Marine Le Pen, service minimum à l’assemblée

A deux jours du second tour de la présidentielle, Marine Le Pen espère avoir convaincu les électeurs de sa capacité à gouverner. Mercredi, lors du débat, la candidate du Rassemblement national a cherché à confronter Emmanuel Macron à son bilan. Elle aussi a un bilan. Passées au crible, ses cinq années à l’Assemblée nationale dessinent le tableau peu flatteur d’une parlementaire dilettante guère impliquée. Tout sauf un bourreau de travail.

Si elle est élue dimanche présidente de la République, Marine Le Pen, elle l’a annoncé, confiera aux députés la responsabilité de débattre et voter une loi interdisant le voile dans l’espace public. C’est l’une de ses propositions phares. Une façon aussi de rappeler et souligner le rôle essentiel du Parlement et de l’Assemblée nationale, souvent considérée comme une caisse d’enregistrement tout au long du mandat sortant. Une assemblée où la candidate RN siège elle-même depuis 2017.

Malgré ce plaidoyer, l’ancienne avocate ne consacre pas beaucoup de temps ni d’énergie à nourrir le travail de l’Assemblée nationale. L’étude de son activité de parlementaire – un mandat qu’elle devra défendre en juin si elle échoue ce dimanche – ne construit pas vraiment un portrait de rigueur et de sérieux. 

Un petit tour et puis « s’en va… »

Comme tous les députés, Marine Le Pen siège au sein d’une commission permanente. C’est automatique, une fois élu. En 2017, elle a choisi de rejoindre la plus prestigieuse (avec celle des Finances) : la commission des Affaires étrangères. À côté, la députée Le Pen n’appartient à aucun groupe d’amitié ni extraparlementaire, contrairement à la plupart de ses collègues. En revanche, elle se précipite salle des Quatre colonnes à la moindre polémique.

Depuis son arrivée au palais Bourbon, Marine Le Pen ne se distingue pas par sa production : en cinq ans, aucune contribution écrite, pas un seul rapport, pas non plus de participation à la moindre mission d’évaluation ou de contrôle de l’action du gouvernement. Sur cette période, la native de Neuilly a seulement été membre d’une commission spéciale (sur le respect des principes de la République) et de deux commissions d’enquête temporaires (sur l’attaque de la préfecture de police de Paris en octobre 2019 et sur l’évaluation des politiques publiques de santé environnementale). Pas de quoi marquer les esprits : « À chaque fois, relèvent plusieurs membres de ces commissions, sa technique est la même : elle (Marine Le Pen, ndlr) arrive, pose une question évidemment polémique et provocante, et s’en va… ».

Cette méthode, l’intéressée l’a d’ailleurs détaillée en octobre 2019 devant l’association des journalistes parlementaires : « Il est utile que des gens qui ont une voix politique forte comme moi puissent participer à des commissions d’enquête (…), brisent des tabous et appellent un chat un chat ».

Une députée mauvaise élève

Pour faire évoluer un texte de loi, les parlementaires utilisent des amendements, qu’ils rédigent et défendent. En cinq ans, Marine le Pen en a signé (ou co-signé) 1 815. C’est peu. Et seulement un millier a été défendu. À titre de comparaison, sa collègue Emmanuelle Ménard, épouse du maire de Béziers Robert Ménard, soutien de Marine Le Pen, a apposé sa signature sur plus de 8 000 et en soutenu près de 7 000.

Quand on se penche sur cette production, on s’aperçoit par ailleurs que la rédaction des amendements signés Marine Le Pen laisse à désirer. Visiblement, ce n’est pas son fort, là non plus. Mieux, cette lecture étonne tellement elle est... truffée de fautes d’orthographe. Si le travail parlementaire n’est pas un concours d’excellence, en revanche ces scories donnent l’impression d’un travail bâclé. Exemples, parmi beaucoup d’autres : dans le texte de l’amendement 930, déposé le 15 novembre 2018 (projet de loi pour la réforme de la justice), on relève une faute d’accent, cinq fautes d’accord et une faute de frappe ; le 13 septembre 2019, avec Louis Aliot, Bruno Bilde, Sébastien Chenu et Ludovic Pajot, Marine Le Pen dépose cette fois un amendement (le 31) en lien avec le texte sur la clarification du droit électoral. Une affaire expédiée en 4 lignes, le temps de faire deux fautes d’accord et une de genre…

Un petit florilège de la production de la députée Marine Le Pen (et de ses amis du RN), retrouvé dans la liasse des amendements de la XVème législature.
« On va y arriver ! »… Si la rédaction des amendements laisse à désirer, leur présentation en séance est parfois laborieuse, également. Document AN / Sud-Ouest.


Intermittente professionnelle

Cette production aussi rare que peu qualitative est également raccord avec un absentéisme établi par les statistiques : lors des douze derniers mois de cette mandature, dont une partie, il est vrai, passée en campagne, la députée de la 11ème circonscription du Pas-de-Calais a siégé seulement pendant sept semaines. À titre de comparaison, la championne de la catégorie, l’élue LREM des Yvelines Yaël Braun-Pivet, la plus assidue, aligne 36 semaines de présence au palais Bourbon.

Ce phénomène - et le peu d’intérêt dont il témoigne - se reproduit année après année. La bataille présidentielle n’y est pour rien : en 2019, il a valu à Marine Le Pen un affront dont elle s’est bien gardée de faire la publicité. Cette présence épisodique lui a fait... perdre sa place au sein de la prestigieuse commission des Affaires étrangères, dont elle a été éjectée pendant un an, du 1er octobre 2019 au 1er octobre 2020. Pour une raison toute bête : contrairement à d’autres comme Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen avait séché une réunion convoquée pour déterminer qui continuerait à siéger à la commission des Affaires étrangères. Qui va à la chasse… Résultat, un autre a pris la place pendant une année. Une mésaventure qui en dit long sur l’investissement de la cheffe du RN.

En piste

Pour Marine Le Pen, qui figure parmi les 150 députés les moins actifs à l’Assemblée nationale, l’hémicycle n’est donc pas un lieu de travail mais de représentation. Une scène, ou un théâtre, où elle soigne son image et martèle, quand elle s’y présente, ses messages. Mercredi soir, Emmanuel Macron avait beau jeu de le lui rappeler à l’occasion du débat d’entre-deux tours.

Lors du débat télévisé de cette semaine, entre les deux finalistes. Images BFMTV.


Pour la tante de Marion Maréchal, toutes les occasions sont bonnes. Cette présence par éclipses se cale sur les spasmes et les buzz de l’actualité bien plus que sur le travail de fabrication de la loi, souvent laborieux. La lumière donc, pas l’ascèse.

Ainsi, en juillet 2018, le pic de présence de Marine Le Pen bondit soudainement. On voit la silhouette de la cheffe du RN partout, aussi bien dans l’hémicycle que dans les couloirs. Et même en commission des lois où elle n’a jamais mis les pieds même lorsqu’il était question de lutte contre le terrorisme - l’un de ses sujets de prédilection, pourtant. Elle s’y incruste avant de squatter micros et caméras à la sortie, et d’assurer le spectacle. On est alors en plein scandale Benalla. Et elle trouve même le moyen de commenter l’affaire depuis… le Sénat ! Un exploit.

En juillet 2018, les caméras présentes dans la salle des Quatre colonnes de l’Assemblée captent cette altercation entre Marine Le Pen et le ministre des relations avec le Parlement Christophe Castaner. Images BMFTV.


En mars dernier, plus proche de nous, Marine le Pen annonce qu’elle ne se déplacera pas pour écouter dans l’hémicycle l’intervention par vidéo de Volodymyr Zelensky. Elle le précise, elle n’a « pas d’admiration particulière » pour le président ukrainien. Pourtant, le 23 mars, elle est bien à sa place, tout en haut, à droite de l’hémicycle. La raison de ce revirement ? La polémique directement suscitée par sa déclaration et la nécessité, ça va avec, de faire oublier « [l’]admiration » qu’elle voue en revanche à Vladimir Poutine - et les liens qu’elle entretient avec le régime russe. Un sujet sensible, suffisamment pour bousculer son agenda.

Le 21 mars, la candidate à l’élection présidentielle l’affirme sur l’antenne de France info : elle n’ira pas écouter à l’Assemblée la déclaration du président ukrainien à la représentation nationale. Deux jours plus tard, elle a changé d’avis.
Compte twitter France Info.

Tous derrière, elle devant

À l’Assemblée, il n’y a pas que la patronne qui prend ses aises avec les exigences de la fonction, et les attentes des électeurs. Ses amis aussi sont des intermittents. Le Rassemblement national compte sept des siens qui y ont été élus en 2017 et disposent donc d’un des fauteuils réservés aux 577 membres de la chambre basse. Trois d’entre eux seulement ont effectué un mandat complet : Marine Le Pen (qui a lâché en 2017 Bruxelles et le Parlement européen), Sébastien Chenu et Bruno Bilde. Louis Aliot, l’ex-compagnon de la candidate à la présidentielle, est resté trois ans au palais Bourbon avant de préférer sa mairie de Perpignan, imité par Ludovic Pajot - devenu pour sa part maire de Bruay-la-Buissière, dans le Pas-de-Calais. Ils ont cédé leur écharpe à leurs suppléantes. Gilbert Collard, lui, est devenu député européen en 2020. Il a depuis quitté Marine Le Pen pour rallier Éric Zemmour, bombardé président du bien nommé parti Reconquête!, qui en a besoin après la déroute présidentielle. Curieusement, les changements provoqués par ce jeu de chaises musicales n’apparaissent pas sur le site des députés du Rassemblement national : il n’a pas été mis à jour depuis plus d’un an.

Sur le site du groupe du Rassemblement national, Louis Aliot et Ludovic Pajot figurent toujours parmi « Vos députés ». En revanche, la photo et le nom de Gilbert Collard ont disparu. Cherchez l’erreur... Capturé le 22/04/22.

Les vieilles habitudes d’une professionnelle de la politique de longue date

Avant d’atterrir à l’Assemblée nationale - et faire preuve d’une assiduité et d’une activité pas franchement débordantes, on vient de le voir -, Marine Le Pen a fait ses gammes comme députée européenne. De 2004 à 2017, elle a surtout brillé par son absence. Entre 2004 et 2014, selon les statistiques de Votewatch, qui agrège des données politiques sur l’Union européenne et scrute l’activité des eurodéputés, Marine Le Pen affiche un taux de participation aux votes en séance plénière de 65,6 %. La moyenne est de 83,3% pour l’ensemble des eurodéputés français. Un score qui lui permet de rester au-dessus des 50 %. C’est le principal : sous ce seuil, les eurodéputés se voient privés automatiquement de la moitié de leur indemnité journalière (de présence), d’un montant de 338 euros.

Autres statistiques, entre 2009 et 2017, Marine Le Pen a posé 12 questions orales en commission et est intervenue à 44 reprises en séance plénière - une moyenne de 8,8 interventions par an. Son activité écrite (résolutions, rapports, déclarations écrites) est nulle entre 2009 et 2014. On le constate, le dilettantisme affiché à Paris prolonge une pratique ancrée de longue date. Depuis 2004, soit très exactement depuis 18 ans, Marine Le Pen est une parlementaire intermittente. Et il n’y a pas chaque année une élection présidentielle pour excuser ce peu de considération pour les électeurs, et le mandat sollicité.

Plus largement encore, au parlement européen, l’apport des députés RN aux débats se résume à un mot : CONTRE. Marine Le Pen l’a rappelé mercredi face à Emmanuel Macron et aux téléspectateurs qui ont suivi le débat d’entre-deux tours, son parti s’oppose aux institutions européennes au sein desquelles il compte pourtant 23 élus. Concrètement, ses amis votent presque systématiquement contre les textes européens, y compris sur des sujets qu’ils défendent par ailleurs au niveau national. Ainsi, les eurodéputés RN ont voté contre une directive destinée à réduire l’évasion fiscale, contre le renforcement du contrôle du travail au noir et même contre l’égalité salariale entre les hommes et les femmes. « La cause féminine » notamment est pourtant un argument de campagne de la candidate Le Pen, qui promet de « rétablir la liberté des femmes et des jeunes filles de circuler sans être importunées ou menacées, en jupe ou en robe si elles le souhaitent ». Sur le même terrain, l’année dernière, quasiment les mêmes ont encore voté contre une résolution instaurant des formations contre le harcèlement au sein des institutions de l’Union européenne.

Bruxelles, la vache à lait de Marine et ses amis

Face à ces constats, forcément on s’interroge : ce qui est valable sur le sol français ne l’est-il pas à Bruxelles, même si on combat l’Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui ? Et si on considère que cette opposition doit être frontale, pourquoi y siéger si ce n’est pour en faire une fois de plus une tribune et toucher de confortables émoluments ? La question est évidemment un peu gênante… Surtout que ces rémunérations et indemnités ne semblent pas suffisantes pour assurer le train de vie de Marine Le Pen et de ses amis.

Si l’héritière de Jean-Marie Le Pen n’a impressionné personne à Bruxelles par son activité, elle laisse en revanche une ardoise conséquente plantée dans la caisse européenne. Dans l’affaire des assistants parlementaires, rappelons-le, elle est mise en examen depuis 2018. Elle n’est pas la seule dans cette situation, également partagée par d’autres élus RN, comme son père ou son ex-compagnon Louis Aliot, ainsi que plusieurs dirigeants du Modem, eux aussi mis en examen dans ce dossier - dont François Bayrou, actuel Haut commissaire au plan et pilier de la majorité d’Emmanuel Macron.

Pour revenir à celle qui brigue dimanche la fonction suprême en France, le Parlement européen l’accuse d’avoir rémunéré deux collaborateurs (sa cheffe de cabinet et son garde du corps) avec des fonds européens alors qu’ils travaillaient pour le FN. À ce titre, on lui réclame près de 340 000 euros. Cette somme, Marine le Pen a toujours refusé de l’acquitter. Ça lui a valu des retenues sur ses rémunérations et ses indemnités de parlementaire européenne : 39 000 euros ont été ainsi récupérés, jusqu’à sa démission en 2017, qui a mis fin à ces remboursements forcés. L’affaire se règlera devant la justice.

Mais ces derniers jours, l’Europe honnie a encore rabattu de noirs nuages au-dessus du ciel de Marine Le Pen et des siens. Une autre méchante affaire a ressurgi sans prévenir entre les deux tours de cette présidentielle 2022 : selon Mediapart, l’Office de lutte anti-fraude de l’UE (OLAF), on l’a appris le 16 avril, estime que la finaliste de la présidentielle française a détourné personnellement 136 993,99 euros au cours des presque 13 années de son mandat européen. La justice française a été saisie mi-mars.

Cette fois encore, la plus jeune des filles Le Pen ne serait pas la seule à avoir confondu son compte personnel et ses indemnités européennes : son père Jean-Marie et Louis Aliot, toujours, sont aussi dans le collimateur. Cet argent détourné aurait servi par exemple à acheter pour 23 100 euros de goodies lors du congrès du FN de 2004. Un événement bien arrosé : à cette occasion, Bruno Gollnish aurait par ailleurs payé sur des fonds européens 4 000 euros de bouteilles de Beaujolais ! Au FN/RN, si on n’aime pas l’Europe, on sait (en) vivre : Jean-Marie Le Pen, lui, aurait rempli sa cave personnelle de grands crus (des Saint Émilion, des Dom Pérignon, notamment), avant d’adresser la facture à Bruxelles. Une chose est sûre, les bouteilles sont arrivées à bon port : elles ont livrées au manoir familial de Montretout.

Face à ce vent mauvais et cette nouvelle casserole, Marine Le Pen explique tout ignorer du rapport de l’OLAF. Une instance qu’elle juge de toute façon « pas indépendante ».

Mercredi soir, la finaliste l’a assuré devant celui qu’elle affronte pour la seconde fois d’affilée au second tour de l’élection présidentielle : « Nous sommes un parti pauvre ». C’est vrai : le Rassemblement national (un élément que tout le monde a bien en tête à Reconquête!, où on brigue l’héritage à l’extrême-droite) est un mouvement très endetté. Sur le site de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), les derniers chiffres disponibles datent de 2020. Le RN accusait alors une dette colossale de 23 782 530 euros. Un trou qu’il n’a depuis évidemment pas résorbé. Avec « seulement » 5,4 millions d’euros d’actifs, il est le seul parti politique français ainsi plongé dans le rouge. Confronté à ces nouvelles affaires financières qui menacent de le plomber, le voilà au bord du gouffre. Et avec lui, sa cheffe.

Surmonter ce défi, en cas de nouvel échec ce dimanche, exigera de Marine Le Pen bien plus que le dilettantisme qu’elle affiche depuis une double décennie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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