Les flics racistes de Nancy en procès

Après cinq ans d’instruction, trois jours d’audience hallucinants où les langues se sont enfin déliées sur les violences, le néonazisme, le racisme décomplexé, l'alcool en service, la complaisance syndicale et une hiérarchie en partie complice des pratiques de la brigade anti criminalité de la ville. Séisme au commissariat.


(c) Kevin Grillo

Neuf policiers de la brigade anti-criminalité (BAC) de Nancy ont comparu jeudi 11, vendredi 12 et mardi 15 mars 2022 devant le tribunal correctionnel de la ville, pour harcèlement moral et injures racistes envers quatre de leurs anciens collègues. Un dixième fonctionnaire est jugé pour complicité d'atteinte au secret des correspondances. Il est accusé d'avoir dévoilé le code de déverrouillage du téléphone de l'une des victimes, Saïd.

Devant le tribunal, des dizaines de policiers fument, se saluent dans une atmosphère tendue.

Des bruits de basse-cour et des chansons contre les forces de l’ordre résonnent dans le quartier : le Bloc Lorrain, association anarchiste et antifasciste, s’est mobilisé pour dire stop au racisme dans la police.

À 8h30, l'audience débute dans une salle remplie de policiers. Dans le public, le responsable du syndicat Alliance police, bien connu des gilets jaunes locaux pour être le chef de la Bac d’Épinal, Bac responsable de nombreuses violences policières, salue un jeune homme vêtu de chaussures et d'un tee-shirt Fred Perry, un blouson Lonsdales à la main, et arborant fièrement un tatouage représentant un soleil noir, symbole du mysticisme nazi. Autour d’eux, des hommes au crâne rasé et aux allures de skinheads. Deux femmes d'une vingtaine d'années parlent avec emphase de « Reconquête », le parti d’Eric Zemmour. L'audience débute.

Pour Saïd Ben Mohamed, tout commence en 2017. Il passe de la BAC de Paris à celle de Nancy. « Quand je suis arrivé, j’ai essayé de me fondre dans le groupe. Je pensais que je finirai par être accepté. Mais, très vite, j'ai compris qu’ils ne voudraient jamais de moi ». La victime décrit ensuite les humiliations liées à sa religion, sa mise à l'écart du groupe, son exclusion des discussions et des moments de convivialité entre collègues. A cette époque, il lui arrive fréquemment d'entendre dans les couloirs du commissariat : « je ne veux pas être dans le même groupe que le bougnoule ». Quelque temps après son arrivée, un de ses collègues, Franck Garcia, avec qui il commence à nouer des liens, lui révèle les insultes racistes proférées à son égard dans une discussion sur Messenger. Il est traité de « bicot », de « bougnoule », de « bouffeur de merguez ». Les insultes et les propos iront beaucoup plus loin, on l'apprendra un peu plus tard. Saïd Ben Mohamed le dit ouvertement : « la xénophobie et la misogynie était banalisées et quotidiennes. J’ai sept ans de BAC derrière moi, jamais je n’avais vu ça ».

Dans ce climat anxiogène, la pause déjeuner arrive au tribunal. Dehors résonnent des chants antifascistes et des discours antiracistes, qui parviennent jusqu’à l’intérieur du bâtiment. Dedans, des dizaines de policiers de différents services sont venus soutenir les accusés, les embrassent, les serrent dans leurs bras. La matinée a été difficile à entendre pour le public ? Le reste sera pire. 


(c) Kevin Grillo

Le Liban le paradis après « l’enfer » de Nancy ?

L'après-midi débute par l'audience de l’ancien chef de la BAC de nuit de Nancy, A.B, la quarantaine dynamique. Celui-ci explique qu'il a simplement « halluciné » lorsqu'il est entré dans l'unité de nuit. Il constate des « pauses à rallonge dans le commissariat », les policiers sous ses ordres ne font « preuve d'aucune volonté » et « ils sont vraiment ingérables ». Il raconte que son adjoint va même jusqu'à lui « savonner la planche pour prendre ma place. J'en ai bavé », ajoute cet homme aigri qui n'a pas connu Said Ben Mohamed, étant parti loin de « cet enfer », direction le Liban... À la question de la juge : « Vous avez constaté des propos racistes dans ce groupe ? » Il répond : « En intervention, pour les personnes...[silence] qui n'étaient pas catholiques, c'était très compliqué ». L'ensemble des policiers de la salle se redresse, puis A.B ajoute : « Vous savez, les violences policières n'étaient pas forcément un mythe... »

Le responsable d'Alliance police Lorraine, David Ghisleri soupire et s'exclame « mais non... », avant de mettre sa tête entre ses deux mains et de fixer le sol. Le public grogne... Et A.B poursuit : « Ma hiérarchie a été alertée à de nombreuses reprises sur les faits. » Concernant le harcèlement, il explique que ses collègues « allaient même jusqu’à sonner à plusieurs reprises au domicile » des différentes victimes de leur harcèlement en pleine nuit avant de « mettre le deux ton (sirène), pour les empêcher de dormir et de les faire craquer. »

Mme Jenny Ritz , était la seule femme de la BAC de nuit de Nancy. Elle a été acceptée rapidement avant de « vivre un enfer ». Tout a basculé lorsqu'elle a refusé de participer au harcèlement d'un gradé du service. Ses collègues ne lui ont plus adressé la parole durant des mois. Elle sera même placée très souvent à l'arrière de la voiture de patrouille. « J'allais au travail avec la boule au ventre. Ils m'ont détruite. J'étais en pleine séparation. Ils ont même fait circuler des rumeurs concernant une prétendue relation avec un collègue ». Sur un banc, à droite, on ricane ... Madame Ritz explique avoir été en arrêt maladie suite à la demande de son médecin traitant qui a vu une dégradation physique et psychologique de son état. Les mêmes ricanements se font entendre...

C'est au tour d'un chef de service monsieur Angel Alex de passer à la barre. Il décrit avec précision le caractère machiavélique des accusés. « J'ai tout fait pour protéger les collègues et j'ai essayé de tempérer. » Mais ça n’a pas suffi à stopper le harcèlement de Saïd, qui n'était vraiment pas le bienvenu lors de son arrivée. Lorsque ce chef parle d' « envoûtement » et d' « emprise », la salle ricane de concert... Cet ancien du groupe d’intervention de la police nationale (GIPN) a fini lui-aussi par craquer et partir. L'avocat des plaignants s'exclame : « Vous vous rendez compte qu'un homme qui a une mentalité stable ayant été intégré l'GIPN a fini par craquer ? »

Les victimes décrivent toutes le même mécanisme : exclusion, isolement avec un objectif, les pousser à bout.

La chasse aux migrants de Calais

Arrive à la barre le fonctionnaire Liotard qui vient témoigner en faveur des victimes de harcèlement. Il explique que l’équipe incriminée « passait les trois-quarts de la nuit à la machine à café. » Lorsqu’ils ont appris que Saïd allait intégrer le service, la réponse d'un des membres a été immédiate : « On ne veut pas de bougnoule à la BAC ». Il décrit ensuite la cause de sa propre mise à l'écart : « j’avoue avoir fait des bêtises... En déplacement à Calais, j'ai fait une erreur : j'ai oublié mon arme de service dans ma chambre. Après ça, j'ai été mis de côté ». Suit ensuite la description de scènes hallucinantes sur Calais. « Avec cette équipe, on gazait les migrants en roulant avec notre voiture. Moi aussi, j’ai participé. Je leur ai demandé si on pouvait également leur tirer dessus au lanceur de balle de défense (LBD). Ils m'ont dit « oui ! » Et j'ai tiré par la fenêtre en roulant. Ça nous arrivait aussi de positionner notre voiture juste à côté de petites mosquées improvisées par les musulmans et de mettre la musique à fond pour couvrir la prière. »

Concernant Saïd Ben Mohamed il se souvient d’un repas en particulier. « Mon voisin de table s’est félicité du fait qu’il n’y avait que du porc à manger. « Comme ça, l'autre n'aura rien à manger ».

Une avocate des accusés lui demande de raconter l'histoire des grenades. « J'avoue qu'ils m'ont mis à l'écart peut être également pour les grenades que j'ai ramenées de Calais. On en avait pas assez ici. »


(c) Kevin Grillo

Le lanceur d’alerte et les nazis

Vient le tour de Franck Garcia, la clé de cette histoire rocambolesque en qualité de lanceur d'alerte. Lorsqu’il s’avance à la barre, le responsable du syndicat Alliance police décide d’enlever son masque, alors que personne dans le public n’avait osé jusque-là. Malgré les remarques, il ne le remettra pas de suite, en signe de défi.

Quand Franck Garcia voit débarquer Saïd à la BAC de Nancy, la stratégie d'isolement se met en place. Il avoue avoir entendu : « Ce qu'il faut faire, c'est l'ignorer, il finira par partir. » Après avoir été distant avec Saïd, monsieur Garcia, qui se qualifie de « mouton » à cette époque, se rapproche de lui après plusieurs nuits passées ensemble en patrouille. « Je me suis aperçu qu'il ne correspondait pas à ce que décrivaient mes collègues ». Il tente donc d’intervenir pour calmer les choses auprès de certains policiers qui arborent des t-shirts où il peut lire « BAC SS ». « C'est un collègue, arrêtez de vous acharner sur lui... ! » leur dit-il. Il voit Mme Ritz « en pleurs tous les jours » et Saïd Ben Mohamed « malade parce qu’il avait beaucoup de problèmes personnels suite aux pressions exercées. Il m’a demandé si je pouvais en parler à la hiérarchie. » Il confie donc à cette dernière une clé USB à sa hiérarchie avec les messages du fameux groupe Messenger. Ensuite ? « Saïd m’a même confié avoir failli faire une bêtise parce qu’il touchait le fond », sous-entendu, se suicider. Dans la salle, certains secouent la tête et ricanent de nouveau. Quand on connait les problèmes de suicide dans la police…

Après un arrêt maladie consécutif à un accident de travail, Franck Garcia rentre à la BAC. L'ambiance est toujours délétère. On continue à le traiter de « balance » et on le met à l’écart lui-aussi. « Mes supérieurs m'ont demandé de quitter le service histoire de me mettre au vert et de préserver mon intégrité physique. » La solution de la hiérarchie n’est donc pas de régler les problèmes de harcèlement ou de racisme, mais bien de voir partir le lanceur d’alerte. C'est avec étonnement que la juge regarde le fonctionnaire. Qui poursuit : « Un de mes collègues voulait même me frapper dans le bureau du capitaine. » Quelques minutes plus tard, on apprend de la bouche du fonctionnaire Garcia qu’il a lui aussi participé au harcèlement, en surveillant monsieur Ben Mohamed, ou en participant à cette fameuse discussion sur Messenger. « Mais j'ai pris conscience que je risquais d'être sanctionné ». Ce qui ne l’empêchera pas de recevoir un blâme pour ses propos racistes à l'encontre de Saïd Ben Mohamed.

Et Franck Garcia n’est pas qu’un policier. Il est aussi élu au conseil municipal de Rugney petit village vosgien. Un « citoyen exemplaire » qui, au soir de l'élection présidentielle de 2017, a envoyé les scores à ses collègues. Dans sa commune des Vosges, Marine Le Pen, la candidate du Front national, est arrivée en tête au premier (43% des voix) comme au second tour, avec plus de 60% des votants. « L’un de mes collègues m’a demandé : « Alors le communiste, tu vas partir de ton village ?" » monsieur Garcia lui aurait répondu : « Le FN l'a emporté, je suis bien, pas de Mohamed ni de Rachid ici. »

Qui est donc ce policier ? Un lanceur d’alerte ou un homme qui a senti le vent tourner et s'est protégé en « balançant » ses collègues qui tenaient les mêmes propos racistes que lui ? La cour et le public s’interrogent…

(c) Kevin Grillo

L’IGPN et les « einsatzgruppen »

C'est au tour de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) de passer à la barre. L’enquête qualifie ce qu’a vécu Saïd Ben Mohamed de « véritable calvaire » et d’«enfer ». Mme Caroline Lamarque, la représentante de l’IGPN, avoue même avoir lu des phrases sur le groupe Messenger qu'elle n'a jamais vues dans toute sa carrière.

Elle évoque également que des sanctions ont été prononcées contre les fonctionnaires qui ont pratiqué les faits de harcèlement et de racisme : quatre ont été révoqués, un a été rétrogradé, et les autres ont reçu une exclusion temporaire allant de 15 jours à 24 mois.

L'enquête a montré que l’un d’entre eux, Laurent Mercier, « se comportait comme un chef de meute et un gourou. » A l’évocation de ce statut, des rires se font entendre dans la salle...

Mme Lamarque indique ensuite que les quatre victimes de harcèlement ont reçu une analyse psychiatrique et qu'ils ont reçu entre 8 jours et 21 jours d'ITT. « Si les fonctionnaires n'adhéraient pas aux idées du « clan », ils étaient traités de « bons à rien ». » 

La représentante de l’IGPN précise que certains fonctionnaires étaient « proches de la mouvance néonazie. Au sein du groupe, le racisme et le néonazisme étaient décomplexés. On a pu lire des messages comme : « Le bicot ne restera pas, il échappera pas à la désinfection ». Certains se revendiquent même des « einsatzgruppen ». » Pour rappel, les einsatzgruppen étaient des unités mobiles d'extermination du IIIe Reich, chargées des assassinats ciblés, notamment de Juifs en Union soviétique et dans les pays baltes. « Pour certains, « bicot » et « bougnoule » n’étaient pas des insultes si l’adjectif sale n’est pas mis devant. »

Le soutien de la hiérarchie et les soirées alcoolisées

Dans la salle, la fatigue commence à se faire ressentir. Il est 19h30 quand entre monsieur Humbet commandant de nuit du commissariat.

Celui-ci explique clairement qu'il est mécontent de l'enquête IGPN. Il précise également que les fonctionnaires jugés aujourd'hui sont « de très bons éléments » et que « ce serait plutôt à leur responsable d'être inquiété. 

Dans son discours, le commandant Humbert tente de minorer l’affaire. D’accord, il y a bien eu pas mal d’alcool dans le service. D’accord, certaines interventions trainaient en longueur. D’accord, certains « n’étaient pas clairs avec la drogue. » Quant au reste…

« J’ai eu peur que l'IGPN intervienne et vienne faire le bazar. J’ai donc dit aux gars que je ne voulais plus aucun propos sur Saïd et sur le chef de la BAC. J’ai aussi veillé durant deux mois à ce qu’il n’y ait plus d’ « after » au commissariat, et que chacun ne boive pas plus d’une bière. Le problème, c’est que les syndicats de police ont fait pression pour réintégrer l'alcool… »

Il assure ensuite n’avoir jamais eu connaissance des propos tenus par ses hommes. Il répète :

« Je ne comprends pas pourquoi tout ce tapage ». Les magistrats lui faisant face ouvrent leurs yeux d’étonnement. La juge prend une feuille et lit : « fuseau lorrain à la viande à l'ancienne pur porc pour le bicot. » Réponse du commandant : « ça va… « Bicot », c'est comme « rital ». » La juge le coupe et lui lit d’autres messages : « « J'ai fait une boulette poulette, j'ai dit que je voulais pas du bougnoul, il a entendu » ; « ces loukoums dans son cul » ; « bicot égale bâtard à chaque fois » ; « mets tes babouches dans ton cul, pas aux pieds. »

Le commandant ne se démonte pas : « Utiliser le mot « bicot », c'est normal car les gens sont sous pression ». La juge se lève de colère et brandit une photo issue du groupe messager des policiers ou l'on voit un saucisson ou il est inscrit « On veut pas du bougnoul »: « Et ça, c'est pas raciste ? » Et de rappeler la déontologie policière. « Ces propos sont déontologiques ? » Après plusieurs hésitations le commandant avoue : « Ils sont anti déontologiques... ». Pas convaincu, pas convaincant.

L'avocat des plaignants arrive dans l'arène : « Vous vous rendez compte qu’il y a des propos visant à l'extermination d'une race ? Et qui sont ces syndicats qui sont montés au créneau pour remettre l'alcool au sein du commissariat ? » Silence.

Coup de théâtre… Le procureur entre en scène, rouge de colère. Sa complicité avec le commandant Humbert avec qui il a été amené à travailler de nombreuses fois sur des enquêtes, vole en éclats. « Franchement, je ne m'attendais pas à ça. On se connaît bien, mais là... »

Passé à la moulinette, le commandant de nuit du boulevard Lobau à Nancy ne tremble pourtant pas. En quittant la salle dans le silence, après son audition, il lèvera les yeux au ciel en passant près de certains de ses collègues, en signe d’exaspération face à « tout ce tapage »...


(c) Kevin Grillot

Le gourou de la bande et ses ouailles

On retrouve maintenant le principal accusé Laurent Mercier, visé par quatre plaintes et décrit comme meneur. Il est mal à l'aise à la barre. Il nie toute ostracisation et minimise les mésententes entre collègues, affirmant même qu'on lui « fait payer. » Oui, mais quoi ? « J'ai un fort caractère et une grande bouche, c'est pour ça que les gens racontent n'importe quoi. » Quant aux messages dégradants laissés sur le casier de Saïd Ben Mohamed il indique que ça n'était qu'une « boutade ». Les conversations Messenger ? « Ce n'était pas beau, c'était de la bêtise. » Ouf, on respire… La juge lui fait remarquer qu'il est l'élément le plus ancien de la BAC et qu'il aurait pu intervenir pour stopper les insultes. « Au-delà du caractère immonde de mots comme « cafard esseulé », vous ne vous dites pas « on arrête » ? » lui demande-t-elle. Réponse de l’intéressé : « l’IGPN ment », rien que ça… Le « meneur » accuse même Mme Jenny Ritz de lui avoir fait des avances, repoussées, ce qui aurait engendré de la frustration chez elle, et donc une envie de se venger.

Le lendemain c'est au tour de Willy Labonde, l’auteur de propos néonazis, avec cette référence aux einsatzgruppen. Il justifie la haine qu’il ressent par un différend lié à son prétendu alcoolisme. L'avocat des plaignants entre en jeu. « Je répète : einsatzgruppen : ce sont les unités mobiles d’extermination du IIIème Reich ! Là, on n’est plus dans le simple bicot ou le bougnoule ! Et ne me dites pas que c’est le correcteur orthographique de votre téléphone ! » « Je n’ai pas le souvenir d’avoir écrit ce mot. Je ne sais pas d’où ça sort. Je ne sais même pas ce que c’est », répond l’accusé, avec hésitation.

Franck Altermatt  prend le relai à la barre. Il va falloir être plus convaincant. Lui, explique que le harcèlement est dû aux bêtises à répétition de monsieur Ben Mohamed, comme le fait d’avoir tiré dans la voiture au pistolet électrique, ou avoir oublié des chargeurs de fusil d'assaut lors d'une intervention.

Face à la juge qui lui liste des phrases comme « le bicot reste qu'une vieille blatte pourrie », le fonctionnaire s'enfonce en indiquant qu'il n’est pas raciste. « J’ai un professeur de boxe maghrébin et il m’arrive de manger du couscous et de la viande hallal. » La juge insiste : « ce soir je vais tuer le bicot ! ». Ici, « tuer » ne serait qu’une une façon de parler. « J’aurais aimé lui donner une correction sur un ring de boxe. Et « bicot », c’est pas forcément raciste, ça dépend du contexte. »

Alexandre Aviles est quant à lui l’une des personnes à avoir le plus harcelé Saïd Ben Mohamed. L'histoire aurait débuté car ce dernier « ne regarde pas de face quand il serre la main. » Un peu mince… « C’est vrai que je ne réagis pas toujours de la manière la plus intelligente. Mais en ce qui concerne le racisme, si on ne réagit pas, c'est que ces mots sont banals ».

Le fonctionnaire Charles Dupres est lui aussi accusé de harcèlement et d'avoir intercepté des conversations téléphoniques en se procurant le code de sécurité de monsieur Saïd Ben Mohamed. Pour se défendre, il dira que ce dernier n'était pas rassurant car il écrivait en arabe sur son téléphone. « Et durant certains contrôles de police, il parlait arabe. Et je ne l’ai jamais traité de « crouillat ». » 

L’ultra-droite décomplexée… ou pas !

Après le passage à la barre du fonctionnaire Stéphane Boucher qui tiendra tête à la juge en affirmant que faire circuler des codes de déverrouillages de téléphone, c’est légal, arrive le fameux fonctionnaire aux initiales « SS » Stephan Sinkec, qu’il brode sur ses vêtements, bien en vue. Il est décrit comme faisant partie de l'ultra droite, voire même de la mouvance néonazie par certains de ses collègues. « Oui, je suis en adéquation avec les idées de l'extrême droite. » Rien de surprenant à le voir arborer des vêtements Thor Steinar, l’une des marques préférées de l’ultra-droite et qui fait l'apologie de l’épopée coloniale et du Troisième Reich. Lui, un policier… Mais qui ne « se souvient plus des bougnoules écrits sur les réseaux sociaux ». Et qui jamais, au grand jamais, évite les collègues aux origines africaines, malgré plusieurs témoignages.

Le fonctionnaire Sylvain Mourtialon assumera peut-être, lui, quand il se présente devant les juges, les « bicot=bâtard, ça se vérifie à chaque fois », ou les « bougnoule télécom ». Des propos qui seraient dus, selon ce quadragénaire originaire de la Martinique, au fait qu’il a eu peur à plusieurs reprises. « Quand j’allais voir mon fils au sport, « un barbu » me fixait à plusieurs reprises ». Il explique que les faits auraient eu lieu lorsqu’il parlera

Christophe Burant, avant dernier policier poursuivi, s’en sort avec un argument qu’on n’avait pas encore entendu : s’il n’adressait pas la parole à Saïd, et l’ignorait complètement », c’était « la faute de la hiérarchie qui a mis trop de temps pour intervenir ». 

Il reste Jules Kuhn à entendre, et son raisonnement pour justifier, en tremblant, ses « bougnoules de merde, race de chien. » Ca part mal : il soutient ses collègues. Puis : « je suis désolé. Mais ça visait surtout un terroriste. Je ne suis pas raciste, mais 95% des attentats sont commis par des maghrébins. » Le fonctionnaire Kuhn a eu la sanction la plus clémente, avec 15 jours de mise à l’écart. Avant de partir, son avocat lui demande s’il a honte d'être ici. Le prévenu fondra en larmes sans répondre, avant d’aller se rasseoir à côté de ses collègues...

L’heure du barreau

L'audience reprend quatre jours plus tard, avec les plaidoiries des avocats des plaignants. Le public change dans la salle. Les soutiens des policiers, venus avec des vêtements prisés de l’extrême droite, ne sont plus présents. Se retrouvent majoritairement des membres des familles des accusés.

« Ces policiers se sont comportés comme de véritables petits voyous », commence Me Berna. « Nous n'avions plus une police, mais une milice. Ce sont des menteurs. Imaginez combien de personnes ont été insultées ou frappées en garde à vue en raison de leurs origines ! , s’emporte le bâtonnier de Nancy. Ils portaient et portent le bleu blanc rouge sur leur poitrine. Au-delà du sort de mes clients, il devrait y avoir de votre part cette idée de trahison envers la République. Ici, nous sommes loin de Liberté égalité fraternité ».


Un procureur trop clément ?

Le procureur général Perain fait ses réquisitions et rappelle son soutien à la police nationale en indiquant qu'il ne faut pas généraliser, même si lors des deux premiers jours, la salle était comble de fonctionnaires venus en soutien des personnes incriminées. « Quant on me dit que ce sont des broutilles, ça m'agace. Ce sont des actes de racisme débridés, décomplexés. Ici, nous faisons face à des racistes primaires ».

Suivront ses réquisitions, qui « feront une distinction entre les chefs du clan et les suiveurs » :

Laurent Mercier, 18 mois de prison avec sursis, exclusion professionnelle ; Willy Labond, 1 an de prison avec sursis 9 X 1 000 euros pour injures et 5 ans d'interdiction professionnelle ; Franck Altermatt, 6 mois de prison avec sursis, 6 X 1 000 euros pour injures racistes et 2 ans d'interdiction professionnelle ; Stephan Sinkec, 6 mois de prison avec sursis, 1 000 euros d'amende pour injures racistes et 2 ans d'interdiction professionnelle ; Alexandre Aviles, 6 mois de prison avec sursis mais pas d'interdiction professionnelle ; Charles Dupres, 6 mois de prison avec sursis et pas d'interdiction professionnelle ; Sylvain Mourtialon, 4 mois avec sursis, 6 X 1 000 euros et pas d'interdiction professionnelle ; Stéphane Boucher, 3 mois avec sursis et pas d'interdiction professionnelle ; Christophe Bruant, 2 mois avec sursis et pas d'interdiction professionnelle ; Jules Kuhn, le procureur laissera les juges décider.

L’avocate des accusés maître Chloé Blandin plaide que ce procès est destiné à « couper des têtes » car il y avait « une ambiance délétère » dans le service concerné. Elle accuse également l'IGPN d’influencer la décision judiciaire et indique « qu'elle n'a jamais vu une enquête autant à charge ». Elle décide de ne pas évoquer les propos racistes et néonazis, mais préfère énumérer les notations des fonctionnaires qui ont toujours été « exemplaires dans leurs fonctions ». Elle indique que beaucoup de ces policiers sont maintenant sous antidépresseurs et suivis par des psychologues suite à cette affaire. Les pauvres…

Les 4 victimes sont restées immobiles et inflexibles, comme des natures mortes pendant les trois jours. Droits comme des piquets, les yeux dans le vague. Cette affaire leur laissera sans doute une trace indélébile.


Le procès prend fin après trois jours de révélations sur le fonctionnement interne de la police nancéenne sur fond de racisme, de harcèlement, de violence et d’alcool. Il aura montré une institution et un syndicat policier incapable de gérer ces dérives. Il aura révélé une BAC fébrile aux pratiques délirantes et violentes. Un service entier gangrené par une extrême droite complètement décomplexée. Ce procès était exemplaire par sa nature. Dommage que les journalistes, même locaux l’aient sous-traité. Le délibéré aura lieu vendredi 12 mai.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Blast

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