Infernet / Gabby Petito l'influenceuse lifestyle et la mort

L’influence est une notion étrange. Initialement un fluide provenant des astres et agissant sur la destinée, le mot sert aujourd’hui à définir l’action de la volonté de quelqu’un sur la volonté de quelqu’un d’autre. Et si, par ce terme, on entend le pouvoir social ou politique d’un individu ou d’un groupe, le mot d’influence n’a rien perdu de son caractère magique. Toute influence comprend un mélange complexe de causes explicables rationnellement et d’autres parfaitement irrationnelles, allant du charisme de l’influenceur à l’attraction du vocabulaire qu’il emploie. À la manière d’une pratique occulte, l’influence n’est pas facilement démontrable. Elle n’est pas prouvable. On peut simplement en constater les effets.

L'homme sage vaincra toutes les influences des astres.

Dictionnaire universel, Antoine Furetière

De l’influence


Créé en 2004 et rendu public en 2006, Facebook a aujourd’hui 2,9 milliards d’utilisateurs actifs par mois. Et Instagram, qui est apparu en octobre 2010, a connu un succès instantané et a été racheté par Facebook en 2012, 1,3 milliards. Même sans le savoir, ce que font les utilisateurs de Facebook ou d’Instagram, c’est de l’influence, c’est-à-dire de la magie. Comme l’écrivait prophétiquement Antonin Artaud en 1947 : « En un mot comme en quatre, tout le monde fait de la magie, jusqu’à votre épicier du coin. Il ne le sait pas toujours mais il l’a su et ça lui reviendra. »

Mais cette action, à l’instar d’une pratique occulte, a un coût. Toute action magique produit un choc en retour. Et c’est ce qui est arrivé à Gabby Petito : une influenceuse assassinée dont on a retrouvé le corps le 19 septembre 2021. C’est une affaire très récente et on ne sait pas beaucoup de choses la concernant. Mais il y a eu énormément de commentaires à partir de ce peu de choses. C’est un fait divers qui a été particulièrement documenté sur les réseaux sociaux. Et pour une bonne raison, car ce fait divers concerne les réseaux sociaux. C’est un fait divers qui nous parle de la différence entre la vie réelle et la vie mise en scène par les influenceurs. Il nous parle de la malédiction à l’œuvre à partir du moment où la vie privée devient un métier.

Gabby Petito, une fille « inspirante »

Gabrielle Venora Petito dite « Gabby » est née le 19 mars 1999 à Blue Point, sur Long Island dans l’état de New York. Ses parents ont divorcé mais sont restés en très bons termes. Gabby est l’ainée de six demi-frères et demi-sœurs. Elle est décrite comme douce, libre et altruiste. Sur le compte Instagram qu’elle ouvre en 2014, soit à l’âge de quinze ans, elle dit aimer la nature, l’art et le yoga. Elle aime aussi beaucoup les réseaux sociaux : elle fait des photos d’elle qu’elle publie sur Instagram et des vidéos sur TikTok.

« Quand on était ensemble, elle ne pensait qu’à une chose, c’est à faire des selfies » dit à son sujet sa belle-mère, Tara, qui l’aime comme si elle était sa propre fille. « Elle prenait des photos et faisait des vidéos et postait une nouvelle story sur Instagram tous les deux jours » dit également son beau-père Jim. « Elle voulait tout mettre en ligne pour que les gens le voient » dit son père Joseph, qui ne cache pas son admiration pour sa fille dont il vantera, lors de funérailles filmées et diffusées en direct sur Internet, le caractère « inspirant ».

Gabby et Brian, VanLifers

Gabby Petito est diplômée en 2017. À son lycée, elle a fait la connaissance de Brian Laundrie, qui a un an de plus qu’elle, et qu’elle va retrouver en mars 2019. Brian est né le 3 novembre 1997 en Floride. Comme Gabby, il aime la nature, l’art et le yoga et publie sur les réseaux sociaux. Quand les parents de Brian Laundrie déménagent à North Port en Floride, Gabby quitte Blue Point et va habiter avec eux.

Fin 2019 et début 2020, c’est un premier road-trip, de New York à Santa Monica en Californie. Gabby et Brian postent les photos sur Instagram. Ils obtiennent alors une place dans la communauté des VanLifers, ces gens qui partent en road-trip dans les États-Unis et font des photos qu’ils postent sur Instagram. On a décrit ce mode de vie comme une résurgence de l’esprit hippie, et ce n’est pas totalement faux : amour de la nature, redécouverte des spiritualités orientales, recherche de la liberté et de la paix. Mais il y a un autre point commun auquel on pense moins. C’est que les hippies avaient beau chercher la liberté, ils n’étaient pas tous nécessairement libres pour autant. Ils étaient également « influencés » et parfois certains se sentaient eux-mêmes contraints d’adopter ce style de vie pour ne pas apparaître comme des ringards ou des marginaux.

Le film Trois femmes de Robert Altman le suggère. Dans celui-ci, une héroïne jouée par Shelley Duvall reproche à sa colocataire jouée par Sissi Spacek de ne pas se conformer au mode de vie de leur entourage : « Personne ne veut traîner avec toi. Tu ne bois pas, tu ne fumes pas, tu ne fais rien de ce qu’on est supposé faire ! » Oui : boire et fumer, on ne fait pas uniquement ça pour s’amuser. On peut aussi faire ça parce qu’on est « supposé le faire », afin de coller à un « style de vie ». Et on peut légitimement se poser la même question au sujet d’Instagram. Postons-nous des photos intimes pour nous amuser ? Parce que nous aimons poster des photos intimes ? Ou le faisons-nous parce que nous sommes « supposés le faire » ?

Toute la vie de Brian Laundrie et de Gabby Petito est sur les réseaux sociaux : des centaines de photos où on les voit se promener dans de magnifiques espaces naturels et s’embrasser avec romantisme. Le 17 mars 2020, pour fêter le premier anniversaire de leur couple, Gabby écrit : « Une année entière d’aventures et de stories – Une vie entière encore à venir. » Lors de leurs fiançailles, elle poste une photo de leur premier rendez-vous ensemble, en train de manger des sushis sur une plage, avec pour commentaire : « Brian m’a demandé en mariage et j’ai dit oui. Bizarre_design (l’identité de Brian sur les réseaux sociaux), tu rends la vie irréelle, et chaque jour est une sorte de rêve. » Brian, lui, poste le lendemain une image d’eux, coupes de champagne en main, avec le commentaire : « Ma plus grande peur est de me réveiller un jour et que tout n’ait été qu’un rêve. Parce que c’est ce que chaque seconde est pour moi depuis l’instant où on s’est trouvé. Jusqu’à ce que la mort nous sépare ou que je me réveille. »

« Quand tu les vois sur les réseaux sociaux, tu te dis que tu voudrais être comme eux » commentera la journaliste Patricia McKnight du Saratoga Herald Tribune. « Gabby voulait documenter sa vie et, comme le font les influenceurs, faire de l’argent avec ça » dit également la journaliste Ali Stagnata de Hollywood Life : « Elle faisait un travail magnifique dans sa manière de présenter les choses de façon positive sur les réseaux sociaux. »

Le road-trip de Gabby et Brian

Gabby Petito et Brian Laundrie préparent alors un deuxième road-trip, plus ambitieux, qui devrait durer quatre mois, et qu’ils documenteront intégralement sur Internet. Pour financer ce road-trip, Gabby travaille 50 heures par semaine, à la fois comme nutritionniste et comme serveuse dans un Taco Bell. Brian, lui, travaille dans un bar à jus. En décembre 2020, Gabby achète un van, une Ford Transit 2012 relativement petite qu’elle aménage avec goût et dans lequel ils pourront dormir et se faire à manger. Gabby est alors décidée à vivre dans son van et à gagner sa vie en tant qu’influenceuse lifestyle.

Le 2 juillet 2021, Gabby et Brian quittent Blue Point et commencent leur road-trip. Le Lundi 4 Juillet, ils publient tous deux un premier post. Ils sont à Monument Rocks dans le Kansas. Sur son compte Instagram, Brian se dit « clairement inspiré par beaucoup de #vanlifers sur #youtube » mais ajoute : « On a abouti à un dispositif totalement original » : « Le #vantour arrive bientôt ! » Ils vont dans les grandes dunes de sable de la vallée de San Luis dans le Colorado où Gabby fait du sandboard, dans le parc national de Zion, qu’ils documentent avec les hashtags #expeditionhappiness, #dowhatyoulove et #therighttoexplore. Le 26 juillet, ils publient une photo d’eux s’embrassant dans un décor de rêve, les jambes dans les sources chaudes des Mystic Hot Springs de l’Utah, Brian torse nu et Gabby en bikini.

Puis soudain, plus de publications du 1er Août jusqu’au 12. Le 12 août, à Moab, les posts reprennent mais ne laissent pas imaginer ce qui se passe en coulisses. Ce sont des photos légèrement plus anciennes de Gabby, prises dans le parc national des Arches, dans l’Utah.

Entre le 14 et le 19 août, de nouveau, très peu de nouvelles. Le 19 août, Gabby publie une photo sur son Instagram. C’est une étrange image. On voit ses jambes en amorce depuis la camionnette, Brian de dos, et le paysage. Le lieu n’est pas tagué, ce qui est inhabituel pour une #vanlifeuse. Dans les commentaires, Gabby se plaint des emballages alimentaires laissés par un touriste. On apprendra plus tard que Gabby a sans doute posté cette photo alors qu’elle était dans un hôtel, près de l’aéroport de Salt Lake City, où elle attendait Brian, qui était parti en avion à Tampa en Floride pour vider et fermer une unité de stockage afin de faire des économies avant de reprendre leur road-trip.

C’est également le 19 Août que Gabby poste la première et unique vidéo de sa chaîne Youtube « Nomadic Statik ». C’est « Gabby & Brian – Beginning of our Van Life Journey ». La vidéo appartient au genre du vlog : du journal intime filmé. On y voit Gabby et Brian parler, s’amuser, conduire, rire, manger et s’embrasser dans des paysages de rêve. La vidéo s’ouvre sur une image de Gabby regardant la caméra et disant ironiquement : « Gabby Petito – ne sort jamais. »

Halloween en Août

Brian Laundrie revient à Salt Lake City le 23 Août et le couple quitte l’hôtel le 24. C’est aussi le 24 ou le 25 Août que Gabby parle avec ses parents pour la dernière fois. Gabby semble aller bien. Elle leur dit alors partir à Grand Teton, dans le Wyoming.

Le 25 Août, c’est la dernière publication Instagram de Gabby Petito : plusieurs photos d’elle devant une fresque de papillon à Ogden, deux d’entre elles avec une citrouille en laine dans les mains et « Happy Halloween » en commentaire. Les followers tiquent. Une photo d’Halloween en Août ? Ogden est dans l’Utah, c’est-à-dire dans le périmètre de leur périple, mais la photographie détonne avec le style général de l’influenceuse. En outre, symboliquement cette image est chargée. Halloween est une transposition moderne de Samain, la fête gaélique correspondant au commencement de la période sombre, à l’ouverture de la porte de l’Autre Monde. La citrouille représente « Jack à la lanterne », ce personnage du folklore irlandais condamné à errer éternellement entre l’Enfer et le Paradis.

Le 27 Août, Nicole, la mère de Gabby, reçoit un texto de sa fille. Texto bizarre qui lui demande d’aider son grand-père, mais dont elle a l’impression qu’il n’a pas été rédigé par sa fille : « Peux-tu aider Stan ? Je reçois ses messages vocaux mais je loupe ses appels. » Stan est bien le nom du grand-père de Gabby, mais elle ne l’appelle jamais comme ça. Et le 30, Nicole reçoit le texto : « Pas de réseau dans le Yosemite ». Ça, c’est encore plus bizarre : le Yosemite est à plus de 300000 kilomètres de là où elle est supposée se trouver. Puis, ensuite, plus rien.

Le 1er Septembre, Brian Laundrie rentre chez ses parents, à North Port en Floride, avec le van blanc, mais sans Gabby.

Gabby Petito, portée disparue

Depuis les textos du 27 et du 30 Août, la mère de Gabby s’inquiète. Dix jours passent où Nicole écrit à sa fille, à Brian, à la famille de Brian… Et personne ne lui répond. Le 11 septembre, elle va finalement voir la police. Gabby est officiellement portée disparue. Brian Laundrie est déclaré « person of interest » et la camionnette blanche est saisie par la police. À partir de ce moment, la famille Laundrie ne s’exprime plus que par l’intermédiaire de son avocat.

Le 15 septembre, la police rend public une vidéo de plus d’une heure enregistrée le 12 août, soit le jour où Gabby postait sur Instagram des photos d’elle au parc national des Arcs. La vidéo a été enregistrée suite à l’appel d’un témoin qui signalait un couple se battant devant un magasin de jus de fruits à Moab, dans l’Utah. Le témoin avait décrit un homme frappant une femme avant de monter dans une camionnette blanche. Les policiers de Moab les retrouvent rapidement sur le bord de la route. Ils ont une bodycam avec laquelle ils filment toute leur intervention. Le contraste avec les images Instagram est saisissant. Gabby est dans un état de choc et pleure continuellement. Un policier lui demande pourquoi. Elle se présente comme atteinte de troubles obsessionnels compulsifs. Elle explique qu’elle nettoyait la camionnette et travaillait sur son website, et que son travail la stresse énormément. « Quel est votre travail ? » lui demande l’agent. « J’étais nutritionniste, mais j’ai démissionné et je voyage désormais à travers les États-Unis et j’essaie de commencer un vlog. J’étais extrêmement stressée et il ne me croit pas capable de le faire, on s’est battu toute la matinée. » Brian, lui, fait beaucoup d’efforts pour avoir l’air le plus détendu possible. Il a des marques sur ses bras et sur son visage et il dit qu’il a seulement poussé Gabby pour mettre un peu de distance entre eux le temps qu’elle se calme. Il ne cesse de répéter qu’ils auraient eu besoin de prendre un peu de temps éloignés l’un de l’autre pour se calmer. Ni Gabby Petito ni Brian Laundrie ne souhaitent porter plainte. La police les sépare néanmoins pour la nuit. Brian passera une nuit au Bowen Motel pendant que Gabby restera dans la camionnette.

Gabby Petito ne sort jamais

L’espace est un point important : celui qu’ils traversent et celui dans lequel ils évoluent. Gabby et Brian sont des amoureux des grands espaces, mais ils sont continuellement collés l’un à l’autre dans leur petit van blanc. Sur les images de la vidéo, ce qui semble peser sur eux, c’est la promiscuité et celle-ci entraîne un sentiment de claustrophobie. On dirait deux personnes enfermées dans une cage et qui ne supportent plus leurs présences respectives. Le rapport qu’ils entretiennent avec les grands espaces est également problématique. Ils les adorent mais ils ne les photographient pas vraiment. Ils se photographient plutôt eux-mêmes ou se font photographier par des passants au milieu de ces espaces qui apparaissent plutôt comme le décor de leur récit de vie. Ainsi, la phrase prononcée au début de sa vidéo : « Gabby Petito – ne sort jamais » prend un autre sens. En effet, Gabby Petito ne « sort » jamais : elle est toujours déjà à l’intérieur de l’espace dans lequel elle s’avance. Elle ne visite pas les grands espaces mais une fiction d’elle-même située dans ces grands espaces.

Gabby Petito est deux fois enfermé. Elle est enfermée dans le petit espace du van blanc dans lequel elle est contrainte de vivre avec Brian Laundrie pendant qu’ils voyagent. Elle enfermée dans l’image de couple idéal que Brian et elle incarnent sur les réseaux sociaux, cet amour qui fait que « chaque jour est une sorte de rêve ». De ce rêve, qui ressemble plutôt à un cauchemar, on peut dire que ni Gabby Petito « ne sort jamais ».

Brian Laundrie, porté disparu

Le 16 septembre, les parents de Gabby Petito envoient une lettre aux parents de Brian pour les supplier de s’exprimer publiquement au sujet de la disparition de leur fille et de les aider. Des manifestants viennent même devant la maison des Laundrie. Le chef de la police publie sur Twitter un plaidoyer pour que l’avocat de Brian organise une conversation avec son client. Mais l’avocat invoque le 5e amendement et le droit de Brian à rester silencieux.

Et le 17 septembre, les Laundrie convoquent la police. Mais ce n’est pas pour parler de la disparition de Gabby, c’est pour déclarer celle de Brian. En effet, leur fils est parti trois jours plus tôt pour faire de la randonnée dans la réserve de Carlton et il n’est pas revenu. Le FBI lance des recherches dès le lendemain, mais c’est une réserve étendue, pleine de sentiers et de marécages, avec beaucoup d’animaux sauvages. La recherche prendra du temps.

C’est le Dimanche 19 septembre qu’on découvre le cadavre de Gabby Petito dans le parc national de Grand Teton. Selon l’autopsie, elle serait morte suite à un étranglement et son corps est là depuis trois ou quatre semaines. Ses obsèques ont lieu le 26 septembre et s’achèvent par un lâcher de papillons, en référence à sa dernière photo postée sur Instagram. Enfin, presque un mois plus tard, le 20 octobre, on retrouve les restes du corps de Brian dans la réserve de Carlton. Son cadavre a été dévoré par des animaux sauvages. Il est dans un état tel que ses restes doivent être confiés à un anthropologue pour un examen plus approfondi. C’est le 23 novembre qu’on apprendra que Laundrie est mort suicidé d’une balle dans la tête.

Féminicide, « syndrôme de la femme blanche disparue » et autres prismes d’analyse

Ce fait divers, sur lequel l’avenir apportera peut-être de nouveaux éclaircissements, a été énormément commenté depuis son commencement. Tout d’abord il y a eu des hypothèses concernant la personnalité de Brian Laundrie, le tueur présumé. On trouve un grand nombre de vidéos Youtube analysant le meurtre de Gabby Petito sous l’angle du « féminicide ». Au sujet de la vidéo des policiers du 12 août, la profiler criminelle Laura Richards parle d’« un meurtre filmé au ralenti » : « Le meurtre était évitable. Ici, quelqu’un manipulait non seulement sa partenaire mais également les policiers. Il a clairement menti à la police et celle-ci a cru ce qu’il disait. Et ça me met en colère. »

Certains internautes ont également analysé l’hypermédiatisation de ce fait divers par le « syndrome de la femme blanche disparue ». D’autres disparitions concernant des personnes non-blanches n’ont, en effet, pas bénéficié de cette couverture.

Enfin, un troisième élément apparaît dans beaucoup de vidéos. Celui-ci concerne une affaire non-élucidée, au sujet de laquelle la police avait déclaré, dans un communiqué, qu’elle n’avait aucun lien avec la mort de Gabby Petito. Il s’agit de l’assassinat d’un couple de femmes, Kylen Schulte et Crystal Turner, tuées par balle dans leur camping alors qu’elles se trouvaient dans la région de Moab à la même époque que le couple d’influenceurs. Kylen Schulte travaillait dans le magasin de jus de fruit devant lequel Gabby et Brian se sont disputés. Kylen et Crystal auraient même assisté à la dispute. Aujourd’hui, un grand nombre de Youtubeurs spécialisés dans les affaires criminelles critique l’enquête menée par la police et cherche à démontrer que ces deux femmes auraient également été tuées par Brian Laundrie.

Les internautes ont peut-être raison, peut-être tort. Quant aux analyses concernant le féminicide ou le « syndrome de la femme blanche disparue », elles ne s’opposent pas mais offrent différents prismes de lecture pour un même événement. Je ne prétends pas apporter ici des éléments nouveaux dans cette enquête. Ce que je propose, c’est une autre hypothèse concernant la raison de notre intérêt pour elle. Je pense que, si cet événement a été tellement relayé et commenté sur les réseaux sociaux, c’est parce qu’il est représentatif de notre ambivalence vis-à-vis du bonheur affiché par les instagramers. Nous les aimons, nous les envions, nous voulons devenir comme eux, mais, dans le fond, nous savons que ce bonheur affiché est un leurre et le caractère ostentatoire de celui-ci nous dérange plus que nous sommes disposés à l’admettre. Oui, même si nous ne nous l’admettons pas facilement, nous aimerions que cesse ce cauchemar dont, à l’instar de Gabby Petito, « on ne sort jamais ».

Instagram, divinité du bonheur

Instagram voudrait apparaître comme une divinité du bonheur mais celle-ci produit beaucoup de malheur. Une étude publiée dans le Wall Street Journal le 14 septembre 2021 indique que « 32% des jeunes filles ont déclaré qu’Instagram les faisait se sentir encore plus mal dans leur peau. » Les données utilisées par le journal viennent d’une étude interne commandée par Facebook, à qui Instagram appartient, et que le journal a pu consulter. Dans une autre étude citée par le Wall Street Journal et réalisée auprès d’adolescents aux États-Unis et au Royaume-Uni, 40% des utilisateurs qui se trouvent « peu séduisants » estimeraient que ce sentiment est lié en partie à Instagram. Les documents mis à jour font aussi mention du sentiment d’addiction que beaucoup de jeunes ressentent. « Les adolescents n’aiment pas le nombre d’heures qu’ils passent sur Instagram », est-il notamment écrit sur un des documents consultés par le Wall Street Journal, « mais ils ont l’impression de devoir être présents malgré tout. Ils ne peuvent pas s’arrêter, même s’ils savent que c’est mauvais pour leur santé mentale. »

Instagram voudrait apparaître comme une divinité du bonheur mais celle-ci produit beaucoup de malheur. Et elle ne produit pas seulement du malheur chez ceux qui se sentent « peu séduisants ». Elle a également régulièrement besoin d’une victime innocente à sacrifier pour que son règne perdure. Quelques soient les motivations du crime et du suicide, quelques puissent être les antécédents de Brian Laundrie, c’est Instagram qui a tué Gabby Petito et c’est Instagram qui continue à bénéficier de sa mort. Instagram, divinité du bonheur, se nourrissant du malheur, et transformant la vie privée de tous ses utilisateurs en métier.

Le bonheur est un métier

« Le bonheur est un métier », le titre très drôle de Wolinski, n’est plus si drôle maintenant que Gabby Petito est morte. Gabby Petito a pu à la fois vivre l’enfer avec Brian Laundrie et s’attacher à l’expression publique de leur bonheur conjugal. Elle a pu vivre dans une promiscuité anxiogène et s’attacher à l’expression publique d’une vie libre et aventureuse se déroulant dans les grands espaces et destinée à apparaître comme modèle « inspirant », comme « influence ». Cette expression était son « art », sa « création ». Elle croyait au bonheur promis par Instagram. Elle essayait d’incarner un « style de vie », et elle en est morte. Le cas de Gabby Petito n’est pas une exception dans le monde des influenceurs. Sur Instagram, le bonheur est notre métier. Sur Instagram, nous sommes tous des « travailleurs de la vie privée ». Comme dirait Shelley Duvall dans Trois femmes, nous ne devenons pas « influenceurs » parce que nous en avons envie. Nous devenons influenceurs parce que c’est ce que nous sommes supposés faire. Sur les réseaux sociaux, nous sommes tous des « travailleurs de la vie privée » et nous le savons. Mais nous savons aussi que, plus nous essayerons d’influencer les autres par notre « style de vie », plus nous nous mettrons en danger de mort.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Leo / Blast

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