La résistance culturelle russe en marche contre la guerre

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine, des Russes bravent les interdictions pour s'opposer à la campagne militaire de Vladimir Poutine, risquant ainsi leur carrière et leur sécurité. Leur expression est mise en danger par le muselage de la culture russe à l'étranger.

Dès le 24 février, premier jour de la guerre, alors que l'Occident condamnait d'une même voix la traversée de la frontière ukrainienne par les chars envoyés par Vladimir Poutine, des russes se sont joints aux protestations, tant par la parole que les actions. Sur scène, dans la rue, dans la presse, sur internet... Partout où ils peuvent, des artistes et acteurs culturels bravent la censure, au risque de subir la répression du régime de Moscou. Ce sont près de 11 000 personnes qui ont été arrêtées pour avoir pris part à des manifestations anti-guerre en Russie.

Les professionnels de la scène s'engagent

Parmi les premières personnalités russes à avoir annoncé leur désaccord, Elena Kovalskaya, la directrice du théâtre d'État et du centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou, avait donné sa démission en annonçant qu'il lui était « impossible de travailler pour un meurtrier et de toucher un salaire de lui ». Amplement retransmise par les médias du monde entier, sa décision est loin d'être un cas isolé. « Je pars aussi ! », a quant à lui écrit Mindaugas Karbauskis, le directeur artistique du Théâtre Maïakovski de Moscou sur Facebook.

Le metteur en scène à la carrière internationale Lev Dodine, qui était depuis 2002 directeur artistique et directeur général du Maly Drama Théâtre de Saint-Pétersbourg, également appelé Théâtre de l'Europe, a également affirmé son opposition à la guerre. Figure très importante du monde de la culture en Russie, il a publié dans les colonnes de la revue d’art dramatique Teatr une lettre ouverte à Vladimir Poutine, dans laquelle il écrit :

J’ai 77 ans et j’ai perdu au cours de ma vie beaucoup de gens que j’aimais. Aujourd’hui, alors qu’au-dessus de nos têtes, à la place des colombes de la paix, volent les missiles de la haine et de la mort, je ne peux dire qu’une chose : arrêtez ! 

Le magazine culturel russe Spectate a également publié une lettre ouverte « pour la paix en Ukraine » signée par 18 000 personnes travaillant dans le secteur des arts et de la culture. La revue avait repris l'expression officielle d'« opération militaire spéciale », précisant qu’elle ne pouvait utiliser d’autres mots « conformément à la volonté de l’État ». L’emploi des termes « guerre » et « invasion » est proscrit par le Kremlin et leur utilisation peut valoir une lourde peine de prison pouvant atteindre quinze ans. Pour des raisons de sécurité, le recueil de signatures est aujourd'hui à l'arrêt et le nom des signataires est confidentiel.

Les appels à la paix se font aussi sur scène. À l'issue de la représentation d'Aida, opéra de Giuseppe Verdi au Teatro di San Carlo de Naples, la soprano ukrainienne star Liudmyla Monastyrska et la célèbre mezzo-soprano russe Ekaterina Gubanova se sont prises dans les bras sous les applaudissements du public, qui s'est mis à crier « pace ! », paix en Italien. Sur la scène du Théâtre de la Taganka, à Moscou, le metteur en scène Maxime Issaïev a lancé un appel à la paix. Sa pièce a été immédiatement déprogrammée. Même sanction pour le jeune chef d’orchestre Ivan Velikanov, qui avait pris une initiative similaire dans la ville de Nijni Novgorod.

Côté musique populaire, le rappeur Miron Yanovitch Fyodorov, alias Oxxxymiron, véritable superstar en Russie, a quant à lui annulé ses concerts à Moscou et Saint-Pétersbourg en signe de protestation. « Vous avez beau essayer d'expliquer que ce n'est pas une agression mais une défense, ce n'est pas l'Ukraine qui a envahi le territoire russe. C'est la Russie qui bombarde un état souverain en ce moment même » a-t-il exprimé sur son compte Instagram, suivi par plus de 2 millions de personnes. Sur Instagram encore, la popstar Sergey Lazarev, autrefois fervent partisan de Poutine et représentant de la Russie à l'Eurovision 2016, a lancé un appel à ses 4,7 millions d'abonnés:

Asseyez-vous à la table des négociations ! Laissez les gens vivre ! Personne ne soutient la guerre ! Je veux que mes enfants vivent en paix ! 

La révolte silencieuse

Les milieux de la musique et du théâtre ne sont pas les seuls à affirmer leur opposition à la guerre. Risquant des violences physiques et des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans, les manifestants russes qui s'opposent à la guerre ont dû recourir à des formes plus subtiles de dissidence. Sur YouTube, le compte tout juste créé des Animator against war (Cinéastes d'animation contre la guerre) cumule déjà des milliers de vues. Le collectif, dont font partie plus de 200 auteurs, animateurs, illustrateurs, graphistes et techniciens du son russes, crée des courts métrages pour dénoncer l'invasion de l'Ukraine. Certains d'entres eux ont été arrêtés en marge d'initiatives artistiques pacifiques à Moscou.

Après les répressions violentes des dernières manifestations publiques, les gens ont peur d'aller s'exprimer dans la rue. Pour éviter les arrestations et les perquisitions, les militants pacifistes trouvent d'autres moyens de protestation. Ils déploient depuis la mi-mars de petits rubans discrets dans les villes russes. Ces morceaux de tissus verts (comme le mélange du jaune et du bleu du drapeau ukrainien) se sont rapidement multipliés et sont devenus en quelques jours le symbole d'une révolution silencieuse. De manière tout aussi discrète, le Mouvement du Printemps Démocratique édite des affiches et prospectus anti-guerre qui ressemblent aux courriers officiels de la ville de Moscou à imprimer soi-même et à distribuer dans les boîtes à lettres.

Le 8 mars, des femmes de toute la Russie ont déposé des chrysanthèmes et des tulipes liées par des rubans bleus et jaunes sur les monuments aux morts. L'action, menée par le groupe Feminist Anti-War Resistance (Résistante féministe anti-guerre), avait eu lieu lors de la journée internationale des droits des femmes. Historiquement célébrée de manière très importante en Russie, les femmes y sont traditionnellement couvertes de fleurs. « Nous, les femmes de Russie, refusons de célébrer le 8 mars cette année. Ne nous donnez pas de fleurs, il vaut mieux descendre dans la rue et les déposer en mémoire des civils morts en Ukraine », peut-on lire dans une déclaration du collectif.

La voie de l'exil

Alors que de nombreux opposants à la guerre ne veulent plus courir le risque d’une arrestation, un véritable exode est en cours dans les milieux culturels et artistiques. Nombreux sont les journalistes russes ayant choisi de quitter leur pays. Fuyant la censure, ils prennent la direction des pays qui bénéficient encore de liaisons aériennes avec la Russie, comme la Turquie, l'Azerbaïdjan, Israël, la Géorgie ou encore l'Arménie.

Parmi les artistes ayant choisi la voie de l'exil, l'écrivaine Lioudmila Oulitskaïa, détentrice en 2011 du Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, le réalisateur Kantemir Balagov, primé au Festival de Cannes en 2019 pour son film Une grande fille ou encore l'actrice russe Chulpan Khamatova, connue pour ses rôles dans Good bye Lenin! (2003) ou dans La Fièvre de Petrov (2021). Considérée comme une des meilleures actrices russes de sa génération, elle a annoncé avoir quitté son pays pour la Lettonie. Dans une interview diffusée sur Youtube, elle a dit se trouver à Riga, la capitale. Elle explique également que si elle désire retourner en Russie sans être jetée en prison, elle devra « arrêter de dire qu'il s'agit d'une guerre et d'une tragédie » ou « demander pardon de ne pas avoir soutenu l'opération militaire. » Elle ajoute : « Je ne suis pas capable d'ignorer ce que je vois de mes propres yeux. Je sais que je ne suis pas une traîtresse. J'aime profondément mon pays. »

Olga Smirnova, ballerine star du cultissime Théâtre du Bolchoï de Moscou, a quitté la troupe russe pour rejoindre le Dutch National Ballet d'Amsterdam. La danseuse a déclaré sur le réseau social Telegram (le plus important en Russie) être « contre la guerre de toutes les fibres de son être ». « Je n'aurais jamais pensé que j'aurais honte de la Russie », a-t-elle ajouté, insistant sur le fait que « personne ne peut rester indifférent à cette catastrophe. » « Olga Smirnova a été très claire dans sa récente dénonciation de l'invasion russe en Ukraine, ce qui rend impossible son travail dans son pays natal », a expliqué dans un communiqué le Dutch National Ballet, mercredi 16 mars.

Vladimir Ourine, le directeur du Bolchoï, est lui-même signataire de la lettre ouverte pour la paix de la revue Spectate, ce qui lui a valu de nombreuses attaques de la part des médias russes proches du pouvoir, ces derniers l'ayant accusé de trahison.

La pression sur les artistes russes

Il est jusqu’à présent le plus éminent des artistes russes à avoir démissionné de son poste depuis le début de la guerre de Poutine en Ukraine 

C'est de cette manière que le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung annonçait, dimanche 6 mars, que le chef d’orchestre Tougan Sokhiev quittait ses fonctions de directeur musical du Bolchoï, ainsi que de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Le chef d'orchestre a expliqué refuser de choisir entre les « deux traditions culturelles » des deux orchestres qu'il dirige et juge « choquant et blessant » que « certaines personnes remettent en question son désir de paix et pensent qu'en tant que musicien, il ne puisse parler d’autre chose que de la paix sur notre planète »

Comme Sokhiev, beaucoup de personnalités russes se sont retrouvées dans la situation impossible de devoir répondre à la fois aux demandes des institutions culturelles occidentales et celles des autorités russes. La chanteuse d'Opéra Anna Netrebko a ainsi perdu ses contrats en Allemagne, en Suisse et aux États-Unis. La soprano avait déjà chanté au Kremlin et avait soutenu publiquement Vladimir Poutine lors de l’élection présidentielle de 2012. La star a depuis indiqué sur Facebook être « opposée à la guerre ». Elle a précisé : « Obliger les artistes ou n’importe quelle figure publique à exprimer son opinion politique en public et à dénoncer sa patrie n’est pas juste. »

Dans le monde entier, la censure fait rage

Partout sur la planète, les artistes russes ont été écartés dès les premiers jours de la guerre. Les festivals de cinéma de Glasgow et Stockholm ont annoncé boycotter les délégations russes. À Londres et New York, des salles de concert ont annulé les représentations de musiciens et ballets russes. L'Hermitage d'Amsterdam, dépendance de l’Hermitage de Saint-Pétersbourg, a rompu ses liens avec le célèbre musée russe. « La guerre détruit tout. Même 30 années de collaboration », a indiqué le musée hollandais dans un communiqué.

La Dublin International Piano Competition en Irlande et la Honens International Piano Competition au Canada ont toutes deux annulé les invitations aux jeunes pianistes russes à venir participer à leurs concours cette année. Mondialement connues, les deux institutions offrent des opportunités à de jeunes pianistes du monde entier. « Je suis curieux : comment est-ce que ça va aider à mettre fin à la guerre ? » a réagit Roman Kosyakovshared, un pianiste de 29 ans qui s'est vu refuser la participation aux compétitons. Résident au Royaume-Uni, où il a étudié au conservatoire, il a ajouté : « Je comprends les restrictions, mais ce n'est pas juste et c'est terrible de prendre de telles décisions envers les citoyens russes. »

« Un échange artistique ouvert est toujours une bonne chose », a déclaré Mikhaïl Baryshnikov, l'un des plus grands danseurs de ballet d'origine soviétique des années 70 dans de The Guardian. « Je ne pense pas qu'il soit juste de faire peser le poids des décisions politiques d'un pays sur le dos des artistes ou des athlètes, qui peuvent avoir des membres de leur famille vulnérables dans leur pays d'origine. Pour les personnes qui se trouvent dans ces positions exposées, la neutralité est une déclaration puissante » a-t-il précisé. Il a rejoint d'autres artistes russe célèbres qui critiquent le Kremlin dans la création de True Russia, une campagne de financement participatif visant à créer une meilleure compréhension de la culture russe et à collecter des fonds pour aider les réfugiés.

Pour Natalia Priluskaya, chercheuse au bureau de recherches sur la Russie et l'Asie Centrale d'Amnesty International, un rejet global de l’art et de la culture russes présente des risques. Elle explique dans une interview à France 24 :

La propagande russe est assez habile pour pervertir ce qui se passe, afin de pouvoir dire : “Nous vous l’avions dit depuis des lustres, l’Ouest est contre la Russie dans son ensemble. Pas contre Poutine ou les oligarques, mais bien contre la Russie.

Continuer à promouvoir la culture russe

En France, des institutions culturelles majeures ont publiquement pris position contre le boycott systématique des artistes russes. C'est le cas du Festival d’Avignon, qui a programmé dans sa Cour d’honneur la nouvelle pièce du dramaturge Kirill Serebrennikov, ou du Festival de Cannes, qui, malgré sa décision de ne pas recevoir de délégation officielle russe, ne veut pas faire porter à tout un peuple la responsabilité des actes de son gouvernement.

De tous temps, des intellectuels russes ayant majoritairement contribué à la création de la culture européenne et mondiale se sont opposés à leurs gouvernements et ont été réprimés. Alexandre Pouchkine avait été condamné à l'exil par l'empereur Alexandre Ier après que ses poèmes aient été jugés séditieux et Mikhaïl Boulgakov avait passé sa vie à subir la censure soviétique. Interdire Tchaïkovski (qui était considéré par les nationalistes russes du XIXe siècle comme un occidentaliste) comme l'a fait l'orchestre philharmonique de Cardiff et annuler un cours sur Fiodor Dostoïevski (qui avait été condamné à mort, puis gracié et envoyé au bagne pour ses idées révolutionnaires) comme a tenté de le faire l'université de Milan ne fait aucun sens.

Il faut évidemment promouvoir et soutenir les artistes ukrainiens et il est justifiable de ne pas laisser de place aux artistes russes qui affichent leur soutien à Vladimir Poutine et à la guerre. Néanmoins, museler sans discernement la totalité des personnalités russes est un terrible danger pour la liberté d'expression, la pluralité des points de vue et la paix. Qu'ils soient connus ou non, qu'il s'agisse de stars d'opéra ou de ballet, de cinéastes ou d'activistes discrets, il est nécessaire de ne pas les censurer et de leur donner de la visibilité, des moyens, des canaux et des espaces d'expression. Tout en leur offrant une potentielle protection grâce une reconnaissance internationale, il est essentiel que leurs messages puissent exister et de toucher le plus de monde possible, pour que les risques qu'ils prennent ne soient pas vains.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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