017. Autres représentants de la Nation au profil identique, le député de Seine-Saint-Denis Patrice Anato ou son collègue d’Eure-et-Loire Guillaume Kasbarian. Sur ces liens, le quotidien Le Monde avait publié l’année dernière une enquête très documentée.

Confusion totale entre ceux deux entités, McKinsey et En marche !, qui n’en font qu’une dès le départ de l’aventure d’un Emmanuel Macron en passe de prendre son envol

Cette porosité permanente, un épisode particulier la raconte de façon éloquente. Il décrit la confusion totale entre ceux deux entités, McKinsey et En marche !, qui n’en font qu’une dès le départ de l’aventure d’un Emmanuel Macron en passe de prendre son envol. En juin 2016, l’ex-secrétaire général adjoint de l’Élysée est toujours ministre. Alors que la duplicité entre l’actuel et le futur président de la République prend un tour pathétique, une grande marche nationale est lancée par les supporters du second : elle est censée permettre d’entendre les Français, ce qu’ils ont à dire. Ce sont les consultants de la sphère McKinsey qui traitent ces données bien sûr, puis en rédigent la synthèse. Elle sera l’amorce de son futur programme.

Sur le site d’En Marche !, au sujet de la grande marche nationale de 2016 : « Ce compte-rendu, c’est le vôtre. Construit à partir des témoignages de 25 000 personnes partout en France, issues de tous milieux socio-professionnels, mais surtout grâce à la mobilisation de plus de 5000 volontaires de la Grande Marche, il parle de ce que nous vivons tous ». Ce compte-rendu, c’est aussi celui de McKinsey…

Au même moment, le 23 juin 2016, pendant que ses amis travaillent en sous-main pour son compte, le toujours ministre de François Hollande prend la parole. Il s’exprime devant un parterre de libéraux pour mener une charge contre l’ISF, l’impôt sur la fortune. « Un problème », selon les mots qu’Emmanuel Macron prononce ce jour-là. Par qui ce colloque est-il organisé ? Par l’Institut Montaigne et… le cabinet McKinsey !

Quand il s’exprime en juin 2016 dans le colloque organisé par l’Institut Montaigne et McKinsey, Emmanuel Macron joue la disruption (sur l’ISF) mais aussi double jeu : à l’intérieur du gouvernement et préparant sa candidature en même temps avec l’aide et l’expertise de ses hôtes.

Les lobbyistes aussi

McKinsey omniprésent, donc. Mais pas le seul représentant des cabinets de conseil en stratégie. Ce même mois de juin 2016, où beaucoup de choses se mettent en place, un autre cocktail dinatoire se tient le 8 juin au domicile d’Édouard Tétreau, dans le 16ème arrondissement de Paris. À l’image d’un Alain Minc, ce diplômé d’HEC distille volontiers ses analyses dans la presse et conseille les dirigeants d’entreprise. Le format de cette soirée est cette fois un peu plus confidentiel. Sur la liste des invités, des « influenceurs », 32 noms sont couchés.

Du beau monde, là encore : on note au hasard celui d'Olivier Nora (Grasset), du patron de l'Institut d'études politiques de Paris Frédéric Mion (débarqué depuis le scandale Duhamel), de l’adjoint de la maire de Paris Anne Hidalgo Jean-Louis Missika (qui n’officialisera son ralliement à Emmanuel Macron qu’en février 2017, et qui est désormais visé par une enquête du parquet national financier), des avocats Jean-Marc Fedida et Pierre-François Veil (le fils de Simone Veil), de l'architecte des gares Jean-Marie Duthilleul ou encore de Natalie Rastoin (Ogilvy, qui conseillait Ségolène Royal lors de la présidentielle de 2007). Il y a encore celui du futur ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, à l'époque directeur de l’Essec, et d’un autre consultant présent : Pascal Tallon, associé chez Boury Tallon.

C’est l’autre volet du consulting : le lobbying. Boury Tallon est l’un des plus influents cabinets de lobbying de la place parisienne. Après l’élection d’Emmanuel Macron, le cabinet Boury Tallon mettra à profit ces réseaux privilégiés avec la macronie pour peser de tout son poids et influencer le processus de décision publique. Un investissement très rentable…

Sur la liste des invités du 8 juin 2016 au domicile d’Édouard Tétreau, une éminente représentante du Boston Consulting Group. Encore un nom qui « parle », dans nos documents…

Et puis, sur cette liste, un autre nom fait tilt : Agnès Audier est un de ces profils que les cabinets de conseil adorent. Un monde où on navigue du public au privé, et réciproquement. Et où on monétise dans le privé un carnet d’adresses que l’on s’est constitué dans le public. Ancienne du cabinet de Simone Veil à la Santé, aux Affaires sociales et la Ville, ex-dircab de Jean-Pierre Raffarin aux PME, au commerce et à l'artisanat, elle est ensuite passée chez Vivendi, puis Havas, avant de rejoindre le Boston Consulting Group. Elle est également proche de Jean-Marc Borello, homme-clé de l’aventure En Marche ! (il est aujourd’hui délégué général adjoint du parti), et empereur de l’économie sociale à la tête du groupe SOS - dont Agnès Audier préside une branche.

Défense d’en rire

Édouard Tétreau, l’hôte de cette soirée - pardon ce cocktail dinatoire du 8 juin 2016 - n'a pas seulement servi des coups à boire, il a aussi nourri de ses lumières et réflexions le volet défense du programme d’Emmanuel Macron. Sur ce terrain encore, celui de la Défense, on retrouve la trace des cabinets de conseil. Nous avons en effet mis la main sur un autre document. À nouveau, un tableau Excel : datant de novembre 2016, moment où Emmanuel Macron se déclare, il aligne une quinzaine de noms. Ceux des experts du groupe Défense et Sécurité de la campagne Macron.

Parmi ceux-là, on repère un autre poids lourd de McKinsey : Guillaume de Ranieri. Ce polytechnicien, ancien de chez Airbus, est un spécialiste reconnu des questions de défense. Au sein de ce groupe Défense et Sécurité, de Ranieri côtoyait notamment Hervé Grandjean, autre contributeur de la campagne. Hervé Grandjean est désormais le porte-parole du ministère des Armées. Le genre de connaissances précieuses.

Guillaume de Ranieri a donné du sien pour bâtir le volet Défense du programme du futur président de la République. Il figure parmi les experts de cette thématique dans ce tableau édité par En Marche !

Dusspot, Monchalin, soldats en détresse

Après cette plongée dans le passé, aux principes de la macronie, retour à aujourd’hui. Le 30 mars dernier, au gouvernement, c’est le branle-bas de combat. En urgence, on envoie au front deux soldats pour déminer cette affaire McKinsey qui menace.

C’est Olivier Dusspot et Amélie de Monchalin, respectivement en charge des Comptes publics et de la Transformation, qui tiennent conférence de presse à Bercy. Ce jour-là, la ministre, venue tordre le cou « aux fausses informations » et « manipulations » « qui nuisent au débat démocratique », a été claire : « nous n’avons rien à cacher et tout est sur la table ! » Rien... à cacher ? Vraiment ?

« Ce thème des consultants n’échappe pas à cette mécanique et a justifié que nous nous réunissions compte tenu des attaques de plus en plus fortes et de plus en plus grossières. Derrière les récupérations politiciennes, c’est l’État et tout son fonctionnement qui est attaqué et remis en cause ». La ministre Amélie de Monchalin, lors du point presse du 30 mars 2022.

Ça tombe bien, Blast a fait d’autres trouvailles. Revenons à Guillaume Charlin, le directeur général du Boston Consulting Group… À partir d’avril 2016, on l’a vu, pendant des semaines et des mois, les petits soldats de la macronie multiplient les cocktails et les réunions dans des appartements et des maisons des beaux quartiers parisiens. Guillaume Charlin, lors de son audition au Sénat en ce début d’année 2022, s’est prévalu de son code de bonne conduite, à même de prévenir toute dérive et tout conflit d’intérêts. Il avait encore ajouté cette phrase péremptoire – le signe d’un homme sûr de lui : « Nous apportons à nos clients un accompagnement en amont et en aval ».

« En amont »... Un engagement qui résonne singulièrement au vu de documents que nous avons retrouvés.

À 20h30, l’Emmanuel

Le 20 juillet 2016, ce même Guillaume Charlin reçoit chez lui dans sa maison du 15ème arrondissement de Paris. Les invités sont attendus avant 20h15 au plus tard. L’invitation, envoyée par mail, est relayée... par Cédric O et Emmanuel Miquel, les deux hommes qui ont la main sur le financement de la campagne d’Emmanuel Macron. Elle précise encore : « Emmanuel est prévu pour 20h30 »…

Cette invitation est également donnée au nom de Julie de la Sablière, avec qui Guillaume Charlin vit en couple. Julie de la Sablière est elle aussi une spécialiste de la « transformation », comme le souligne sa bio sur le site de son agence de communication. Ancienne du groupe TBWA, elle a créé Little Wing à qui... Emmanuel Macron a confié les relations presse de son jeune mouvement. Une mission de confiance.

Incontestablement, dans cet entrelacs de relations, on est bien « en amont », pour parler comme Guillaume Charlin, Si on jette d’ailleurs un œil sur les clients actuels de Julie de la Sablière, on trouve parmi eux l’institut Montaigne - que Laurent Bigorgne, autre proche du président de la République, a dirigé jusqu’en février, avant de démissionner suite à sa mise en cause dans un dossier de mœurs scabreux – et… le Boston consulting group. « En amont et en aval », par conséquent.

L’invitation à la soirée du 20 juillet 2016 chez Guillaume Charlin, dans cet échange de mail entre Cédric O (actuel secrétaire d’État au Numérique) et Emmanuel Miquel, deux hommes clés du dispositif de 2016/2017.

L’engagement de Guillaume Charlin ne s’arrête pas là, comme le démontre un autre document exclusif que Blast rend public. Dans le fichier des donateurs d’En Marche !, qui liste les tous premiers à avoir versé leur écot pour ensuite réussir l’exploit de rassembler les fonds nécessaires à une ambition présidentielle, le nom de Guillaume Charlin figure également. On le retrouve à la ligne 16 de ce tableau. En face de son nom, un chiffre : « 7500 » (euros).

Dans le tableau « FichierDons » établi le 8 juillet 2016 par En Marche !, le directeur du Boston Consulting Group apparaît à la ligne 16.

Fumeux ou fameux ?

Pour prendre la mesure de ce qui se cache derrière cette histoire des cabinets de conseil, on peut encore citer un dernier exemple. Particulièrement édifiant.

« Ces fameux rapports d’interdépendance » que notre enquête établit et documente ont été niés par les ministres Olivier Dusspot et Amélie de Monchalin. Cette dernière est pourtant bien placée pour les connaître. Avant d’être ministre, Amélie de Montchalin s’est engagée pour aider Emmanuel Macron en 2017. Transfuge de la droite, elle l’a rejoint fin 2016 après l’élimination à la primaire de l’UMP et la fin des espoirs d’Alain Juppé. En soit, rien de surprenant. Il faut aller plus loin encore pour comprendre.

Son époux aussi a donné du sien pendant cette même campagne, en mobilisant ses réseaux - ces fameux réseaux dits de la société civile. L’époux de la ministre s’appelle Guillaume de Montchalin. Guillaume de Montchalin, ex-HEC lui aussi, travaille pour Eurazeo depuis janvier 2020. Mais avant de rejoindre cette société d’investissement, poids lourds du secteur, Guillaume de Montchalin avait déjà un emploi. Dans le… conseil. Pour qui travaillait-il alors ? Pour... Boston Consulting Group !

Boston Consulting Group comme McKinsey ne sont pas à la périphérie de la galaxie Macron. Ils ne sont pas là par hasard. Ils sont au cœur de la machine, du scandale actuel et de l’enquête que vient de rendre publique le Sénat. Son patron Guillaume Charlin - l’homme qui invitait la macronie en campagne chez lui, et qui apparait dans un document d’En Marche ! comme un agent recruteur de premier plan, au tout début de cette aventure - a lui aussi été auditionné par la commission d’enquête, le même jour et après… Amélie de Montchalin, venue au même endroit répondre de la politique et des choix du gouvernement ! La ministre a notamment justifié les contrats passés à Boston group, où travaillait son époux…

Vertigineux, on vous l’accorde.

La 19 janvier 2022, la ministre de la Transformation et de la fonction publiques justifie la méthode de l’exécutif devant la commission d’enquête du Sénat.
Capture site Sénat.

Recevoir M. Macron pour un échange au BCG ?

Mais ce n’est pas fini. « Ces fameux rapports d’interdépendance » fonctionnent à plein et réservent de belles découvertes. Ainsi, le… 2 juin 2016, Guillaume de Montchalin lui-même adresse un mail à deux contacts « impliqués de près ou de loin dans le mouvement « En Marche » ». Titre et objet de ce message électronique : « Recevoir M. Macron pour un échange au BCG ? »… À un moment, rappelons-le, où son épouse est officiellement engagée avec Alain Juppé ! À ce niveau « d’interdépendance », on est interdit.

Le jeudi 2 juin 2016, le consultant du BCG Guillaume de Montchalin prend une initiative, en faisant partir ce mail à 15h12… Qui aurait pu croire que, 6 ans plus tard, son épouse ministre d’Emmanuel Macron serait auditionnée par une commission d’enquête parlementaire pour justifier des contrats passés avec son employeur ?

Sous les bons offices des consultants

Voilà donc ce que dit et raconte cette affaire McKinsey & consorts, cette histoire des cabinets de conseil. Entre 2016 et 2017, ces consultants n’étaient nullement ces quelques bénévoles lambda venus donner un coup de main à titre personnel pour coller et affranchir quelques enveloppes. Avoir ainsi été le candidat de ces cabinets, qu’on retrouve à la veille d’une nouvelle élection présidentielle au cœur d’une polémique, d’un rapport d’une commission d’enquête parlementaire, d’un contrôle fiscal et désormais d’une enquête de la justice signe la nature idéologique et réelle du mandat d’Emmanuel Macron.

Cette externalisation des missions de l’État qui deviennent un marché, et cette privatisation de son action vendue comme une obligation et une évidence qui s’imposent est en réalité depuis 2016 En marche ! - depuis le lancement de la fusée Macron. Elle n’est pas un épiphénomène, elle n’est pas marginale, elle n’est pas à côté : elle au cœur de cette aventure politique. En réalité, elle la constitue et en est la marque de fabrique, comme les documents que Blast révèle aujourd’hui le démontrent. Notre enquête raconte un univers à la porosité et à la plasticité totales. Un petit monde en vase clos, où ce sont les mêmes qui sont interchangeables, qui passent et sautent d’une position à l’autre, d’un univers à l’autre. À la vue de ces pièces et éléments, contrairement aux dénégations du gouvernement et des dirigeants de ces cabinets, la conclusion s’impose : En marche est une créature de McKinsey. En marche et McKinsey sont les deux revers d’une même médaille. Et les marchés récupérés par ces cabinets de conseil - dont beaucoup sont bidon - ressemblent à s’y méprendre à des renvois d’ascenseur...

Il y a 60 ans, François Mitterrand dénonçait la façon dont le gaullisme avait mis la main sur les institutions en France. Son livre, étudié par tous les étudiants en sciences politiques de France, s’appelait « Le Coup d’État permanent ». L’affaire McKinsey & consorts révèle elle aussi une permanence et une marque de fabrique de la Macronie. Avec Emmanuel Macron, ce n’est plus le coup d’État qui est permanent mais le conflit d’intérêt.

Pour pasticher son lointain prédécesseur socialiste, le titre de l’ouvrage qui s’écrit sous nos yeux en cette fin de campagne semble tout trouvé : « Le conflit d’État permanent ».

(1) Du nom de la rue où était installé le GQ de DSK - et où les jeunes premiers de Macron se sont connus.

Pour aller plus loin :

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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