Oujgorod, le havre de paix des déplacés

Blast vous propose cette semaine une série de reportages à Oujgorod, la capitale régionale ukrainienne située près de la frontière slovaque." Une région qui en quelques jours est devenue refuge pour des centaines de milliers de déplacés. Près de 500.000 personnes ont transité par la région pour fuir vers les pays voisins, et plus de 100.000 sont installés dans la région de Transcapartie." De notre envoyé spécial Jacques Duplessy.

Quand on arrive dans le centre-ville d’Oujgorod, la capitale régionale ukrainienne située près de la frontière Slovaque, on est frappé par l’ambiance paisible qui y règne. Au bord de l’Ouj, la rivière dont la ville tire son nom, les promeneurs profitent du soleil d’hiver et de la douceur le long du quai, les pêcheurs ont mis les lignes à l’eau. Les cafés ont sorti les terrasses et les tables affichent complet, des musiciens jouent des chansons traditionnelles. Cette vie en apparence insouciante loin du fracas des armes, c’est ce qui a surpris Juliana, une déplacée de Kyiv qui a fui la capitale avec son mari et ses deux enfants de trois et sept ans. « Nous nous sommes installés provisoirement chez mes parents qui habitent ici. Après plusieurs jours sous les bombes, on ne savait plus quoi faire. On a préparé quelques affaires et on est parti pour la gare. On a réussi à monter in extremis dans un train, c’était bondé, il y avait des gens partout. C’était stressant car on devait obstruer les fenêtres pour éviter d’être repéré et bombardé. On a mis 17 heures par train pour arriver à Oujgorod. Cela fait du bien de voir des magasins ouverts, de ne plus entendre le bruit des bombes. Bref, de reprendre une vie normale. »

Dans le centre historique, un homme lance d’une voix forte un appel aux dons pour aider les déplacés et pour financer des équipement militaires

Mais la guerre se rappelle aux habitants de multiples manières. Mercredi, la sirène annonçant un possible bombardement les a réveillés en sursaut à 4 heures. Une fausse alerte. Dans le centre historique, un homme lance d’une voix forte un appel aux dons pour aider les déplacés et pour financer des équipement militaires. Un peu plus loin c’est une affiche à la gloire des missiles antichars américains Javelin qui a été placardée dans une rue commerçante. On y voit un soldat accroupi tirer une roquette avec cette inscription : « Il n’y a que comme ça que l’on peut être à genoux devant l’ennemi ».

Oujhorod, Ukraine, 2022-03-08. Nataliya Kabatsiy est la directrice du Comite d’Aide Médicale, présent en Ukraine depuis 2000.
Photographie de Denis Meyer / Hans Lucas via AFP.
Face aux désastres de la guerre, la population s’est largement mobilisée

La ville est surtout devenue une région refuge pour des centaines de milliers de déplacés. Près de 500.000 personnes ont transité par la région pour fuir vers les pays voisins, et plus de 100.000 sont installés dans la région de Transcapartie. Chaque jour, environ 3.000 nouveaux déplacés continuent d’arriver.


Face aux désastres de la guerre, la population s’est largement mobilisée. « L’État s’occupe prioritairement de l’armée, raconte Nathalia Kabatsiy, la directrice de l’ONG Comité d’aide médicale. Ce sont les associations et les actions spontanées des citoyens qui s’occupent principalement des populations civiles touchées. Nous avons fait deux révolutions en Ukraine et nous sommes en guerre au Donbass depuis 2014, alors nous avons l’habitude de nous auto-organiser. Nous avons des réseaux très efficaces. Heureusement, car l’État est un peu dépassé et il y a pas mal de désorganisation. »

La gare d’Oujgorod est un des principaux points d’arrivée de ceux qui fuient la guerre. Trois à quatre trains d’évacuation arrivent quotidiennement. Des volontaires ont monté un parcours de prise en charge des milliers de personnes.

« Au début de la guerre, on était plusieurs copines à vouloir aider, raconte Mariana. On a vu les images de gens fuyant vers la Slovaquie. Je ne voulais pas rester sans rien faire. Comme je suis restauratrice, on s’est mis à cuisiner et à distribuer des repas à la frontière. » L’une d’entre elles se rend à la gare voir ce qui se passe. « Elle est tombée sur un cohue indescriptible. La Croix-Rouge était débordée, elle n’avait pas assez de nourriture pour tout le monde, elle manquait de volontaires. Ça a été un choc et on a décidé de les aider. » Les bénévoles ouvrent deux cuisines dans la ville, récupèrent des dons en nature et financiers d’habitants et d’une ONG locale, le Comité d’aide médicale. « On sort aujourd’hui entre 7000 et 8000 repas par jour », s’enorgueillit la cuisinière. Les volontaires ont aussi mis un point de distribution de vêtements d’urgence et de couvertures. Des juristes conseillent les personnes qui n’ont plus de papiers. Deux salles ont été aménagées pour prendre en charge les mères et les bébés et les personnes handicapées. Un coordinateur de la mairie est également sur place pour organiser l’affrètement de bus vers les postes frontières ou vers des centres d’hébergement collectifs dans la ville.

Oujhorod, Ukraine, 2022-03-06. A toute heure de la journée, des centaines de réfugiés se présentent avec leurs passeports devant la cantine mise a disposition par une association locale et tenue par des bénévoles. Ils et elles viennent de Kyiv, Kharkiv, Odessa, Marioupol... et leur voyage a duré parfois jusqu'à 3 jours en train, en bus avec le strict essentiel dans leurs bagages.
Photographie de Denis Meyer / Hans Lucas via AFP.

En face de l’hôtel de ville, le centre municipal où se tiennent habituellement des expositions et des salons a été transformé en lieu d’enregistrement des déplacés et de fourniture d’aide humanitaire. Il cible les personnes qui sont arrivées en voiture et qui cherchent un logement, et ceux qui logent dans des familles. Un médecin et une infirmière donnent des médicaments ou renouvellent les ordonnances. Les déplacés peuvent aussi recevoir des bons permettant d’aller manger gratuitement dans une cantine populaire. « La ville est désormais saturée, explique Victoria, la volontaire responsable du centre d’enregistrement. Nous convoyons désormais les déplacés vers les autres villes et villages de Transcarpatie. »

on faisait fondre de la neige pour boire et cuisiner. On était 25 dans une petite cave

Dans la salle d’attente, une femme emmitouflée dans un anorak noir et un bonnet pianote nerveusement sur son téléphone. Irina a réussi à quitter le 15 mars la ville martyre de Marioupol. « J’ai réussi à sortir en voiture avec des amis en intégrant une colonne de véhicules à un corridor humanitaire. La ville était encerclée, on a mis 12 heures pour rejoindre Zaporije à 200 kilomètres de là. C’était l’enfer, on n’avait ni eau, ni électricité, on faisait fondre de la neige pour boire et cuisiner. On était 25 dans une petite cave. On avait déjà eu la guerre à Marioupol en 2014, je pensais que ça serait pareil et que ça s’arrêterait vite. Mais c’est un génocide que commettent les troupes russes. Nous, on est une région russophone en plus. Alors vous imaginez ce qu’ils vont faire ailleurs... » Elle montre des images de son quartier en ruine. Les immeubles sont éventrés, des gravats jonchent les rues. Elle s’inquiète pour sa sœur et sa nièce dont elle est sans nouvelles depuis plusieurs jours. « On n’a pas pu les récupérer avant de partir, c’était impossible des bombes explosaient partout », dit-elle au bord des larmes en montrant des photos d’eux. Elle souhaite pour le moment rester en Transcarpatie : « Je ne veux pas quitter mon pays sans mon fils. Lui ne peut pas partir car il pourrait être rappelé par l’armée. »

Le complexe sportif pour la jeunesse a été transformé en centre d’hébergement d’urgence. Dans le hall d’entrée, la télé tourne en boucle. Des déplacés la regardent tout en consultant leur smarphone. Dans les salles de sport, Des couchages sommaires sont alignés sur les terrains synthétiques. 300 personnes logent ici, dont 60 enfants.

Oujhorod, Ukraine, 2022-03-04. Une cantine humanitaire, gérée et animée par des bénévoles, est proposée aux réfugiés qui cherchent à fuir le pays.
Photographie de Denis Meyer / Hans Lucas via AFP.

Victoria caresse son chat. Cette étudiante en droit vient d’arriver de Kiyv avec son petit copain. « Après deux semaines de bombardements, on a décidé de fuir. On a pris le premier train et on est arrivé à Oujgorod. On ne savait même pas où on allait. » Nathalia et Michael, un jeune couple, arrivent, eux, de Kharkiv. « C’était très difficile de s’endormir et de se réveiller avec les explosions, les coups de feu, témoigne le jeune homme. C’était un stress permanent. Il y avait des alertes toutes les demi-heures, on devait descendre dans l’abri. On était physiquement et psychologiquement épuisé. » Ils ne s’attendaient pas à la guerre. « Le matin des premiers bombardements, j’ai cru à des feux d’artifice, sourit Nathalia. Mais quand les vitres de nos fenêtres ont commencé à trembler, on a compris que c’était une attaque. » La mère et la sœur de Nathalia sont déjà réfugiées en Slovaquie. « On s’est rapproché d’eux, mais je ne veux pas laisser Michael qui peut être mobilisé. » Mais ce n’est sans doute pas pour tout de suite. « Je me suis présenté avec tous les papiers au centre de mobilisation, mais ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas besoin de moi pour le moment. »

A quelques mètres, Jean, 72 ans, petite barbe blanche et casquette sur la tête est assis sur son matelas avec son épouse. « C’est la seconde fois que je suis déplacé. J’habitais à Marinka dans la région de Donetsk en 2014, j’ai du fuir et je me suis installé près de Kharkiv. Et à nouveau la guerre m’a rattrapé. Des bombes sont tombées pas loin, je sais qu’il y aura des combats près de chez moi. Alors, j’ai décidé à nouveau de partir. Je venais de finir de payer ma maison il y a deux mois... » Il rêve de retourner à Marinka. « Je voudrais retrouver ma maison à Donetsk, voir mes petits enfants grandir et planter un arbre. » Mais il refuse d’habiter la république séparatiste : « Si je suis là-bas, je devrais suivre les règles des Russes. C’est hors de question ! J’aime la liberté, je veux que mes enfants et petits enfants vivent libres. »

Oujhorod, Ukraine, 2022-03-08. Passerelle dans le centre historique de la ville.
Photographie de Denis Meyer / Hans Lucas via AFP.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Oujhorod, Ukraine, 2022-03-05. Une famille vient d arriver en gare depuis Lviv, elle a fui sa ville suite a la guerre declaree dans son pays par la Russie. Photographie de Denis Meyer / Hans Lucas via AFP.

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