Le PNF confirme les révélations de Blast

Six mois après notre enquête sur Mc Kinsey, le parquet national financier (PNF) annonce l’ouverture de deux informations judiciaires sur l’intervention des cabinets de conseil dans les campagnes présidentielles d’Emmanuel Macron en 2017 et 2022. Les trois juges d’instruction à qui elles ont été confiées vont enquêter sur des soupçons de financement illégal et de favoritisme. Les documents sur lesquels le PNF s’appuie pour lancer ces procédures, Blast les a publiés en avril 2022 : ils établissent de façon incontestable l’implication totale dès 2016 des cabinets de conseil dans l’aventure qui a mené l’ancien collaborateur et ministre de François Hollande jusqu’à l’Elysée.

Ce jeudi, nos confrères du Parisien l’ont annoncé les premiers : le Parquet national financier a ouvert le 21 octobre une information judiciaire pour financement illégal de campagne. Elle vise les liens entre Emmanuel Macron et les cabinets de conseil - notamment avec McKinsey, le plus emblématique de tous -, au cœur de la polémique au moment des travaux de la commission d’enquête sénatoriale début 2022.

McKinsey/En Marche, une chose

Ce sujet, l’imbrication entre les consultants et la campagne et la victoire de Macron en 2017, Blast l’a documenté dans une enquête publiée et diffusée en avril 2022, sur notre site et dans une vidéo. Nous y révélions avec des documents exclusifs la porosité totale entre En Marche, le candidat et ces fameux cabinets de conseil. Et comment, McKinsey et en En Marche, c’est ainsi que nous l’avions présenté, c'était la même chose.

Le 8 avril 2022, Blast publie une enquête à la Une : « Exclusif Affaire McKinsey : En Marche rattrapé par ses consultants ».

Hier soir, jeudi 24 novembre, le PNF a confirmé l’information, dans un communiqué adressé aux rédactions : « Suite à plusieurs signalements et plaintes d'élus et de particuliers, une information judiciaire a été ouverte le 20 octobre 2022, notamment des chefs de tenue non conforme de comptes de campagne et minoration d'éléments comptables dans un compte de campagne, portant sur les conditions d'intervention de cabinets de conseils dans les campagnes électorales de 2017 et 2022 », précise ce texte, signé par le procureur de la République financier Jean-François Bohnert. Le communiqué fait encore une autre annonce : « Suite à plusieurs plaintes d'élus et d'associations, une information judiciaire a été ouverte le 21 octobre 2022 des chefs de favoritisme et recel de favoritisme ».

Extraits du communiqué du 24 novembre du procureur de la République financier.
Document Blast

La veille, le mercredi 23 novembre, une autre actualité avait en quelque sorte devancé ce retour fracassant de l’affaire des cabinets de conseil. On avait appris que l’ex-ministre de la Transformation et de la Fonction publique Amélie de Montchalin venait d’être recasée comme ambassadrice à l'Organisation de coopération et de développement économiques (l’OCDE) - une décision validée par ses anciens collègues en conseil des ministres.

On se souvient que cette proche d’Emmanuel Macron avait été obligée de quitter le gouvernement après son cuisant échec aux législatives de juin 2022. A l’annonce de ce tournant dans sa carrière, la réaction sur les réseaux sociaux a été vive. La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) notamment ne s’est pas privée d’ironiser sur la nouvelle ambassadrice qui s’était fortement engagée pour la suppression du corps diplomatique quand elle était encore au gouvernement. On remarquera simplement que les amis de Macron, pour beaucoup venus de la société civile pour régénérer la politique et entrés au gouvernement justement parce qu’ils y avaient fait leur preuves, ont bien du mal à trouver un emploi et un salaire sans le sponsoring de leur protecteur, et en définitive sans la main et le soutien des moyens publics. Mais à Blast, c’est un autre souvenir qui nous est revenu, avec cette annonce qui a tout de suite fait tilt à nos oreilles.

Au bon souvenir d’Amélie de Montchalin

Dans le dossier des cabinets de conseil, on s’en souvient, Amélie de Montchalin avait été envoyée en première ligne justifier devant la commission d’enquête du Sénat le recours dispendieux qui en est fait par le gouvernement. C’est elle encore, avec toute l’énergie et l’assurance dont elle capable, qui, lors d’une conférence à Bercy, était venue face à la presse tordre le cou « aux fausses informations » et à ces « manipulations » « qui nuisent au débat démocratique ».

A l’époque toujours ministre, Amélie de Monchalin lors du presse du 30 mars 2022 à Bercy. Ce jour-là, elle dénonce « des attaques de plus en plus fortes et de plus en plus grossières ».
Image BFMTV

Assurément, avec ces deux événements coup sur coup (la nomination de la nouvelle ambassadrice à l’OCDE, puis l’actualité judiciaire), l’actualité avait envie de nous envoyer un clin d’œil. En effet, notre enquête le racontait dans le détail, l’ex-ministre et nouvelle ambassadrice connait parfaitement cette histoire, celle des cabinets de conseil et de leurs liens avec Emmanuel Macron et ses campagnes électorales. Nous l’avons raconté et documenté, son mari s’est lui aussi mobilisé en 2017 pour Emmanuel Macron. Guillaume de Montchalin - c’est son nom - travaillait alors dans le conseil pour… le Boston Consulting Group, l’autre géant du consulting également dans l’œil du tigre de la commission d’enquête du Sénat.

Parmi d’autres éléments, Blast avait également révélé l’implication toute personnelle de Guillaume Charlin, le directeur général France du cabinet américain Boston Consulting Group, dans la même campagne de 2017 d'Emmanuel Macron. Un Guillaume Charlin auditionné par la commission d’enquête du Sénat le 19 janvier sans… que celle-ci ne lui pose la moindre question sur ses liens personnels avec Emmanuel Macron.

Charlin reçoit, Cédric O invite…

Une seule anecdote, pour bien mesurer l’imbrication de ce petit monde. Au titre du gouvernement, la commission d’enquête du Sénat « sur l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques » avait également eu la bonne idée d’inviter Cédric O. Alors secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique, ce très proche d’Emmanuel Macron avait été auditionné le 2 février 2022, quelques jours après Guillaume Charlin. Cédric O a joué un rôle essentiel pour régler la machine qui a permis de faire d’un challenger isolé le président de la République. En juillet 2016, nous l’avons raconté, il s’est chargé d’organiser et régler le détail d’une soirée à Paris destinée à lever des fonds pour la campagne. Ce soir-là, Emmanuel Macron s’est déplacé en personne. Comment s’appelait l’hôte du soir, propriétaire de cette maison du 15ème arrondissement qui a accueilli ce petit monde : Guillaume Charlin !

Cédric O, alors secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique, devant la commission d’enquête du Sénat, en février 2022.
Image Sénat

Au cours de notre enquête, nous avions également retrouvé la trace au cœur de la campagne de Macron d’une bonne vingtaine - pas moins - de collaborateurs et dirigeants de McKinsey. Dont Karim Tadjeddine, lui-même, autre invité auditionné au Sénat, lors des travaux de la commission. 

La question qui tue

Fort de nos découvertes, nous posions la question qui tue, celle qui compte, en ces termes : « Au-delà de la régularité des marchés passés avec ces cabinets, tous quasiment étrangers, de la qualité de leur travail, par rapport à ce que pourrait produire directement l’administration, ou du prix réel de ces interventions, la question centrale demeure : quelles étaient les liens des consulting boys avec Emmanuel Macron ? »

L’enquête de Blast démontre et établit l’implication au premier plan de McKinsey et consorts dans la mise sur orbite du candidat Macron, jusqu’à son sacre du 7 mai 2017. Les documents que nous avons révélés prouvent sans contestation possible (ils ne l’ont pas été) l’engagement de ces consultants dès 2016 : sans leur mobilisation, leur savoir-faire, leurs méthodes, sans leur investissement – aussi financier –, la startup en Marche et son leader, conçu et lancé comme un produit, n’auraient jamais pris son envol. Et Emmanuel Macron serait resté ce qu’il est et était : un banquier d’affaires qui a fasciné les ténors d’un parti (le PS) sans boussole et en bout de course, passé de la défense des fonctionnaires, des enseignants et des plus faibles à la promotion d’un énarque ayant fait le choix de la banque d’affaires.

Après que la commission d’enquête au Sénat ait rendu son rapport en mars 2022, fidèle à son tempérament, Emmanuel Macron ne s’était pas privé d’une énième provocation – à l’image de son légendaire « qu’ils viennent me chercher ! », lors de la crise des Gilets jaunes – en bravant à la fois les Français et la justice, alors qu’il était invité sur TF1en pleine campagne présidentielle. 

La réponse - une première - vient donc d’arriver. La justice passe donc à la vitesse supérieure, et c’est Emmanuel Macron qui est cette fois directement concerné. En effet, l’enquête préliminaire ouverte en mars 2022 ne concernait que la dimension fiscale de l’affaire – une procédure pour « blanchiment aggravé de fraude fiscale » qui visait McKinsey, sur ses pratiques consistant à éluder l’impôt en France tout en profitant de ces marché publics qui se sont multipliés depuis l’installation à l’Elysée de l’actuel chef de l’Etat.

En juin dernier, quand la nouvelle Assemblée nationale s’était installée, on avait entendu quelques députés (en particulier le FI Éric Coquerel) annoncer vouloir ouvrir une nouvelle commission d’enquête au palais Bourbon. Sur le moment, on avait pensé immédiatement aux éléments mis à jour par notre enquête - qui n’avaient pas été abordés par le Sénat. De quoi nourrir des discussions et des auditions : « Dès qu’on ouvre un placard ou un tiroir à En Marche !, on tombe sur un consultant », écrivions-nous, au sujet de cette porosité permanente. Les juges désormais en charge de ce nouveau volet auront donc de quoi échanger avec les acteurs de cette histoire que Blast a racontée.

Dossier /
Affaire McKinsey

Retrouvez tous les articles associés.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)