Les députés, les lobbys et la guerre

Pour le grand linguiste et philosophe américain Noam Chomski il n’y a que deux façons d’envisager une sortie de la guerre en Ukraine : la destruction d’un des belligérants, ou la négociation. Même si l’Union européenne (UE) dit tenter de poursuivre des négociations avec la Russie, en exportant des armes létales à l’Ukraine, en réanimant les volontés d’adhésion à l’OTAN comme en Finlande et en Suède, en augmentant ses budgets militaires, l’Europe fait le choix des armes. Alors que tout dans son ADN repose sur l’idée de paix et de non-intervention depuis sa création trempée dans le credo du « plus jamais ça ! » après la 2e Guerre mondiale. Aujourd’hui, l’Union européenne bascule cul par dessus tête et décide de devenir une « hard power ». C’est l’essence même de l’Europe – et sa destinée – qui viennent d’être littéralement transformées. Comment en sommes-nous arrivés là, et surtout, où va l'Europe ?

En mars dernier, le journal allemand Die Zeit s’inquiétait sérieusement de la décision soudaine de l’Allemagne de se réarmer à hauteur de 2% de son PIB « les décisions politiques déclenchent des événements si importants pour l’histoire d’un pays que ce n’est que bien plus tard, avec le recul, que l’on peut vraiment les comprendre » (1).

Mais aujourd’hui, face à l’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie, dans les médias occidentaux une seule réalité prévaut, celle d’un réarmement militaire et idéologique de l’Europe. Nous semblons d'ailleurs éprouver de sérieuses difficultés à évoquer d’autres pistes possibles, ou à évaluer les conséquences de cette nouvelle « course aux armements ». Les Ukrainien·nes, véritables martyr·es pris au piège entre les deux zones qui s’affrontent depuis la Guerre froide, paient un tribut trop lourd pour qu’on puisse imaginer même ne pas les aider en leur envoyant des armes.

Mais l’escalade vertigineuse à laquelle nous assistons tous, impuissants que nous sommes semble-t-il à la stopper, a-t-elle à voir uniquement avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? Ne prend-elle pas sa source bien plus en amont, dans la complexité de l’écheveau historique et économique qui s’est tissé depuis la chute du Mur de Berlin, et les évènements qui se sont succédé ensuite ?

La guerre civile en Yougoslavie que l’Europe reste impuissante à résoudre sans l’aide des États-Unis, puis le Traité de Lisbonne qui scelle la naissance des Agences européennes de défense en 2003, poussent l’Europe à développer une stratégie militaire plus offensive. Mais, en l’absence d’une guerre inter-Étatique sur le sol européen jusqu’à 2022, cette transformation majeure ne trouve son origine que dans la froide « raison économique », celle des bénéfices que rapportent le développement et la vente d’armements technologiquement sophistiqués, produits par les grands groupes européens – et particulièrement les puissants groupes français, comme Thalès, Safran, Dassault Aviation, pour ne nommer qu'eux.

D’où le rôle crucial des lobbies militaro-industriels, qui en 2008 plongent littéralement au cœur de l’Union européenne – surtout dans les coulisses de la Commission, grande souveraine des institutions politiques de l’UE – pour arriver à transformer l’ADN de l’Europe et à faire en sorte que l’industrie des armes puisse enfin prendre sa part du gâteau, c’est-à-dire capter les alléchantes aides européennes et lancer un grand « marché unique » de la cybersécurité.

Graphique créé par HDMH sprl, tiré de la brochure "Une Union militarisée" de la Fondation Rosa-Luxemburg, bureau de Bruxelles, et du Réseau européen contre le commerce des armes (ENAAT).

La « cybersécurité » est l’idée qui fuse sans cesse. Proposée par les gouvernants occidentaux comme la nouvelle garante de notre bien-être et de notre sécurité, la cybersécurité est un véritable eldorado économique. Lucrative dans plusieurs domaines du marché des nouvelles technologies de surveillance et de contrôle, avec pour objectif, toujours au nom de notre sécurité, la « militarisation » de toutes les activités de la vie civile en Europe.



Tout au long de cette intense activité, au cours des multiples rencontres – officielles ou pas – entre groupes privés/publics et gouvernants, il a fallu aux lobbyistes de l’armement vaincre la résistance d’eurodéputé·es revêches à l’idée d’une Europe offensive.

L’habileté de ces lobbies fut de passer par des problématiques civiles de sécurité d’abord, pour ensuite pousser en avant les causes militaires. De la Recherche & Développement pour « sécuriser l’espace public » … à la « production » d’armes innovantes pour repousser les « vagues de migration menaçantes ». Ainsi, grâce aux programmes de recherche nouvellement ouverts à la « défense », le groupe français Atos a pu concevoir des « murs virtuels » – des IT systems – pour surveiller, contrôler et repousser les réfugiés hors des frontières européennes.

En fait, depuis environ deux décennies, les grands groupes militaro-industriels font pression sur les gouvernements occidentaux pour marier les activités civiles et militaires, les premières servant de marche-pied aux secondes, afin d’obtenir les juteuses aides et subsides européens pour la recherche et le développement… et au final, la production de nouveaux équipements coercitifs qui permettront de « cybersécuriser » l’ensemble des domaines de la vie civile et militaire jusqu’aux frontières des États-membres. Une manne énorme pour la production d’armements et autres équipements de contrôle et de surveillance en Europe !

« L’Europe de la défense » et suspicion de légers conflits d’intérêt jupitériens

En 2021, le nouveau programme de « l’Europe de la défense » est activé comme prévu par la nouvelle mandature européenne qui entre au pouvoir en 2019. Heureusement, à l’époque, le président français E. Macron avait bien préparé le terrain de cette toute nouvelle mandature lors des nominations aux « top-jobs » de la Commission européenne !

Très actif, M. Macron fait nommer Thierry Breton au poste de Commissaire européen du Marché intérieur. Thierry Breton, jusque-là PDG du groupe Atos, hérite alors du plus large – et du plus puissant – portefeuille de l’histoire de l’UE, réunissant pour la première fois les domaines des nouvelles technologies et de la numérisation, de l’intelligence artificielle, de la 5G, de la Défense et de l’Espace, entre autres. Des domaines qui sont le cœur de la production du groupe... Atos.

D'ailleurs depuis 2014, le groupe Atos est un lobby très chevronné à Bruxelles pour la cause de la cybersécurité en Europe. Et M. Breton son PDG mène le travail d'influence avec beaucoup de professionnalisme dans les coulisses de l’UE. Atos est depuis le début « dans la course » et bénéficiaire de subsides européens de Recherche pour le développement de nouvelles technologies diverses en IA. Juste pour 2018 le groupe reçoit 107 millions d’euros de la Commission pour développer ses « produits ».

En juin 2019, lors du choix des commissaires pour la nouvelle équipe de la Commission, certains eurodéputés soulèvent la menace de conflits d’intérêt possibles quant à la nomination d’un industriel tout juste sortant de son siège de PDG et de lobbyiste. Mais M. Breton, lors de sa présentation au Parlement européen pour sa candidature au poste de Commissaire au Marché intérieur confirme avec beaucoup de passion – c'est le mot qu'il emploie - avoir bien démissionné de son poste de PDG, et avoir vendu toutes ses parts dans le groupe Atos.

Le travail de mise en place de la nouvelle mandature peut donc suivre son cours tranquillement. Généreux, M. Macron va également aider Mme. Ursula Van Der Layen, ancienne ministre de la Défense en Allemagne, à accéder à la présidence de la Commission, en écartant M. Manfred Weber alors président du groupe de la droite allemande (PPE), intéressé par le poste.

En juillet 2019, les jeux sont faits, et tout ce monde lié à l’industrie de la Défense en Europe trouve une bonne place dans la nouvelle Commission. L’Europe de la Défense peut enfin voir le jour.

Le 29 avril 2021, lors de l'adoption du budget pluriannuel 2021-2027, le « Fond européen de la défense » est acté, et va mettre à disposition de l'industrie militaro-industrielle 8 milliards d'euros à redistribuer entre les groupes de production d'armement, agences européennes de sécurité et défense, lobbies et groupes de conseil – dit de « personnalités » dont la majorité des membres sont de l'industrie » - centres de Recherche & Développement, etc.

Et ça va vite ! Tout juste un mois plus tard, en mai 2021, les groupes Thalès et Atos annoncent la fusion de certaines de leurs activités. ATHEA vient de naître et sera le plus grand groupe européen de développement et de production de big data et d'IA pour les secteurs public et privé, notamment dans les domaines de la défense, du renseignement et de la sécurité intérieure !

Mais, soyons justes, il n’y a pas qu’Atos qui profite de la manne européenne. Il y a tous les autres grands groupes d'armements, d’Airbus au groupe Indra, en passant par Saab, Leonardo et le fabriquant de missiles toute portée MBDA. Mais il faut le dire ici, les groupes français, grâce à un lobbying jupitérien très efficace, captent aujourd’hui près du tiers du Fonds européen de défense.

Le 18 novembre 2021, l’Association des Industries de la Défense en Europe (ASD) écrit un gentil mot de remerciement à M. Breton pour sa précieuse présence à l’hôtel Renaissance lors de leur Assemblée générale. « Nous sommes très fiers et heureux de vous considérer comme « notre » Commissaire. »

En mars 2022, pendant la guerre en Ukraine, Il est décidé d'utiliser le nouvel outil juridique adopté en 2021, la nouvelle « Facilité européenne pour la paix » (FEP) qui permet à chaque Etat européen qui le souhaite d'envoyer des armes létales à l'Ukraine... Qui seront à leur tour remboursé par le pot commun européen. Le même mois, adoption de la nouvelle « Boussole stratégique » le premier Livre blanc de la défense européenne. À méditer…

Enquête documentaire une course effrénée aux armements et ses possibles suites

Les dés sont jetés, mais dans quelle direction ? C’est la question que pose Laeticia Seydou, chercheure au Réseau européen contre le commerce des armes (ENAAT en anglais), dans notre enquête vidéo. L’Europe est sur un point de bascule que l’on pourrait facilement qualifier de dangereux. Le choix des armes n’est jamais sans conséquences. Un fait est certain et malheureusement vérifié, les courses aux armements fuelent les guerres. Il en a été ainsi des Grandes guerres en Europe.

En 2022, comment se traduit donc la mise en place de cette course effrénée aux armements lancée dans les années 2000, au regard de la tragique invasion de l’Ukraine par la Russie ? Petite enquête vidéo sur « Des Députés, Des Lobbys et la guerre » ...


(1) El Paìs – Courrier International, mars 2022.

Crédits photo/illustration en haut de page :
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