« Panique Générale ». James Ellroy en forme et en roue libre.

Aucune baisse de forme chez James Ellroy, dont le nouveau roman marque une pause dans la publication de sa dernière tétralogie. En apparence moins ambitieux et plus concis, « Panique Générale » impressionne toutefois et s’intègre magistralement dans l'œuvre de l’écrivain californien, faisant de personnages secondaires de ses anciens romans les protagonistes d’un polar tendu où la langue explose comme jamais.

L’affaire semble maintenant entendue, même si l’affirmation fera grincer quelques dents : James Ellroy est le plus extraordinaire écrivain vivant (l’adjectif est à comprendre dans toute sa polysémie). Bien que dépositaire d’un genre plutôt méprisé (le polar), l’auteur californien a construit une œuvre balzacienne, dont la richesse des personnages rivalise avec la production de Dostoïevski et le style évoque de plus en plus un Céline en roue libre. Ses trois cycles de romans (dont le dernier est toujours en cours de publication) entremêlent plusieurs trames narratives et des centaines de protagonistes réels ou imaginaires sur quatre décennies, dans un style télégraphique unique où se mêlent humour grinçant, provocation permanente et fulgurances formelles. On a beau réfléchir, on ne voit aucune œuvre en cours, sur quelque continent que ce soit, qui présente autant d’ambition, et qui provoque autant d’excitation chez le lecteur fidèle à chaque nouvelle publication.

Underworld USA

Le premier cycle de ses romans : le Quatuor de Los Angeles, reste la meilleure porte d’entrée à l’univers de James Ellroy. Cette tétralogie dont le premier tome s’inspire d’un fait divers irrésolu (l’affaire du Dahlia noir) et s’achève sur le livre le plus expérimental de son auteur (White Jazz, véritable tour de force littéraire) aurait suffi à faire entrer l’écrivain dans l’histoire. Situé dans les années 1950, cet ensemble de romans noirs expose la culture criminelle du pays en dressant le portrait de personnages inoubliables : tueurs, mafieux et policiers.

Plus ambitieuse encore, la trilogie suivante : Underworld USA, qui démarre à la fin de la première, opte pour un récit de l’histoire politique du pays dans les années 1960. Des événements connus de tous (les assassinats des Kennedy, celui de Martin Luther King, l’invasion de la Baie des cochons, la mort de Jimmy Hoffa) y sont démêlés à travers le parcours de personnages imaginaires qui en tirent toutes les ficelles. Radicalement différent de ce qui précède, ce complotisme fictionnel d’une complexité affolante nécessita pour l'auteur plus de 15 ans de travail entouré de documentalistes.

Depuis 2015, le Second quatuor de Los Angeles ambitionne de joindre les deux autres sagas en y piochant de nombreux personnages, impliqués dans plusieurs intrigues entremêlées pendant les années 1940. En cours de parution, le deuxième tome de ce cycle (La Tempête qui vient) sort en poche ce mois-ci. C’est l’une des œuvres les plus fortes de l’auteur, qui approche des 75 ans et semble au sommet de sa forme.

Régulièrement, James Ellroy s’extrait de son « grand œuvre » pour proposer d’autres livres, d’accès plus facile mais pas forcément moins ambitieux. Ma Part d’Ombre, par exemple, paru en 1997, compte parmi les classiques de l’auteur. Autobiographique, l’ouvrage dresse le portrait d’une mère mal aimée, tuée par un serial killer quand James Ellroy avait dix ans. D’autres essais (comme La Malédiction Hilliker, en 2011) et des recueils de nouvelles paraissent régulièrement pour faire patienter les lecteurs.

Une triple confession

L’une de ces nouvelles (Extorsion), parue en 2014, sert de matière à un nouveau roman : Panique Générale, qui en étend considérablement l’intrigue. Pour le lecteur assidu d’Ellroy, l’information laissait craindre le pire : Extorsion compte parmi les rares publications anecdotiques de son auteur. Pourtant, à la lecture de Panique Générale, c’est rapidement l’enthousiasme qui l’emporte. James Ellroy semble s’amuser comme un fou à réinventer son récit avec une langue déchaînée. Son style unique (phrases très courtes, néologismes, allitérations, assonances, digressions infamantes) agresse le lecteur. La frénésie du verbe nécessite une attention de chaque instant pour ne pas perdre le fil.

Première surprise : Panique Générale démarre à notre époque. Le personnage principal, Freddy Otash, mort en 1992, se retrouve au purgatoire. Pour espérer en sortir, il couche par écrit une longue confession en trois actes, évoquant trois épisodes de sa vie étalés entre 1949 et 1960. L’idée semble curieuse chez un auteur ancré dans le réalisme, mais permet quelques voyages dans le temps bienvenus qui dynamisent le récit.

Peu connu en France, Freddy Otash est un personnage historique. Ex-policier ripoux de Los Angeles devenu détective privé puis rédacteur pour le tabloïd Confidential - un torchon anti-communiste spécialisé dans la révélation des scandales sexuels les plus trash - il fut cité dans l’enquête du meurtre de John F. Kennedy, pour qui il aurait organisé un rendez-vous avec une call-girl. Chez Ellroy, Otash braque des bookmakers, gère un réseau d’avortement clandestin, trafique des armes. Ses spécialités : l’arnaque et l’extorsion, l’amènent à constituer des dossiers sur les personnalités en vue à Hollywood.

James Ellroy. Crédits: Philippe Matsas / Leemage / Opale

Autour de cet individu haut en couleur, Ellroy mêle comme à son habitude ses personnages à ceux qui ont fait l’histoire de l’Amérique : politiques, chanteurs, acteurs. John Wayne, Liz Taylor, James Dean, Marilyn Monroe et Frank Sinatra traversent ainsi, parmi beaucoup d’autres, l’histoire de Panique Générale, à la fois commanditaires des services de Freddy Otash et victimes de ses agissements. Leur portrait collectif construit la vision de « Zarbiwood », véritable Babylone où règnent la violence, le sexe, la drogue et la trahison. Car Ellroy n’aime rien d’autre qu’égratigner les mythes américains, sans trop s’embarrasser de la véracité.

Obsessions et rédemption

Panique Générale se nourrit de la première à la dernière ligne d’une thématique qui vampirise chaque roman de James Ellroy : l’obsession. L’obsession qui, chez ses personnages, reflète en miroir celle de l’auteur. Car ce qu’Ellroy semble dénoncer à chaque page (crime, drogue, perversions sexuelles) reflète sa propre jeunesse, sur laquelle il s’est souvent confié : des années de dérive passées à gober des amphétamines par poignées avant de s’introduire par effraction dans des appartements pour renifler des dessous féminins. Des années à flirter aussi avec l’extrême droite suprémaciste américaine, avant d’être sauvé par l’écriture. Car voilà le deuxième grand sujet de James Ellroy : la rédemption. Dans Panique Générale, Otash est miné par un meurtre qu’il a commis au début de sa carrière à la demande de policiers véreux, et il envoie de l’argent tous les mois à la veuve de sa victime en espérant secrètement être pardonné.

Revenons à l’obsession. Ellroy donne un surnom à Freddy Otash : « Pervdog ». Comment ne pas y voir un clin d’œil de la part de celui qui se fait surnommer le « Dog » et a souvent ironisé sur ses propres perversions qu’il plaque sur ses personnages : les renifleurs de petites culottes ne manquent dans aucun de ses livres, pas plus que les accros aux amphétamines ni les cinglés d'extrême droite. Freddy se confesse ainsi au milieu du livre, avant de droguer une femme pour rentrer chez elle par effraction : « Je prends ma pose de Pervdog. Mon côté camé prend le dessus et me porte (...) Je joue les voyeurs depuis mes quatorze ans (...) J’avale trois cachets de Dexedrine et j’ajuste mes réserves d’adrénaline. » Freddy Otash, c’est James Ellroy.

L’obsession de James Ellroy, celle qui rend son œuvre si passionnante, se retrouve aussi dans la matière qu’il brasse depuis plusieurs décennies. Les intrigues, le style, les époques changent, mais chaque ouvrage répète les mêmes motifs. On a souvent l’impression d’avoir déjà lu ailleurs une ligne ou même un paragraphe, et c’est sans doute le propre des plus grands que de pouvoir creuser sans cesse le même sillon sans jamais se répéter. Obsédé par la reconstruction de son Los Angeles intime en Babylone survolté, Ellroy multiplie les renvois à ses autres livres, du Dahlia noir (« C’est du réchauffé ! ») aux nombreux personnages historiques resurgissant de précédents romans (dont Otash lui-même), crucifiés par des attaques qui reviennent en leitmotiv : Kennedy est un obsédé de la chatte. Brando est communiste et homosexuel. James Dean, masochiste, est un « cendrier humain ». Natalie Wood aime les femmes. Nicholas Ray est un prédateur sexuel qui aime s’entourer d'éphèbes nazis. C’est à se demander comment Ellroy n’a jamais été attaqué par les descendants de ceux qu’il diffame au lance-flammes.

Au bout des trois cent pages, reconnaissons-le à nouveau : modeste dans ses ambitions, Panique Générale est un petit James Ellroy, qui s’adresse plutôt aux fidèles de l’auteur qui seront comme à chaque fois stupéfaits par les effets d’échos d'une œuvre évoquant un palais des glaces qui serait en expansion permanente. Ceux-là seront heureux de constater que la dimension policière plutôt accessoire dans la nouvelle originelle est devenue centrale, et que l’intrigue est cette fois soignée, sans être aussi complexe que d’habitude. Mais, l’affaire semble entendue : un « petit » James Ellroy, c’est toujours un grand roman.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Joel Saget / AFP

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