Infernet / Conrad Roy et Michelle Carter, Les amants numériques maudits

Le monde est une lettre d’amour que l’humanité s’écrit à elle-même. Mais c’est une lettre d’amour malade. Elle est remplie de non-dits et de frustrations, de déceptions et de deuils interminables. À la fin du XIXe siècle, on comptait une moyenne de 600 millions de lettres envoyées par an : un chiffre qui est monté jusqu’à 6 milliards au milieu du XXe siècle. Parmi tous ces courriers, combien de lettres d’amour ? Aujourd’hui, plus de 6000 milliards de SMS et 240 milliards de messages Facebook sont envoyés chaque année. Parmi tous ces messages, combien ont été écrits pour compenser l’absence de l’être aimé ?

Un commerce avec des fantômes

Une des conséquences de la prolifération des instruments de communication, c’est l’importance prise par les messages envoyés dans les relations amoureuses. Nous nous écrivons et nous nous envoyons des images ou des vidéos bien plus souvent que nous nous voyons. Mais que faisons-nous quand nous communiquons à distance avec la personne aimée ? Entretenons-nous alors un dialogue complémentaire à celui que nous pourrions avoir lorsque nous nous retrouvons face à face ? Ou convoquons-nous alors, entre l’être aimé et nous, autre chose ? Quelque chose que nous ne connaissons pas, quelque chose que nous ne maîtrisons pas… Quelque chose qui apparaît dans l’espace qui nous sépare et qui, sans que nous ne nous en rendions compte, modifie jusqu’au sens même de cette relation.


Ullstein Bild pour Getty / inconnue sur le site El País.

Parmi les amours épistolaires les plus célèbres, celui de Franz Kafka et de Milena Jesenska a sans doute une place à part. Franz Kafka vivait à Prague et Milena Jesenska à Vienne. Ils ne se sont vus que deux fois, mais Kafka a écrit à cette dernière une centaine de lettres entre 1919 et 1920. Dans une de ces lettres, il exprime une vision incroyablement prophétique de l’amplification du phénomène de la communication à distance dans les relations amoureuses. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que cette nouvelle n’est pas très rassurante :

« Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? se demande Kafka. La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde une terrible dislocation des âmes : c’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme grandit sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres, ou l’une corrobore l’autre et peut l’appeler à témoin. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. C’est grâce à cette copieuse nourriture qu’ils se multiplient si fabuleusement. L’humanité le sent et lutte contre le péril ; elle a cherché à éliminer le plus qu’elle le pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherché à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane. L’adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; après la poste, il a inventé le télégraphe sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous périrons. »

Après le télégraphe sans fil, l’adversaire a inventé le téléphone. Puis il a inventé le mail, les sms, Messenger, WhatsApp… Non seulement les fantômes ne sont pas morts de faim, mais ils sont devenus particulièrement gourmands. Les nouveaux outils de communication ont accentué cette « terrible dislocation des âmes » dont parle Kafka. Et, dans le cas des SMS et des messages Facebook, où la communication est quasi-immédiate, où l’écriture se fait pulsionnelle, où les échanges sont automatiques et addictifs, mais aussi frustrants et parfois même anxiogènes, au point de pouvoir nous inquiéter de ne pas recevoir une réponse immédiate à un message, au point de nous sentir obligés de répondre au plus vite lorsque notre interlocuteur se fait insistant par crainte d’une réaction disproportionnée, prenons-nous vraiment le temps de penser à ce que nous écrivons ? Ou sommes-nous amenés à écrire des mots qui dépasseraient notre pensée ? Des mots qui nous entraînent mutuellement dans une montée aux extrêmes, une « escalade » comparable à celle de deux pays à la veille d’un conflit armé, et que la communication directe, face à face, par un sourire ou un regard, aurait pu apaiser ? Quelle est, ici, la part de l’adversaire dont parle Kafka ?

Ce sont des questions qui se posent lorsqu’on aborde l’histoire de Conrad Roy et de Michelle Carter : une relation numérique d’amour et de mort.

Mort et vie de Conrad Roy

Conrad Roy.
Exposition au tribunal de district de Taunton.

Notre histoire commence le 13 juillet 2014 à Fairhaven dans le Massachusetts. La police retrouve le corps du jeune Conrad Roy, dix-huit ans. Il s’est suicidé dans sa camionnette, dans le parking d’un supermarché. La veille, après avoir tout d’abord promené son chien, puis fait une balade sur la plage avec sa mère et ses deux sœurs, Conrad a quitté la maison vers dix-huit heures sous le prétexte d’aller faire une course. Il s’est garé dans le parking et s’est donné à la mort à l’aide d’un tuyau de générateur portatif en remplissant sa camionnette de monoxyde de carbone.

Conrad Roy est né le 12 septembre 1995 à Mattapoisett dans le Massachusetts, une ville dans laquelle il vivra toute sa vie. C’est un très bon élève. Il vient d’être diplômé du Rochester High School et apparaît même sur le tableur d’honneur. Il est sportif : il fait du baseball et de l’aviron. Depuis deux générations, sa famille possède une entreprise de sauvetage en mer. Quelques semaines avant son suicide, il avait obtenu sa licence de capitaine de bateau, ce qui est assez impressionnant vu son jeune âge.

Mais Conrad souffre de dépression depuis le divorce de ses parents en 2011. Il est également atteint d’anxiété sociale. Il a du mal à se sentir bien avec les autres. Il a beaucoup de pensées suicidaires. Il a même fait une overdose de paracétamol en 2012. Ce soir-là, il discutait en ligne avec une fille dans un groupe de soutien. Celle-ci a alors appelé la police, ce qui lui a sauvé la vie. Depuis, il est sous antidépresseurs : il prend du Citalopram, un antidépresseur très controversé. Et il suit une thérapie.

Un mois avant son suicide, dans un « journal intime vidéo », Conrad Roy se filme en train de se parler à lui-même. Il essaie de se convaincre de s’impliquer davantage dans ses conversations avec autrui. Il n’est pas heureux. Il y a « quelque chose qui ne va pas » avec lui, dit-il. Il faudrait qu’il parle davantage. Et surtout, il faudrait qu’il s’active un peu. Dans ses propres termes, il se reproche de n’être pas assez « proactif ».

Une certaine Michelle Carter

Dès le soir de la mort de Conrad, sa mère et ses sœurs commencent à être bombardées de messages d’une fille qu’elles ne connaissent pas, même si Conrad l’a parfois évoquée. Il s’agit de Michelle Carter.

C’est le 12 juillet à 20h03, soit la veille de la découverte du corps de Conard, que Michelle envoie un premier message à Camdyn, une des deux sœurs du jeune homme : « Salut Camdyn, c’est Michelle Carter je ne sais pas si tu te souviens de moi mais je sors encore avec ton frère haha. Est-ce que ta mère sait où il est ? »

Puis, un peu plus tard : « Vous l’avez retrouvé ? » « Non » répond Camdyn. « OK restez positives et tenez-moi au courant. » Puis : « S’il te plaît, parle-moi si tu en as besoin. Je veux tout faire pour t’aider, toi et ta famille, dans ces temps difficiles. Je peux venir vous voir demain ? »

Michelle Carter se présente comme la petite amie de Conrad. Cependant, Lynn, la mère de ce dernier, ne l’a entraperçue qu’une fois, en 2013, à un match de baseball. La tante de Conrad et les grands-parents de Michelle sont amis et voisins, et c’est lors de vacances en Floride en février 2012 que Conrad Roy et Michelle Carter se sont rencontrés. Conrad et Michelle sont partis faire un tour en bicyclette. Ils ont fait une balade sur la plage. C’est là, dira Michelle à Conrad, « qu’elle est tombée amoureuse de lui. »

Michelle Carter.
VSCO.

Michelle Carter a un an de moins que Conrad Roy. Elle est née le 11 août 1996 à Plainville dans le Massachusetts, une petite ville de 8000 habitants. Bonne élève, polie, respectueuse envers les adultes, elle est, comme Conrad, assez sportive également.

Leur relation, dit la journaliste du New York Magazine Marin Cogan, est typiquement une « romance moderne » parce que celle-ci a existé presque uniquement en ligne. Il n’existe aucune photo d’eux ensemble. « Ils sont intimes sans jamais se voir » et cette intimité est « totalement destructrice pour leur santé mentale » dit Marin Corgan. « Tu es le meilleur petit ami de tous les temps » écrit Michelle Carter. « Tu es la meilleure petite amie de tous les temps » lui répond Conrad. Ils ne vivaient qu’à 42 kilomètres de distance l’un de l’autre mais ils ne se sont pas vus plus de deux ou trois fois en deux ans. Le fait de ne pas se voir physiquement est donc, pour eux, non une nécessité, mais un choix. C’est une relation presque totalement virtuelle, se déroulant à travers les sms et les réseaux, et plus particulièrement la messagerie de Facebook : théâtre principal de leur drame.

Michelle Carter, activiste anti-suicide


Facebook.

À partir de la découverte du corps de Conrad par la police, Michelle Carter commence à célébrer son petit ami décédé sur les réseaux sociaux. Le 14 juillet, elle poste un dessin de Conrad sur Facebook avec des ailes d’ange, ses dates de naissance et de mort, des petits cœurs, et la phrase : « Je t’aime pour toujours Conrad. Envole-toi mon ange. » Le 19 juillet, c’est une photo avec la phrase : « Le mot le plus dur à prononcer est adieu. Tu me manqueras toujours mon ange. » Elle se présente sur sa page Facebook comme une « activiste anti-suicide » : « Même si je n’ai pas réussi à sauver la vie de mon petit ami, je veux essayer de sauver autant de vies que possible. »


Facebook.

Enfin, le 13 septembre 2014, deux mois après la mort de Conrad Roy, Michelle organise un tournoi de baseball à sa mémoire : Homers for Conrad. Elle créé un événement Facebook et écrit à son amie Olivia Mosolgo : « Salut, j’ai fait une page Homers for Conrad sur Facebook. Je suis célèbre maintenant haha. Mate ça ! »


Facebook.

Le meilleur ami de Conrad, Tom Gammell, qui n’avait jamais entendu parler de Michelle Carter auparavant, lui écrit. Il s’étonne que le tournoi ait lieu à Plainville et pas à Mattapoisett, la ville de Conrad. « C’est ma ville haha » lui répond Michelle. « Mais tous les proches de Conrad sont à Mattapoisett » lui répond Tom. « Ouais je sais mais je ne savais pas comment l’organiser dans une ville que je ne connais pas. Désolé mais ça se passera ici. C’était mon idée je l’ai créé pour que cela se passe ici haha. » Tom lui annonce qu’il va créer un événement Facebook pour Homers for Conrad, mais Michelle insiste pour qu’il partage celui qu’elle a déjà fait plutôt que d’en créer un nouveau. Tom lui dit qu’il connaît beaucoup d’amis de Conrad et que l’événement aura plus d’impact s’il vient de lui. « Haha, réponds Michelle, vas-tu quand même me mentionner dans celui-ci ? » Un peu refroidi par leurs échanges, Tom lui pose une question : « Excuse-moi si je te semble trop curieux, mais combien de fois vous êtes-vous rencontrés exactement, Conrad et toi ? » « Pourquoi me demandes-tu ça ? » demande Michelle. « Je suis curieux, c’est tout, explique Tom. Vous étiez si proches, et pourtant il ne m’a jamais parlé de toi. »

Étranges messages

Une enquête pour découvrir les causes de suicide de Conrad Roy est ouverte par les autorités de Fairhaven. Celle-ci est menée par deux officiers de police, Scott Gordon et Glenn Cudmore. Gordon et Cudmore décident de fouiller le téléphone et l’ordinateur portable de Conrad en vue de réunir quelques pistes d’interprétation. La totalité de la messagerie a été effacée, à part une poignée de messages échangés avec Michelle Carter les minutes qui ont précédé sa mort. Lorsqu’ils explorent les messages, Gordon et Cudmore trouvent le contenu, selon leurs mots, « dérangeant ». Ils demandent alors à Facebook qu’on leur transmette la totalité des traces numériques correspondant aux messages effacés. Ils reçoivent alors plus de 60000 échanges : messages et dialogues, photos, messages vocaux et vidéos.

Si la question du suicide est évoquée dès le début de leur relation, et si, pendant plus d’un an, Michelle Carter essaie de dissuader Conrad Roy de se tuer, à partir de la fin du mois de juin 2014, celle-ci change radicalement de perspective. À mesure que l’on approche de la date de son passage à l’acte, Conrad Roy se fait de plus en plus hésitant. Il rechigne à mettre fin à ses jours. Il multiplie les excuses en vue de reporter son acte. Il se soucie de la réaction de ses proches. Il pense qu’il se ratera de toutes façons. À partir de ce moment, Michelle Carter ne se contente pas de l’encourager. Elle va jusqu’à lui reprocher amèrement de ne pas mettre son projet à exécution plus rapidement. Elle le relance chaque matin, et parfois plusieurs fois par jour et elle s’impatiente lorsqu’il tarde à répondre à ses sollicitations. Elle lui dit qu’il ne sera jamais libéré de son mal-être tant qu’il ne se sera pas tué. Et cette attitude se met à s’amplifier de façon incroyable le mois du passage à l’acte.

« Tu ne vas pas te suicider finalement ? » lui demande Michelle le 30 juin, et Conrad répond : « Probablement pas, non. Tout ça, c’était des mots. » Michelle est mécontente : « Je croyais que tu allais le faire. Dois-je comprendre que tu vas mieux ? » « Sans doute, oui. » répond Conrad. « Tu es sérieux ? » demande Michelle. « Oui, répond Conrad. Je vais mieux. Je suis quasiment revenu à la normale. »

Le 1er juillet, Michelle lui écrit : « Je veux savoir si tu vas vraiment te tuer ou si tout ça, c’était des mots. » Conrad lui dit qu’il est déprimé et qu’il va sans doute se suicider, malgré tout. « Je n’arrive pas à croire que tout cela est en train d’arriver » dit Michelle un peu plus tard. « Quoi donc ? » demande Conrad. « Que tu vas le faire. Que tu vas te tuer. »

Facebook.

« Tu vas vraiment le faire ? » lui redemande Michelle le 3 juillet. « Ouais » répond Conrad. « Ok, insiste Michelle. Il n’y a pas de retour possible maintenant. » Après une tentative ratée avec des somnifères, Michelle semble extrêmement déçue : « Je me sens comme une idiote. » « Pourquoi ? » lui demande Conrad. « Parce que tu n’as rien fait ! répond Michelle. Et hier j’ai ouvert mon cœur à toi en pensant que c’était la dernière fois qu’on se parlait. Je croyais que tu voulais vraiment mourir. Mais visiblement ce n’est pas le cas. Je me sens trahie. »

« Ce soir ? » demande à nouveau Michelle le 4 juillet. « Peut-être » répond Conrad. « T’arrêtes pas de repousser » commente Michelle. « Pends-toi, saute d’un immeuble, poignarde-toi, je ne sais pas, il y a plein de façons de le faire » écrit-elle le 6 juillet.

« Quand vas-tu le faire ? » redemande Michelle le 11 juillet. « Je te dirais quand » répond Conrad. « Bon, est-ce que ce sera bientôt ? » reprend Michelle. Puis, après avoir déterminé ensemble la technique de suicide et planifié celui-ci, Conrad écrit à Michelle : « J’ai peur. » « C’est normal d’avoir peur, répond Michelle. Tu es sur le point de mourir. »


Facebook.

Une pièce de théâtre glaçante

Le 12 juillet, date de la mort de Conrad, c’est littéralement une avalanche de messages Facebook sur laquelle tombent les deux officiers de police. C’est un dialogue qui commence dès le matin et se déroule toute la journée jusqu’au soir du suicide. Et ce dialogue ressemble à une pièce de théâtre glaçante :

- Conrad, tu es là ?

- Désolé, je m’étais endormi.

- Pourquoi ne l’as-tu pas déjà fait ?

- Je me sens trop mal pour y arriver.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne dois pas y penser, tu dois juste le faire. Je ne comprends pas pourquoi tu ne l’as pas encore fait.

- Je ne sais pas non plus. Je ne sais pas.

- Alors j’imagine que tu ne vas pas le faire : tout ça pour rien.

- Je le ferai peut-être.

- Tu n’arrêtes pas de repousser et tu dis que tu vas le faire, mais tu ne le fais jamais. Tu rends les choses plus difficiles en repoussant. Tu dois juste le faire. Est-ce que tu vas le faire aujourd’hui ?

- Ouiiiii.

- Fais-le tôt.

- Mais on avait dit que, si c’était durant la journée, ça éveillerait les soupçons.

- Non, la nuit, ça éveillera plus de soupçons. Durant la journée, un jeune peut traîner dans sa voiture et écouter la radio. Ça n’éveillera pas les soupçons et ça ira vite.

- Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. Avant, j’étais si sûr de moi. Mais maintenant, je suis si hésitant.

- Tu es comme ça parce que tu y penses trop et tu repousses sans arrêt. Tu dois juste le faire, Conrad. Plus tu repousseras, plus ça te dévorera. Tu es prêt. Arrête d’attendre.

- Tu as raison. Merci.

- « Merci » ? Pourquoi ?

- Pour être là.

- Je ne te quitterai jamais. Tu es l’amour de ma vie, mon petit ami, mon cœur. Je t’aime.

- Je t’aime aussi.

- OK, alors tu vas le faire ?

- Je crois. Je ne sais pas. J’y pense trop.

- Tu ne dois pas y penser et juste le faire.

- Je voudrais bien, mais je suis inquiet pour ma famille. Je ne sais pas.

- Conrad, je t’ai dit que je m’occuperai d’eux. Tout le monde s’occupera d’eux et ils ne seront pas seuls et on leur donnera l’aide suffisante pour traverser tout ça. On en a déjà parlé. Les gens qui se suicident ne pensent pas à tout ça. Ils se contentent de le faire.

- OK. Je vais le faire aujourd’hui.

- Promets-le moi.

- Je te le promets.

- Et tu n’as pas le droit de trahir une promesse. Va dans un parking calme ou quelque chose comme ça.

- Je ne sais pas où aller.

- Ne pas savoir où tu vas te garer n’est pas une excuse.

- Je n’arrête pas d’y penser.

- Arrête d’y penser et fais-le. N’attends plus.

Enfin, quelques instants après le départ de Conrad dans sa camionnette, Michelle s’inquiète et lui demande : « Tu as bien effacé toutes nos conversations ? » Conrad la rassure, mais il lui demande de continuer à lui écrire jusqu’à son dernier souffle – ce que Michelle fera. Et ce sont ces derniers échanges qui mettront la puce à l’oreille des officiers de police Scott Gordon et Glenn Cudmore et les encourageront à demander à l’administration de Facebook la restitution des messages qui ont précédé.

À 18h28, alors qu’il est garé dans le parking du supermarché, Conrad appelle Michelle et ils se parlent pendant 43 minutes. Leurs conversations téléphoniques n’étant pas enregistrées, nous ne savons pas ce qu’ils se sont dit durant ces 43 minutes. À 19h12, c’est un deuxième appel qui va durer 47 minutes, et qui a lieu alors que Conrad vient d’enclencher le générateur portatif qui remplit la camionnette de monoxyde de carbone. Conrad est d’ailleurs sans doute mort durant cet appel.

Le 2 octobre 2014, Michelle Carter est approchée par Scott Gordon et Glenn Cudmore dans son lycée à Wrentham. Les officiers de police font les naïfs. Ils demandent à Michelle Carter si elle a parlé à Conrad les jours qui ont précédé sa mort. Elle répond avec hésitation qu’elle « croit que oui ». Ils lui demandent s’ils ont parlé de son suicide. Toujours hésitante, Michelle dit que Conrad en parlait depuis un moment et qu’il lui a dit que personne ne serait capable de l’aider. Finalement, elle semble se souvenir de lui avoir parlé la veille de sa mort. À un moment, ajoute Michelle, il a raccroché le téléphone, mais elle n’a pas songé que cela pouvait signifier quelque chose de grave. Les policiers lui demandent s’ils peuvent récupérer son téléphone pour approfondir leurs recherches. Michelle Carter le leur tend, un peu gênée, et les deux officiers de police s’en vont.

Le procès contre Michelle Carter


Glenn C.Silva / Fairhaven Neighborhood News via AP Photo

Un procès est alors officiellement ouvert par le Tribunal pour mineurs de Taunton contre Michelle Carter pour homicide involontaire. Pourquoi homicide involontaire ? Parce qu’il n’y a pas de loi concernant l’encouragement au suicide dans le Massachusetts. Et il n’y a pas de notion de non-assistance à personne en danger non plus.

À partir de cet instant, Michelle Carter reçoit l’interdiction de se rendre sur les réseaux sociaux en dehors de ses études et d’utiliser la messagerie en dehors de la communication avec ses parents. C’est cette interdiction qui lui posera le plus de problèmes, et son avocat Joseph Cataldo ne cessera de faire des demandes d’annulation concernant celle-ci. La prison est peut-être moins inquiétante pour Michelle Carter que l’interdiction de nourrir sa page Facebook ou d’envoyer des messages à ses amis.

Deux ans et demi plus tard, le 5 juin 2017, le procès commence. Deux Michelle Carter sont alors décrites par les parties adverses et celles-ci sont difficiles à réunir. Il y a la Michelle Carter de l’accusation et il y a la Michelle Carter de la défense. Et les deux sont aussi distinctes que Mister Hyde et le docteur Jekyll.

La Michelle Carter présentée par l’accusation est une « sociopathe en recherche permanente d’attention ». Sur les réseaux sociaux, elle se montre entourée d’amis. Dans la vraie vie, elle n’en avait pas vraiment. Mais surtout, celles qu’elle considère comme ses meilleures amies vont toutes témoigner contre elle durant ce procès. Toutes ne la voient que comme une camarade de lycée avec qui elles avaient des relations polies mais qu’elles trouvaient envahissante, pénible, dérangeante, se plaignant continuellement de n’être pas assez appréciée. Quand ses amies ne répondaient pas à ses messages immédiatement, Michelle renvoyait ensuite répétitivement des messages demandant une réponse avec insistance. Les jeunes filles interrogées dans le cadre du procès estiment qu’elles lui ont moins témoigné de l’affection que de la pitié.

« Personne ne m’appelle ou m’écrit, avait écrit Michelle Carter à Samantha Boardman, une de ses camarades d’école, dans un message lu lors du procès. C’est toujours moi qui dois le faire. Alors quand quelqu’un fait simplement l’effort de me parler et de vouloir me voir ça me rend tellement heureuse et je me sens enfin importante comme si je valais enfin quelque chose. Je fais peur aux gens je leur écris trop ou j’essaie trop de parler avec eux et ils me fuient. Tous. Et je suis seule à pleurer la nuit dans mon lit parce que je n’ai pas d’amis, à peine une famille, parce qu’ils ne m’aiment presque pas non plus la plupart du temps. »


Facebook.

Pour l’accusation, plusieurs éléments appuient l’idée que Michelle Carter aurait sciemment manipulé Conrad Roy. Tout d’abord, elle a fait preuve de duplicité. Elle a demandé à Conrad Roy d’effacer leurs conversations. Elle a joué l’incertitude le concernant auprès de sa famille le soir de son suicide.

En outre, Michelle Carter était tout à fait consciente de sa responsabilité dans la mort de Conrad. À Samantha Boardman, en septembre, alors que la police a récupéré le téléphone de Conrad mais ne l’a pas encore approché, elle écrit : « S’ils lisent mes messages, je suis foutue. Sa famille va me haïr et j’irai en prison. » Et aussi : « Il est mort par ma faute. J’aurais pu l’en empêcher. J’étais au téléphone avec lui au moment de sa mort. Il était sorti de la voiture parce que ça fonctionnait. Il a pris peur, et je lui ai dit de retourner à l’intérieur, putain. »

Pour l’accusation, Michelle Carter aurait poussé le jeune homme au suicide pour en tirer le bénéfice d’une validation sociale inédite. Elle aurait voulu obtenir le rôle de la petite amie en deuil afin d’accéder à cette « attention » qu’elle réclamait depuis des années et peinait à recevoir. Et, en effet, après le suicide de Conrad, Michelle Carter a reçu énormément d’attention de ses connaissances. Son statut de petite amie en deuil lui a apporté une sorte de « notoriété » sur les réseaux sociaux. Ses posts ont reçus beaucoup de likes. Son tournoi en hommage à Conrad a été un succès. Elle a reçu beaucoup de témoignages d’affection de la part de personnes qui, d’ordinaire, ne s’intéressaient pas à elle et qu’elle ennuyait. Elle est devenue « quelqu’un ».

La Michelle Carter présentée par la défense est aux antipodes de celle-ci. Michelle serait une fille douce et gentille mais excessivement malheureuse, mal dans sa peau, et qui souffrirait de nombreux problèmes de santé depuis son très jeune âge. Elle est atteinte de désordres alimentaires depuis l’âge de 8 ans, alternant des crises d’anorexie et de boulimie. Elle s’est automutilée dans l’adolescence, et prends des médicaments contre la dépression depuis l’âge de 14 ans. D’après ses amies et sa famille, Michelle Carter était innocente, voire naïve. Elle ne buvait pas, ne se droguait pas et semblait n’avoir aucune connaissance des choses du sexe. En outre, elle parlait de ses problèmes ouvertement à ses camarades de classe, faisant constamment allusion à ses troubles alimentaires ou à ses automutilations, et leur demandant toujours de la rassurer sur le fait qu’elle ne les ennuie pas.

Le psychiatre de Michelle Carter, Peter Reggin, suggère que son dernier traitement contre la dépression serait à l’origine de son changement d’état le mois qui a précédé le suicide de Conrad Roy. De nouveaux antidépresseurs auraient déformé sa personnalité. Ils l’auraient intoxiquée et induit des délires mégalomanes la poussant à encourager Conrad à se suicider : à se suicider pour son bien. Ce serait la raison pour laquelle elle est allée aussi loin dans la volonté qu’il en finisse, alors que sa personnalité ordinaire, pleine de bonne volonté, aurait tout fait pour l’en dissuader – comme elle n’avait cessé de le faire l’année qui a précédé ce dernier mois.

L’avocat de Michelle Carter, Joseph Cataldo, demande également de ne pas considérer cette affaire d’un point de vue moral mais strictement légal. « Est-ce que c’est une bonne ou une mauvaise chose ? Est-ce que c’est une attitude morale ou immorale ? La seule chose certaine, c’est qu’il ne s’agit pas d’un crime. » Michelle Carter était à plus de 40 kilomètres de lui au moment de sa mort. Conrad Roy avait donc la liberté de ne pas l’écouter, la liberté de ne pas la suivre. Joseph Cataldo ajoute que Conrad était, de toutes façons, suicidaire, et qu’il aurait fini par se tuer de toutes façons. Pour conclure, si Michelle Carter a en effet insisté pour que Conrad Roy se suicide en juillet 2014, c’est après que celui-ci l’ait convaincu, pendant toute une année, que le suicide était la solution à ses problèmes et le seul moyen pour lui de trouver la paix. Elle n’a fait qu’appliquer un programme que celui-ci avait écrit.

Le 15 juin 2017, Michelle Carter est reconnue coupable d’homicide involontaire. Sa condamnation est de deux ans et demi de prison, dont 15 mois fermes et le reste en liberté conditionnelle. Elle est remise en liberté pendant le processus d’appel. Michelle Carter entre donc en prison un an et demi plus tard, le 11 février 2019. En janvier 2020, après 11 mois de peine, elle est libérée pour bonne conduite. Michelle Carter a été selon le porte-parole de l’établissement pénitentiaire, une détenue modèle : « Elle a participé à une variété de programmes, obtenu un travail, a été polie avec les équipes et s’est entendue avec les autres prisonnières. »

Michelle Carter est aujourd’hui en probation jusqu’en 2025. Elle n’apparaît plus sur les réseaux sociaux.

Les amants numériques maudits


Publicité HBO.

L’affaire a été extrêmement médiatisée et même reprise dans la fiction. Elle a fait l’objet d’un téléfilm, Conrad & Michelle : If Words Could Kill, en 2018 et d’un documentaire, I Love You, Now Die, en 2019 sur HBO. Une série, The Girl From Plainville, est en préparation pour cet été. Les points de vue exprimés dans le film, le documentaire comme dans les articles ou dans les vidéos YouTube concernant l’affaire, sont toujours extrêmement « polarisants ». Ils suivent tous un point de vue très marqué, que ce soit celui de l’accusation ou celui de la défense. Michelle Carter est soit une manipulatrice égoïste, soit une jeune fille malheureuse qui s’est retrouvée dans une relation toxique avec un jeune homme suicidaire et qui a pris la responsabilité de le pousser à accomplir un acte qu’il aurait commis de toutes façons.

Un détail étrange dont on parle peu, c’est le fait que Michelle Carter ait continué à envoyer des messages à Conrad Roy après la mort de ce dernier. Le 16 juillet 2014, trois jours après la mort de Conrad, Michelle lui écrit dans un message privé : « Fais de beaux rêves. Je sais que tu es là-haut à me sourire. Je te sourirai toujours également. Je t’aimerai toujours. » Le 19 juillet : « Je suis triste de t’avoir laissé te tuer. J’aurais dû t’empêcher de le faire. Je t’aime tant. Je te souris en regardant là-haut. Est-ce que tu me vois ? Tu es mon ange gardien et je sais que tu me souris comme tu me l’avais promis. » Le 30 juillet : « Je t’aime et tu me manques tous les jours. Je regarde les étoiles, est-ce que tu me vois ? » Enfin, le 18 Août : « Ça fait un mois que tu es parti. J’espère que tu nous regardes en souriant. Tu me manques un peu plus tous les jours. Je t’aime. »

Nous ne sommes pas dans le secret de l’âme de Michelle Carter. Nous ne saurons sans doute jamais si celle-ci a été, dans cette histoire, cynique ou naïve, manipulatrice ou manipulée. Mais une autre hypothèse est possible. Celle que la nature numérique même de leur relation ait pu rendre la mort de Conrad Roy plus acceptable aux yeux de Michelle Carter que si tous deux s’étaient davantage fréquentés et physiquement aimés. Leur amour n’ayant pas de matérialité, la mort de Conrad n’avait pas de substance. Et ce récit est peut-être celui d’une trop grande « adaptation » au fonctionnement de la communication à distance et d’une addiction aux réseaux sociaux et aux échanges numériques, détruisant toute réalité et donnant une puissance dévorante au fantasme comme à l’image véhiculée sur la toile. Le récit de Conrad Roy et de Michelle Carter est celui de deux personnes qui ont cru au fantasme d’une relation amoureuse à distance, et cette relation amoureuse à distance les a entraîné dans une fiction morbide, et les a détruits.

Affiche Roméo + Juliette de Baz Luhrmann.

Lors de leurs échanges, Conrad Roy et Michelle Carter se sont comparés, se sont même identifiés à Roméo et Juliette. « Nous devrions être comme Roméo et Juliette » avait écrit Conrad à Michelle en juin 2014. Et celle-ci avait répondu : « Haha j’adorerais être ta Juliette . » Cependant, les personnages de la pièce de Shakespeare n’ont pas choisi leur tragique destin. La guerre entre les familles Capulet et Montaigu est à l’origine de la malédiction des amants de Vérone. Or, les familles Roy et Carter ne sont pour rien dans l’impossibilité de leurs enfants de nouer une relation réelle. S’ils ont été séparés dans cette vie, c’est parce que Conrad et Michelle n’ont pas cherché à donner une réalité concrète à leur amour. Ils n’ont pas cherché à « éliminer le fantomatique » entre eux, comme dirait Kafka. S’ils ont pu, l’un comme l’autre, croire à un salut mutuel résidant dans le suicide de Conrad Roy, c’est peut-être parce que Michelle et lui ont privilégié un amour désincarné, une relation purement numérique. Et c’est cet amour et cette relation qui ont favorisé cette « terrible dislocation des âmes ».


Wikipedia.

Si nous convoquons une dernière fois le théâtre, nous pouvons remarquer une ressemblance frappante entre le récit de Michelle Carter et Conrad Roy et un sujet auquel le dramaturge suédois August Strindberg a consacré plusieurs textes : à savoir la capacité à désorienter une personne par des suggestions ou des encouragements, de simples paroles qui l’entraîneraient à se détruire lui-même. Cette action exercée sur la volonté d’autrui, Strindberg lui donne le nom de meurtre d’âme. Il l’évoque également parfois sous le nom d’assassinat légal et il en fera le sujet de plusieurs de ses pièces.

Mais ce que nous ignorons, c’est la part de la subjectivité individuelle dans une opération devenue aussi fréquente que le meurtre d’âme au sein de nos sociétés hyper-connectées. C’est l’hypothèse que nous pouvons tirer de la lettre de Franz Kafka à Milena Jesenska. Le meurtre d’âme pourrait être le fait, non d’une volonté agissant sur une autre volonté, mais celle d’un troisième être, un fantôme qui naît de la communication à distance et se met à diriger le cours de cette relation. La messagerie Facebook est le lieu de ce « commerce avec les fantômes » : des fantômes susceptibles de s’interposer dans n’importe laquelle de nos conversations afin de « boire nos baisers avant qu’ils n’arrivent à destination ». Ce sont ces fantômes qui ont tué Conrad Roy : des fantômes qui ont trouvé, dans la messagerie de Facebook, leur théâtre des opérations ; des fantômes qui, déchaînés par le sentiment de leur puissance et assoiffés de nouveaux baisers, errent toujours dans nos échanges amoureux numériques, en quête de nouveaux meurtres d’âmes.


Facebook.

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)