Infernet / Manti Te’o, le footballeur et la chimère

Vivre ? Les serviteurs feront ça pour nous.
Villiers de l’Ilse-Adam
Manti Te'o
J.Mersits/Newscom/SIPA

Nos avatars et nous

Avatara est un mot sanskrit signifiant la « descente » ou l’incarnation, sous forme humaine ou animale, d’une divinité dans le monde. Si le terme vient initialement de l’hindouisme, il désigne dans le monde moderne la représentation informatique d’un internaute. Sur Internet, nous ne rencontrons jamais personne. Sur Internet, nous rencontrons des avatars.

Si une divinité, lorsqu’elle descend dans le monde, peut prendre une forme animale ou humaine, un être humain, lorsqu’il descend dans le monde numérique, doit à son tour prendre une forme. Cette forme consiste en un certain nombre d’images, de mots, d’idées, de références. Elle consiste en un ensemble de données. C’est cet ensemble de données qui vaut pour une identité, mais la relation entre une identité et la forme qu’elle prend sera toujours de l’ordre de l’hypothèse, de la supposition, du problème. Nous ne sommes pas exactement nos avatars et les avatars que nous rencontrons ne sont pas exactement des personnes non plus. Pourtant, nous faisons toujours comme si c’était le cas. Nous faisons comme si rencontrer une personne sur Internet, discuter ou même se lier avec elle, n’était pas un problème.

Si nous n’avons jamais rencontré un individu en dehors d’Internet, si le seul accès que nous avons eu à la personnalité de celui-ci est son avatar, il faudrait, par prudence, considérer tout ce que nous avons vécu et échangé avec lui comme une fiction. Mais cette idée n’est pas simple à accepter. Elle entre en contradiction avec les émotions que nous procurent les relations avec un avatar. Même si celui-ci n’est pas authentiquement une personne, les émotions que cet avatar nous procure sont réelles. Et même si notre relation avec lui est une fiction, toutes les souffrances qui naissent de cette relation sont réelles. Et c’est ce qu’aura vécu le footballeur américain Manti Te’o : amoureux d’une femme qu’il n’a jamais rencontrée, amoureux d’une Chimère.

La ballade de Manti Te’o et Lennay Kekua

Manti Te'o
J.Meric/Getty images

Manti Te’o est né le 26 janvier 1995 à Hawaï. D’origine polynésienne, il est membre de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, une communauté religieuse plus connue sous le nom d’Église des Mormons. En 2009, il rejoint les Fighting Irish, l’équipe de football de l’université de Notre-Dame, dans l’Indiana. Il est très vite reconnu pour son talent et on le considère comme un des meilleurs espoirs de la National Football League. Le moment où il commence à communiquer avec une jeune femme nommée Lennay Kekua n’est pas clair, mais se situe sans doute entre 2010 et 2011 sur Facebook.

Facebook de Lennay Kekua/Ronaiah Tuiasosopo

Lennay Kekua a 19 ans et étudie à Stanford en Californie. Lennay a beaucoup de points communs avec Manti Te’o. Comme Manti, elle est d’origine polynésienne. Comme lui, elle aime le sport et joue dans une équipe de volleyball. Comme lui, enfin, elle est très croyante. Lennay Kekua et Manti Te’o communiquent d’abord sur Facebook mais basculent sur Twitter en automne 2011 et c’est sur Twittter que se fera la plus grande partie de leurs échanges.

Facebook de Lennay Kekua/Ronaiah Tuiasosopo

Lennay utilisera plusieurs comptes Twitter successifs : @lovalovaloveYOU, @LennayKay et @LoveMSMK. Ces dernières initiales sont celles de « My Saviour My King », un célèbre chant religieux. Dans les premiers tweets qu’elle poste et auquel Manti va réagir, Lennay raconte qu’elle sort d’une relation sentimentale qui n’a pas bien marché : « Ce moment bizarre où il raccroche sans avoir dit je t’aime » écrit-elle le 13 octobre. Le 16 octobre, elle évoque le cancer de son père : « Merci Jésus d’être auprès de mon Papa alors qu’il combat le cancer. Je crois que tu es le guérisseur de toutes choses et je t’aime. » Le 18 octobre, elle définit sa situation sentimentale : « Je ne suis pas seule. Je ne suis pas prise. Je me réserve pour qui me méritera. » Mais le 22 octobre, Manti est déjà son « bébé d’amour », à en croire le tweet qui annonce le match entre l’équipe de Notre-Dame et celle de l’Université de Californie du Sud. Un match auquel elle ne pourra, hélas, pas se rendre parce qu’elle est attendue à un mariage : « Que mon bébé d’amour joue magnifiquement ! Joue de tout ton cœur et sache que je te soutiens depuis ce mariage. » Le père de Lennay meurt le 10 novembre : « Un cœur d’or a cessé de battre, ses mains se sont étendues pour se reposer. Dieu a brisé notre cœur pour nous prouver qu’il ne prend que les meilleurs. » Enfin, neuf jours plus tard, le 19, elle soutient Manti qui est désormais sa « deuxième moitié » et qui la consulte pour la rédaction de ses discours d’encouragement à son équipe : « C’est l’heure du match pour ma deuxième moitié !!! Allez les Irish !!! Je t’aime mon cœur ! De rien pour mon extraordinaire discours d’avant-jeu ! Lol Dieu te bénisse ! »

Manti Te’o voudrait bien rencontrer Lennay mais ils sont très éloignés l’un de l’autre : lui à Notre-Dame, dans l’Indiana, et elle à Stanford, en Californie. Pendant les vacances de Noël de 2011, ils sont cependant tous les deux à Hawaii. Manti compte alors retrouver Lennay chez un ami à lui, mais Lennay annule à la dernière minute.

À partir de 2012, ils sont officiellement en couple sur les réseaux sociaux. Ils ne se sont toujours pas rencontrés mais ils se parlent tous les soirs au téléphone ou par l’application FaceTime.

Maladie et mort de Lenny Kekua

Le 28 avril 2012, alors que Manti s’apprêtait à aller la visiter, Lennay Kekua est soudain victime d’un accident de voiture. Elle est plongée dans le coma et Manti échange alors avec son frère Kainoa qui l’informe des développements de sa situation jusqu’au réveil de Lennay le 9 juin. Lennay Kekua reste encore hospitalisée pendant deux mois. Pendant cette hospitalisation, les médecins découvrent qu’elle est atteinte de leucémie. Elle reçoit une transplantation de moelle osseuse et, alors qu’elle est encore hospitalisée, elle est diplômée de l’Université de Stanford.

Plus Lennay vit des choses douloureuses, plus Manti l’aime et l’admire. Il s’endort avec son téléphone allumé contre lui chaque nuit pour entendre le son de la respiration de Lennay au réveil. Bien qu’elle soit très malade, Lennay demande à Te’o de ne jamais cesser de jouer :

« Bébé, si quelque chose m’arrive, promets-moi que tu resteras là et que tu continueras à jouer et que tu me feras honneur dans ta façon de jouer. »

À sa demande, Manti ne manque donc jamais une partie. Il décide également de rendre publique l’existence de Lennay et la nature de leur relation dans la presse. Désormais Lennay ne fait pas seulement partie de la vie de Manti et de celle de ses contacts sur les réseaux sociaux, elle fait aussi partie de la vie publique du footballeur et même, déjà, de sa « légende ».

Le 12 septembre 2012, Manti reçoit un coup de fil de ses parents qui l’informent du décès de sa grand-mère. Six heures plus tard, c’est un deuxième coup de fil, du frère de Lennay cette fois. Kainoa l’appelle pour lui dire que celle-ci vient également de succomber à sa leucémie. Respectant les vœux de cette dernière, Manti Te’o joue malgré tout quatre jours plus tard contre l’équipe des Wolverines, de l’Université du Michigan. Le match qu’il gagne alors est un tournant dans l’histoire de cette équipe. Interviewé à la sortie du match, Manti Te’o déclare qu’il n’aurait pas pu gagner sans l’amour de sa grand-mère et de sa petite amie, toutes deux décédées.

L’histoire de Manti Te’o et de Lennay Kekua est alors extrêmement médiatisée. On en parle sur CNN, dans le New York Times. À la chaîne de sport ESPN, le 2 octobre, Manti lit des extraits des lettres de Lennay et dit que « c’est la plus belle fille qu’il ait jamais rencontrée. » L’émission de CBS « This Morning » raconte également leur tragique histoire d’amour et cite Lennay écrivant à Manti Te’o : « Bébé, si quelque chose m’arrive, promets-moi que tu resteras là et que tu continueras à jouer et que tu me feras honneur dans ta façon de jouer. »

Le 22 septembre, le jour même des funérailles de Lennay Kekua en Californie, Manti Te’o joue et gagne avec son équipe un autre match contre les Wolverines. Le coach des Fighting Irish, Jack Swarbrick, dédie le ballon à la mémoire de Lennay Kekua.

Lenny Kekua, contre-enquête

Deux journalistes trouvent tout de même toute cette histoire un peu bizarre. Il s’agit de Timothy Burke et de Jack Dickey, qui travaillent pour le site web d’actualité sportive Deadspin. Burke et Dickey vérifient la chronologie des événements, se rendent compte de nombreux problèmes, commencent à enquêter et publient un premier article le 16 janvier 2013.

Annette Santiago, la grand-mère de Manti Te’o, est bien morte le 12 septembre 2012. Toutes les sources concordent. Par contre, on ne trouve aucun avis de décès de Lennay Kekua ce jour-là, ni les jours qui suivent. Des tonnes d’articles de journaux racontent l’histoire de Lennay et Manti, mais les seules sources citées sont toujours les réseaux sociaux et les interviews du footballeur. Brian, le père de Manti Te’o, parle de la « belle relation » entre Lennay et son fils et évoque le fait qu’« une fois de temps en temps, elle venait à Hawaii, quand Manti était également de retour, alors ils se rencontraient à ce moment-là. » Mais en vrai, lors de l’unique fois où ils devaient se rencontrer, Lennay a annulé à la dernière minute.

Entre juin et juillet 2012, au moment où Lennay reçoit une transplantation de moelle osseuse, elle obtient également son diplôme de Stanford. L’information apparaît bien dans un article du New York Times mais on ne retrouve cette attribution de diplôme nulle part dans les archives de l’Université et aucune trace d’elle comme étudiante, à part ses propres tweets. Sur les réseaux sociaux, énormément de gens déplorent sa disparition, mais aucun ne semble l’avoir jamais rencontrée.

Le visage de Lenny Kekua : Diane O’Meara

Lennay Kekua a un visage. Si on cherche, on trouve d’elle de nombreuses photographies. Elle a même envoyé, lors d’une demande de Manti Te’o pour son père, un cliché d’elle avec les lettres MSMK écrites de sa main : les initiales de « My Saviour My King ».

Facebook de Lennay Kekua/Ronaiah Tuiasosopo

Les journalistes font une recherche « inversée » avec les photos de Lennay Kekua mais celle-ci ont été suffisamment retouchées pour ne pas permettre d’accéder facilement à leur source. Après un travail long et fastidieux, Timothy Burke et Jack Dickey découvrent une femme qui pourrait être le visage de Lennay : une certaine Diane O’Meara.


Today.com

Diane O’Meara confirme que les images de Lennay Kekua sont bien initialement les siennes. Mais celles-ci ont été détournées à partir de comptes privés. Elles ont donc été récupérées par un de ses contacts virtuels. Elle en soupçonne un, justement : celui qui lui a demandé de poser avec une feuille de papier et l’inscription MSMK ; cette photo qui avait servi, dans le récit de Manti Te’o à prouver l’existence de Lennay auprès de son père. Le correspondant de Diane lui avait demandé cette photo pour un slide-show d’anniversaire à destination de son cousin, hospitalisé. Il était assez vague dans son explication mais très insistant, au point qu’elle avait cédé pour avoir la paix. Cet ami virtuel est une vieille connaissance de lycée : un certain Ronaiah Tuiasosopo.

Le cœur derrière ce visage : Ronaiah Tuiasosopo


Copyright Ronaiah Tuasosopo

Fan de sport d’origine polynésienne et footballeur amateur dans ses jeunes années, Ronaiah Tuiasosopo travaille comme musicien dans l’église de son père, Titus Tuiasosopo, un pasteur et ancien footballeur lui-même. C’est donc bien Ronaiah Tuiasosopo l’homme derrière les comptes Facebook et Twitter de Lennay Kekua. Il a utilisé les images de son ancienne camarade de lycée pour composer son image. Il lui a inventé une famille et des amis et il a créé et nourri pendant des mois les comptes Facebook et Twitter correspondants à tous ces personnages nécessaires pour solidifier son récit. Lorsqu’il parlait au téléphone avec Manti, Ronaiah prenait une « voix de tête » et, pour masquer son visage lors de leurs dialogues sur Facetime, il prétextait un problème de connexion.

À la question « Pourquoi avez-vous fait ça ? » Ronaiah ne donna pas une réponse très claire. Lorsqu’on lui demande s’il était secrètement amoureux de Manti, Ronaiah répond : « Aussi bizarre et confus que cela puisse paraître, oui. » Par contre, il n’est pas capable de répondre à la question de son orientation sexuelle. Il dit qu’il ne sait pas s’il est homosexuel ou non. À partir de l’âge de 12 ans, il a été violé à répétition par un proche de sa famille et ces viols sont, explique-t-il, sa seule expérience d’une relation sexuelle. Ronaiah Tuiasosopo dit qu’il a inventé Lennay Kekua pour « s’évader ». Lennay était une sorte de deuxième personnalité pour lui. Elle était comme un alter ego. Il a inventé la personnalité de Lennay avec l’image de Diane O’Meara comme un masque. Et « ce masque lui servait à vérifier s’il pouvait être aimé » dira le Dr. Sophy dans une émission qui lui sera consacré. « Ce qui était validant, ajoute Ronaiah, c’était de voir l’impact que Lennay pouvait avoir sur Manti. Sa personnalité, son bon cœur, son humilité. Ce que Manti partageait avec le monde au sujet de Lennay me donnait une idée de ce que je pouvais avoir en moi et pouvait m’aider à devenir une meilleure personne. »

Peu de temps avant la publication de l’article qui révèle son identité, Ronaiah appelle Manti Te’o pour se présenter et s’excuser. Doublement dévasté, le footballeur lui demande de ne jamais plus tenter de lui parler. Ce qu’il lui a dit alors, c’est que, pour lui, la femme qu’il aimait est morte le 12 septembre. L’histoire était une fiction mais ce que ressentait Manti Te’o était réel : « Mes émotions étaient réelles, ma douleur et mon chagrin était réels. » « Réaliser que j’ai été la victime d’une blague macabre était douloureux et humiliant » commentera Manti Te’o.

Catfish

Ce que Manti Te’o a vécu porte un nom : c’est un catfish. La définition que donne le Webster Dictionnary est : « catfish : personne qui utilise un faux profil personnel sur les réseaux sociaux à des fins trompeuses ou frauduleuses ». Si le nom catfish a dû être forgé pour qualifier cette pratique, c’est pour la distinguer d’autres types d’usurpation d’identité : en particulier l’escroquerie sentimentale, qui est à but purement et simplement lucratif. À la différence de l’escroquerie sentimentale, le catfish ne relève d’aucune nécessité financière mais renvoie à un besoin affectif à la fois plus mystérieux et plus profond.


Catfish, Universal Pictures

Le terme de catfish apparaît pour la première fois dans un documentaire du même nom réalisé par Henry Joost et Ariel Schulman en 2010. Catfish a ensuite donné naissance à une émission de MTV très populaire et qui existe toujours aujourd’hui : signe de l’importance du phénomène. Dans Catfish, les deux réalisateurs filment Nev Schulman, le frère d’Ariel, un jeune photographe new-yorkais de 24 ans contacté sur Facebook par une enfant peintre surdouée de 8 ans : Abby. Nev s’enthousiasme pour les peintures de la petite fille et sympathise avec la famille de celle-ci, qui vit dans le Michigan. Il s’attache particulièrement à la demi-sœur d’Abby, une jeune femme nommée Megan Faccio avec qui il entame une relation sentimentale teintée d’érotisme qui se transforme progressivement en amour passionné.


Catfish, Universal Pictures

Son désir de la rencontrer le mène dans le Michigan où il découvre que l’auteur des tableaux comme la personne avec qui il entretenait une relation amoureuse est en réalité une femme d’une cinquantaine d’années : Angela, une mère de famille malheureuse qui utilise l’image d’une certaine Aimee Gonzales, qu’elle a récupérée sur les réseaux sociaux. Elle nourrit également une vingtaine de comptes Facebook différents, qui correspondent à l’ensemble de la communauté d’amis de Megan. Comme Ronaiah, elle n’est pas totalement capable d’expliquer son geste, mais on sent son extrême détresse, sa profonde souffrance, son ennui terrible.



Catfish, Universal Pictures

Le terme de catfish provient d’une discussion entre Nev et le mari d’Angela, Vince. Celui-ci lui explique que lorsque les morues sont transportées par bateau, l’inactivité des poissons dans les bacs a un impact sur leur qualité. Certains pêcheurs ajoutent des catfish, des poissons-chats, pour les garder actives afin de préserver la qualité de leur chair. Pour Vince, Angela est un poisson-chat : sa personnalité étrange le garde toujours dynamique, toujours actif.

Selon un sondage réalisé par MTV chez les 18-24 ans, une personne sur quatre entretiendrait une relation en ligne avec un catfish. Mais il est évidemment totalement impossible de comptabiliser les catfish. Certains catfish n’ont qu’une seule identité imaginaire et n’ont vécu qu’une seule histoire virtuelle avec une personne rencontrée sur les réseaux. D’autres sont des récidivistes irrépressibles et sont allés jusqu’à nouer jusqu’à 400 relations distinctes à partir de photos volées sur d’autres comptes et de récits de vie imaginaires.

Les catfish ont des profils incroyablement variés. Certains sont célibataires et ne s’estiment pas suffisamment séduisants pour vivre une histoire avec la personne de leur choix. D’autres sont mariés mais ressentent le besoin d’avoir ces relations parallèles imaginaires avec des personnes qu’ils ne veulent surtout pas rencontrer. Dans tous les cas, ils savent cependant toujours qu’ils dupent l’autre et que la relation est vouée à échouer, mais ils ne peuvent simplement pas s’empêcher d’agir comme ils le font.

Seule une minorité de catfish semble se réjouir de cette manipulation. Ce sont ceux qui le font à partir d’intentions mauvaises – pour le plaisir de tromper, voire de harceler, d’autres personnes. Mais la plupart des catfish le vivent dans la honte. De celle-ci découle une double honte : une honte pour la personne dupée et une honte pour le dupeur.

Si le nom de catfish a été utilisé pour définir cette pratique, c’est peut-être pour son ambiguïté : on croit avoir affaire à un chat et on a affaire à un poisson.

Mais on peut également l’entendre d’une autre façon, plus inquiétante : sans le savoir, les catfish nous gardent suffisamment en tension pour que nous ne quittions jamais les bacs que sont aujourd’hui les réseaux sociaux. L’illusion dans lequel ils nous retiennent contribuent à faire de nous cette chair délicieuse, profondément malheureuse mais continuellement stimulée, dont les réseaux se nourrissent.

L’amour agissant et l’amour imaginatif


Laura, Otto Preminger (20th Century Fox)

Ce n’est évidemment pas nouveau de tomber amoureux d’un personnage de fiction, de tomber amoureux d’une image. La littérature, la poésie ou le cinéma – de la Laure de Pétrarque à Laura d’Otto Preminger – se sont nourries de tout ce rapport imaginaire à l’amour. Ce qui est nouveau, c’est de pouvoir interagir avec des avatars qui semblent se soumettre à notre vision idéalisée de l’amour. Ce qui est nouveau, c’est de pouvoir donner, par eux, une réalité apparente au fantasme. Ce qui est nouveau, enfin, c’est de vivre une histoire d’amour sans avoir à nous confronter aux imperfections d’autrui. Mais ce que produit cette réalisation du fantasme, c’est un double sentiment de honte.

Et ce que cela nous raconte du problème des avatars et de notre « descente » dans une identité numérique, c’est qu’ils généralisent une des aberrations de notre rapport à l’amour : à savoir que notre recherche de l’amour puisse également s’accompagner d’une fuite panique devant l’amour. Et c’est de cette aberration et de la honte qu’elle suscite que se nourrissent les réseaux sociaux. C’est de la perpétuation de notre malheur et de notre honte devant celui-ci.

Dostoïevski

C’est ce que Fiodor Dostoïevski expliquait par l’intermédiaire du starets Zossime dans Les frères Karamazov. Celui-ci y oppose deux types d’amour : l’amour agissant et l’amour imaginatif. L’amour agissant est difficile. Il nous demande énormément d’efforts. Il nous demande d’affronter nos mensonges et d’examiner ce qu’il peut y avoir de laid à l’intérieur de nous. « Je regrette de ne rien pouvoir vous dire de plus réconfortant, dit Zossime, car l’amour agissant, à côté de l’amour imaginatif, est une chose cruelle et effrayante. L’amour imaginatif a soif d’une prompte réalisation donnant des satisfactions rapides et il veut que tout le monde le voie. On en arrive en effet à donner jusqu’à sa vie, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps, mais s’accomplisse au plus vite, un peu comme à la scène, que tout le monde vous regarde et vous loue. Alors que l’amour agissant, c’est un travail et une discipline. »

L’amour imaginatif correspond bien à l’amour que l’on peut rencontrer sur les réseaux. C’est cet amour imaginatif qui explique qu’on puisse s’inscrire en couple sur Facebook sans s’être jamais rencontré, ou décider de se marier après quelques mois d’échange sur Twitter. C’est cet amour imaginatif qui nous rend dépendant des réseaux et de leurs nombreuses sollicitations affectives : les petits cœurs sous les photos et les compliments dans les messages privés qui reconduisent perpétuellement la promesse d’un grand amour idéal qui ne viendra jamais. L’amour imaginatif tire parti de cet idéal amoureux mis le plus souvent à mal par l’expérience douloureuse de la réalité. Il tire parti de notre peur d’être déçu par les rencontres amoureuses et de notre volonté de rester à l’intérieur d’une projection idéale, à l’intérieur d’un rêve. Cet amour imaginatif peut d’ailleurs momentanément donner des ailes. La relation imaginative entre Lennay et Manti a pu produire certaines satisfactions évidentes : des satisfactions pour Manti qui était porté par cet amour à se parfaire en tant que joueur ; des satisfactions pour Ronaiah qui y découvrait la possibilité de « devenir une meilleure personne ». Mais le moment où il a révélé son véritable visage était infiniment plus cruel et plus effrayant que tout ce que l’amour agissant aurait pu exiger.

Nous épargnant d’affronter nos mensonges et d’examiner ce qu’il y a de laid en nous, cet amour ne peut finalement produire que de la honte. Et si la honte du dupeur peut aisément s’expliquer par le fait de voir révélés au grand jour ses mensonges, la honte de sa victime ne se résume pas au fait d’avoir été dupée. Elle naît également de sa conscience intime d’avoir contribué, par son inclination à l’amour imaginatif, à son propre aveuglement.

Le dupeur sait que la personne que son interlocuteur aime n’est pas elle-même mais un avatar. Mais la question que nous pouvons nous poser est celle de la relation entre la personne dupée et sa propre identité numérique. Si Lennay Kekua était un personnage créé par Ronaiah Tuiasosopo, qui était le Manti Te’o à laquelle elle s’adressait ? Était-ce le Manti Te’o « réel » ou une projection idéale produite à l’intention de Lennay par celui-ci ? Son amour pour Lennay, né de leurs échanges téléphoniques, de leurs tweets et d’une poignée de photos, n’était-il pas également une fiction dans laquelle il pouvait s’inventer un personnage ? N’a-t-il pas trouvé dans cet amour imaginatif la possibilité de devenir cette figure mythique de footballeur au cœur brisé, veuf d’une personne qui était parfaite, « la plus belle fille qu’il ait jamais rencontrée » ? Enfin, cette image n’était-elle pas, pour lui, plus satisfaisante que celle que lui aurait renvoyé une personne réelle ? Et la même question se pose à chaque fois que nous entamons une relation avec une personne rencontrée sur les réseaux sociaux. Au moment où nous accordons une réalité pleine et entière à une personne dont nous ne connaissons que l’identité numérique, nous choisissons implicitement de nous confondre avec notre avatar. Nous sacrifions un peu de notre réalité et offrons un peu de notre énergie aux réseaux sociaux pour en obtenir quelques satisfactions momentanées. Nous savons, néanmoins, que nous n’en retirerons ensuite que de la honte.

Au moment où la Chimère meurt, rien n’est plus effrayant que le chagrin froid et impitoyable qu’elle entraîne. Rien n’est plus cruel que de nous rendre compte que, si celle-ci n’existait pas, alors la personne à qui elle s’adressait n’existait pas vraiment non plus.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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