Le génocide des Ouïghours expliqué en BD

Lorsqu’ils évoquent le régime chinois, les médias occidentaux se focalisent souvent sur le risque de conflit imminent avec Taïwan. Ils évoquent plus rarement un génocide en cours, pourtant reconnu par l’Assemblée nationale française cette année, et qui compte déjà plus d’un million de victimes : celui du peuple ouïghour. Une bande dessinée écrite par un reporter ayant consacré vingt-cinq ans de travail sur le sujet fait le point.

Couverture "Les Ouïghours, un peuple qui refuse de mourir" de Eric Darbré et Eliot Franques

Cinquante-six groupes ethniques peuplent la Chine, tous reconnus et répertoriés par le régime. L’un d’eux est archi majoritaire : les Hans, qui représentent 92% de la population tout en n’occupant que 40% du territoire. Parmi les ethnies minoritaires, l’une d’elle, d’origine turque, vit dans la région du Xinjiang, dans le nord-ouest du pays. Ces onze millions et demi de citoyens chinois (une goutte d’eau à l’échelle du pays), les Ouïghours, sont musulmans.

Présent dans la région depuis plus d’un millénaire, ce peuple a son propre dialecte, écrit avec l’alphabet arabe et il se trouve selon la République populaire de Chine mal intégré à la communauté chinoise. Le régime a installé en 2014 une politique de mise au pas, visant à coloniser la région, emprisonner et torturer massivement ses habitants (y compris les enfants), violer et stériliser les femmes. Des faits officiellement qualifiés de génocide par une dizaine d’Etats (dont la France) dans l’indifférence collective. 

Du malheur d’habiter une région riche

Une bande dessinée écrite par Éric Darbré, grand reporter, s’efforce de faire le point et d’informer sur le sujet pour donner voix aux victimes, afin que personne ne puisse plus dire qu’il ne savait pas. La plus grande interrogation de l’auteur : pourquoi ce peuple est-il à ce point victime de tant d’indifférence, alors que les Tibétains avaient su mobiliser de nombreux militants autour de leur cause dans les années 1990 ?

Éric Darbré est un spécialiste du sujet, qui s’est intéressé aux Ouïghours bien avant que ce peuple ne fasse l’actualité : il a passé vingt-cinq années à enquêter sur la région du Xinjiang. Car le “problème” ouïghour n’est pas récent : les tensions couvent depuis près d’un siècle, et se sont intensifiées dans les années 1990, période où le régime chinois a accentué sa politique répressive.

Les Ouïghours, un peuple qui refuse de mourir.

Le malheur des Ouïghours, c’est d’habiter une terre très riche. Sur un plan agricole, leur région est la première productrice mondiale de tomates, et la deuxième pour le coton, qui se trouve être d’excellente qualité et vendu à bas prix grâce à la main d'œuvre ouïghoure surexploitée. On y trouve aussi du plomb, de l’or, du cuivre, de l’argent, et des métaux rares comme le béryllium et le lithium. Sur le plan énergétique enfin, s’y trouvent les plus grands gisements de charbon, de gaz, de pétrole et d’uranium de Chine. Leur exploitation sauvage fait des villes de la région les plus polluées du monde, ce qui n’est pas forcément un hasard : le media Reporterre qui y a consacré un article n’hésite pas à parler de véritable “racisme environnemental”. Quarante-six essais nucléaires y ont été organisés, à ciel ouvert, jusqu’en 1996, provoquant une explosion de la surmortalité, ainsi, affirme Éric Darbré que des essais balistiques et bactériologiques.

Un chaos entretenu par le régime chinois depuis Mao

Les prémices de l’histoire rappelés par cet album sont difficiles à croire. Dans les années 1940, les Ouïghours commencent à rêver d’émancipation. Plusieurs pays frontaliers sont turcophones, comme eux ; il ne leur déplairait pas de faire sécession pour les rejoindre. En 1944, une République du Turkestan orientale est proclamée, qui dispose d’un gouvernement et de sa monnaie. Lorsque Mao Zedong accède au pouvoir en 1949, il invite ce gouvernement à le rencontrer à Pékin, et à participer à la Conférence consultative politique du peuple chinois qui s’apprête à proclamer la République populaire de Chine. Les onze membres du gouvernement de la République du Turkestan orientale montent dans un unique avion, qui n’arrivera jamais à destination. Quelques jours plus tard, Mao envoie l’armée reconquérir la région par la force.

Les Ouïghours, un peuple qui refuse de mourir.

Depuis lors, les tensions se ravivent par épisodes. Dans les années 1990, plusieurs manifestations se transforment en émeutes et sont réprimées dans le sang. La Chine lance alors une stratégie de colonisation de la région par la technique de “l’ensablement” : des dizaines de milliers de Chinois appartenant à d’autres ethnies que les Ouïghours sont envoyées dans la région avec la promesse d’y obtenir des terres, de l’argent et un emploi. Grâce à cette politique qui évoque celle d’Israël dans les territoires occupés, les Hans sont aujourd’hui presque aussi nombreux que les Ouïghours dans le Xinjiang.

Un génocide à ciel ouvert

Dans le même temps, la population ouïghoure se trouve persécutée. Des rapports de l’ONU affirment qu’aujourd’hui plus d’un million de Ouïghours sont enfermés dans plus de trois cent camps de “rééducation”, répertoriés par images satellites. D’autres sources évoquent des chiffres plus importants, jusqu’à trois millions de personnes emprisonnées. Éric Darbré parvient à circuler devant l’un de ces camps, pour témoigner de ce qu’il y voit : “des bagnards en plein XXIe siècle…” Les Ouïghours s’y trouvent soumis aux travaux forcés (parfois au profit de multinationales occidentales) et rééduqués politiquement. Tout est mis en place dans ces camps pour les détruire psychologiquement, leur laver le cerveau. La nourriture ne comble pas les besoins élémentaires. Les nombreuses “punitions” relèvent de la torture.

Les Ouïghours, un peuple qui refuse de mourir.

« Briser leur lignée, couper leurs racines, rompre leurs liens, anéantir leurs origines (...) Les éliminer (…) les détruire entièrement. ». « Nous devons être aussi durs qu’eux et n’avoir absolument aucune pitié ». Ces fragments de discours de hauts responsables chinois ont été révélées par les Xinjiang Papers, des documents confidentiels publiés par le New York Times en novembre 2019. Un objectif qui avance chaque jour : l’héritage culturel des ouïghours est rasé, leurs villes détruites, les mosquées et les cimetières sont réduits en cendres. Les femmes sont stérilisées de force et de nombreux enfants enlevés à leurs parents pour être placés dans des orphelinats.

L’Islam radical est un prétexte souvent utilisé par le régime chinois pour justifier ces exactions. Pourtant, la tradition religieuse ouïghoure est très éloignée des courants extrémistes… ce qui pourrait ne pas durer. La situation est parfaitement restituée par un dialogue d’Éric Darbré avec un résistant :  

 

”Pour l’instant, les seuls à nous tendre la main, ce sont les islamistes, ceux d'Afghanistan et des pays arabes”

“Vous n’avez rien à voir avec eux : vous n’êtes pas des fous de Dieu”

“On finira par le devenir si personne ne nous aide”.

Le 20 janvier 2022, l’Assemblée Nationale française a reconnu dans la politique de la République populaire de Chine un crime contre l’humanité et un génocide. Seuls LFI et le PCF, qui ont préféré s’abstenir, ont empêché que ce vote soit unanime. Depuis ? Rien ! Nos députés sont passés à autre chose. Comment est-il possible de prendre le temps de débattre et voter pour reconnaître le déroulement en cours d’un crime contre l’humanité avant de remettre le dossier sous la pile ? Il n’est pas interdit de poser la question à son député.

Les Ouïghours, un peuple qui refuse de mourir.

Les Ouïghours, un peuple qui refuse de mourir, BD d’Eric Darbré et Eliot Franques, Marabulles, 160 pages, 21 €

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardin

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