Plaidoiries pour Coline

Alors que l’enquête de la brigade des mineurs de la police judiciaire se poursuit à Paris, l’affaire Richard Berry rebondit dans le Cantal. Ce vendredi, sa fille comparaissait devant le tribunal correctionnel d’Aurillac suite à une plainte en diffamation de la chanteuse Jeane Manson, l’ex-compagne de son père. En cause un article du Monde de février 2021 qui dévoilait les dessous cette affaire, et des propos tenus sur BFM TV un mois plus tard, dans l’émission de Bruce Toussaint. Dans l’attente de l’audition de Richard Berry dans le dossier pénal, Coline Berry-Rojtman se défendait dans la peau de la prévenue.

Elle s’y est préparée. Si son avocate la dit « combative », Coline Berry-Rojtman confiait pourtant être « tendue » à la veille de ce déplacement à Aurillac. Ce rendez-vous, elle le vit comme une épreuve. Une de plus, engagée dans un combat autour d’une histoire dont elle porte le poids depuis des années.

Dans son édition du 5 février 2021, Le Monde avait publié un long article - « Richard Berry accusé d’inceste par sa fille aînée Coline Berry-Rojtman » - qui racontait qu’entre ses six et dix ans, le comédien l'aurait violée et agressée sexuellement, en présence de sa compagne de l'époque. Des faits que ces derniers nient farouchement. Dans sa plainte qui vise aussi les auteurs, les journalistes Yann Bouchez et Lorraine de Foucher, et le directeur de la publication Louis Dreyfus, Jeane Manson querelle quatre passages.

Jeux douteux

« La fille aînée de l’acteur nous a raconté un père qui l’embrassait sur la bouche avec la langue, pouvait-on lire dans le quotidien, et circulait souvent nu chez lui, un père qui quelques temps plus tard, au milieu des années 1980, l’aurait poussé à participer à des jeux sexuels avec lui et sa compagne de l’époque, la chanteuse américaine Jeane Manson. » « Quand le couple avait la garde des enfants, est-il écrit dans la plainte, il leur serait arrivé le matin après leurs ébats, de convier ceux-ci dans la chambre parentale pour des jeux sexuels, écrivaient également les deux co-auteurs. Le père de la plaignante lui aurait alors proposé de jouer à l’orchestre avec ses organes sexuels et ceux de sa partenaire (pénis, seins), les deux adultes étant nus (…) Madame Coline Berry-Rojtman aurait donc été contrainte d’apposer sa bouche sur le sexe de Monsieur Berry, le tout en présence de l’autre enfant, et de manière répétée. »

La plainte de Jeane Manson vise également des propos tenus par Coline Berry-Rojtman sur le plateau de BFMTV. Le 4 mars 2021, deux mois après avoir saisi la justice, cette dernière est l’invitée du « Live Toussaint ». Une expérience qu'elle a vécue comme traumatisante. Cette exclusivité avait été négociée en coulisses par son avocate avec Marc-Olivier Fogiel, le directeur général de la chaîne « tout info ». Coline Berry-Rojtman avait accepté cet entretien sous certaines conditions, soucieuse d’éviter qu’on ne focalise sur les aspects les plus scabreux. Mais, comme c’est souvent le cas, le déroulement va lui échapper. Mal à l’aise, elle se retrouve face à un Bruce Toussaint qui tente de lui soutirer des détails. Et, sans qu’elle s’y attende, l’animateur lance un sujet. A l’image apparaît la chanteuse Shirel, la fille de Jeane Manson. Dans ce témoignage enregistré, elle conteste avoir jamais assisté aux scènes décrites par Coline Berry-Rojtman.

Au retour sur le plateau, celle-ci réagit à ce qui relève à ses yeux d’une « posture » : « Elle me parle de sa mère en plus comme de quelqu'un... enfin je veux dire Jeane Manson c'est quand même quelqu’un qui fait partie des Enfants de Dieux, une secte qui prône la pédophilie et l'inceste donc... Voilà si vous voulez... je... j'entends ce qu'elle me dit mais c'est sa mère, elle est sans doute loyale, elle a peur aussi sans doute, elle... c'est dur de parler, je suis pas la prem... je suis la première à le savoir mais je suis sereine par rapport à la crédibilité de ce qu'elle est... juste… qu'elle dit là c'est... voilà. »

Egalement poursuivis, ces propos devaient aussi animer les débats de ce vendredi devant le tribunal correctionnel d’Aurillac. En revanche, ni BFMTV, ni Bruce Toussaint ne sont concernés par l’audience : ces paroles ayant été prononcées lors d’un direct, ils ne peuvent en être considérés comme co-auteurs.

Le jeudi 4 mars 2021, Coline Berry-Rojtman est face à Bruce Toussaint, dans Le Live Toussaint. Capture site BFMTV.


Jeane Mason réclame 275 000 euros en réparation, plus 15 000 euros de frais d’avocats. « Voilà ce que coute la libération de la parole », tacle Me Shebabo. « Que Jeane Manson réclame justice est obscène alors que ça fait 40 ans que je vis avec des larmes, des images et des souvenirs monstrueux, des choses que j’ai vécues en sa présence, dénonce de son côté Coline Berry-Rojtman. D’autant qu’elle n’est accusée dans ma plainte que de corruption de mineurs. Par ailleurs, je ne vois pas où est son préjudice, elle parle d’un empêchement de carrière, c’est un peu risible... En revanche, les souffrances ça n’a pas de prix : j’aurais pu faire une addition de tout ce qu’ont coûté les séances de psy que j’ai dû suivre depuis mon adolescence. »

Coup pour coup

« Se retrouver dans la position de prévenu, c’est forcément particulier pour Coline », souffle Maître Karine Shebabo, son conseil. D’autant que sa cliente anticipait un grand déballage ce vendredi, dans une ambiance qui promettait d’être pesante : « Ils ont été très loin pour essayer de me détruire, prévient-elle, jusqu’à ma fille ». Comme ses deux autres enfants, la fille aînée de Coline Berry-Rojtman n’a aucun contact avec son grand-père, Richard Berry. La voilà éclaboussée à son corps défendant, pointée dans l’offre de preuves rassemblée par Jeane Manson, pour ce procès en diffamation. Dans une affaire où on se rend coup pour coup.

Depuis que Coline Berry-Rojtman a saisi la justice en janvier 2021, après avoir reçu comme une gifle la lecture du livre de Camille Kouchner sur l’affaire Duhamel (La Familia grande, publié au Seuil), la famille Berry, déjà fragmentée, a éclaté en deux. D’un côté, il y a ceux qui soutiennent sa démarche : sa mère la comédienne Catherine Hiegel est à ses côtés, ainsi que sa tante Josiane Balasko ou sa cousine Marilou Berry, également actrice. De l’autre côté, il y a le clan coalisé autour du comédien Richard Berry. Autour du roi Richard, toute une cour gravite. Dans un enchevêtrement où tout remonte et procède de la figure majeure de cette galaxie, difficile de distinguer ce qui relève des relations personnelles et amicales des intérêts financiers et professionnels.

Sur le compte Instagram de Coline Berry-Rojtman.


Pour Me Shebabo, la mobilisation de ses soutiens raconte bien un fonctionnement clanique, avec sa figure dominante, celle de l’acteur célèbre à qui tout est du. « Cette histoire n’est pas seulement une histoire d’infraction sexuelle, ça raconte un rapport de domination à l’égard de ses compagnes et d’une de ses filles au sein d’une famille, d’un homme blanc très puissant aussi en dehors. Richard Berry se comporte comme ça avec tout le monde : soit tu es avec moi, soit je t’écrase, le marché est simple. Devant la violence de la réponse médiatique orchestrée et les éléments avancés pour essayer de détruire ma cliente, j’ai le sentiment qu’il s’est produit avec Coline au fond la même chose qu’avec le père de Christine Angot, pour sa mère... Je ne sais pas ce qui s’est joué mais je crois que Monsieur Berry a voulu détruire Christine Hengiel, parce qu’elle était d’une famille très établie, qu’elle était beaucoup plus reconnue que lui dans le théâtre… Même devant un dossier criminel, on n’a jamais ça. Là, la réaction a été « je vais t’écrabouiller ». A travers ce dossier, il s’agit aussi de remettre des limites à quelqu’un qui à mon avis n’en a aucune. »

Metoo passé par là…

Quand le patriarche est rattrapé par cette affaire relevant de la sphère intime, le clan lié par ces intérêts croisés fait corps. Pour préparer la riposte, défendre l’honneur d’un homme présenté comme la victime d’une odieuse attaque et discréditer Coline Berry-Rojtman, en brossant d’elle un portrait peu flatteur – celui d’une femme psychologiquement instable.

Il y a quelques années, quand des affaires de ce type transpiraient (rarement) dans les médias, ce type de répliques suffisait à éteindre le feu. Dans une « dynamique » désastreuse, pour le message envoyé à la société, et destructrice pour les victimes : renvoyées à leur isolement et (ré)assignées au silence après avoir pris sur elles de parler, celles-ci pouvaient légitimement se demander si elles n’avaient pas rêvé et si, au final, elles n’auraient pas mieux fait de se taire. Recouvertes d’une couche d’opprobre.

Ce scénario, quand l’affaire a éclaté, le clan de Richard Berry a parié dessus. Mais l’époque a changé, Metoo est passé par là : ce qui était « acceptable » autrefois ne l’est plus. Les récents développements des affaires Hulot et PPDA sur le terrain médiatique l’ont montré de façon éclatante : désormais, il ne suffit plus d’envoyer au front un fidèle déminer pour que le soufflet brûlant retombe - et que chacun retourne tranquillement à ses affaires, comme si de rien n’était. La société a changé et avec elle les exigences, en matière d’exemplarité sur les questions du respect de la personne humaine, de l’équilibre hommes/femmes et, n’en déplaise à certains dont on entend la voix rance pointer aux extrêmes de la campagne présidentielle, de la protection des femmes.

Que pensez-vous de cette photo ?

Avant sa plainte en diffamation, Jeane Manson avait diffusé le 3 février 2021, quand l’affaire avait été révélée, un communiqué dans lequel elle « conteste avec force l’existence de tels faits ». 

Elle avait ensuite posté en août dernier une photo sur son compte Facebook sur laquelle on la voyait posant avec Coline Berry-Rojtman. Avec ce commentaire : « Que pensez-vous de cette photo ? Que pensez-vous de cette publication postée sur l'Instagram de Coline Berry-Rojtman quelques mois avant les accusations de cette dernière ? Mais que pensez-vous surtout de son commentaire : 'Merci Jeane Manson pour ces retrouvailles' ? »

« Pourquoi j’ai acceptée de la voir ? Sa fille m’avait expliqué tout leur apaisement, assure à Blast Coline Berry-Rojtman, elle avait dit être dans le pardon quand elle a fait son Alyah. Quand je l’ai vue, elle m’a raconté des choses dont je n’avais même pas le souvenir, qu’elle refusait que mon père donne le bain à sa fille… ».

La photo et le post publiés sur le compte Facebook de Jeane Manson le 4 août 2021.


Une histoire à oublier

Autre point d’achoppement entre les deux femmes, Jeane Manson n’a pas apprécié entendre Coline Berry-Rojtman évoquer ses liens avec les Enfants de dieu lors de son passage à BFMTV. Une référence sulfureuse que la comédienne-chanteuse tente aujourd’hui de faire oublier. Créée dans la foulée des mouvements hippie, cette communauté a une histoire mouvementée. Inceste et pédophilie y avaient libre cours. A l’image de Charles Manson, le gourou Moïse David incitait par ailleurs les filles de la secte à se prostituer pour harponner et enrôler de nouveaux adeptes. Des dérives qui ont justifié la décision prise par le gouvernement français de la dissoudre en 1978 – pour « racolage et prostitution ».

« L’histoire de la secte, c’est une vaste blague, ses liens étaient notoires », commente Coline Berry-Rojtman. Ils étaient en effet parfaitement connus dans le milieu des variétés.

La pochette de La bible, l’album enregistré en 1977 par Jeane Manson avec the Family of love, le groupe des Enfants de dieu.


Pour l’avocate de Coline Berry-Rojtman, l’enjeu de ce procès en diffamation à Aurillac n’est pas neutre ni sans conséquence pour le dossier principal, et l’enquête en cours à Paris. « On peut être condamné en diffamation sans que ça ne remette en cause un dossier en cours par ailleurs », confie-t-elle à Blast. Pour autant, Maître Karine Shebabo espère bien obtenir une décision favorable. A contrario, une condamnation de sa cliente reviendrait à ses yeux « à museler les victimes d’infractions sexuelles commises dans la cellule familiale ». « Une injonction au silence ». Restait à savoir si le procès de ce vendredi allait se tenir. En effet, les deux journalistes du Monde et son directeur de publication également poursuivis ne pouvaient être présents à Aurillac – ils sont empêchés. Logiquement, leur avocat et celui de Coline Berry-Rojtman entendaient demander le report. Celui-ci pouvait-il être accordé? Difficile à dire avant l'ouverture de ce matin, même si le temps prévu pour cette audience semblait un signe favorable, les deux heures imparties sur le programme du jour paraissant très insuffisantes pour une telle affaire – sa nature et les débats qu’elle impose.

La procédure au pénal toujours en cours, il semblait judicieux d’attendre pour éviter un conflit entre deux décisions. Par ailleurs, c’est l’enquête pénale qui pourra se prononcer sur le fond de l’affaire et la nature des faits.

Une affaire, deux procédures

Un autre aspect plaidait pour un renvoi. Pour préparer leur dossier en défense, la prévenue et son conseil ont dû faire face à un casse-tête : produire suffisamment d’éléments pour convaincre le tribunal de débouter Jeane Manson, sans dévoiler toutes les cartes confortant l’accusation dans la procédure pénale. Une situation inconfortable. La veille de ce procès, Maître Shebabo confiait hésiter encore sur les pièces à produire devant le tribunal : « Pour certaines, je ne sais pas encore. Ce sera vraiment sur le moment ».

A ses yeux, cette action en diffamation de Jeane Manson répond « à une stratégie délibérée » : « Cette citation sur une soi-disant atteinte à la réputation, poursuit l’avocate de Coline Berry-Rojtman, c’est le moyen de nous forcer à dire ce qu’on a révélé aux enquêteurs. Richard Berry a la possibilité de connaître toutes les questions qui doivent lui être posées lors de son audition. C’est ce qui pose problème et qui justifie qu’on demande le sursis à statuer, qui nous semble de droit ». De droit, c'était au président Philippe Juillard – le président du tribunal de judiciaire d’Aurillac qui a tenu à prendre l’audience en main, initialement réservée à un autre magistrat – d’en décider.

Le couple Berry/ Manson posant dans la presse people, dans les années 80.


Si le tribunal avait décidé de renvoyer pour ne pas peser sur l’audition de Richard Berry, mais aussi de Jeane Manson et de sa fille Shirel dans l’enquête en cours à Paris, il aurait fallu tenir des audiences relais de façon à ne pas tomber sous le coup de la prescription, fixée à trois mois en matière de diffamation. L'audience étant finalement maintenue, ça pouvait être pour Coline Berry-Rojtman - qui « sera là pour raconter son histoire », comme le souligne son avocate - l’occasion qu’elle soit aussi le procès de l’inceste. « A défaut » : en effet, rien ne dit qu’un procès au pénal se tiendra un jour. S’il est aventureux de préjuger des suites de l’enquête diligentée par le parquet de Paris tant que l’accusé principal n’a pas été entendu, les probabilités d’un classement pour prescription (des faits) sont fortes - sous réserve de la découverte d’éléments plus récents. Coline Berry-Rojtman est en consciente. En se projetant un peu, la plaignante précise d’ailleurs que l’enjeu, au-delà de la tenue d’un tel procès, est surtout que son statut de victime soit reconnu par la justice, prescription ou pas. Ça passe par une décision actant cette condition, même s’il s’agit d’un classement à cause de l’ancienneté des faits.

Coline Berry-Rojtman enfant avec son père Richard Berry. Photo postée sur son compte Instagram.


C’est donc avec ces enjeux en arrière-plan que se tient depuis ce matin 9h ce procès. Un jeu risqué qui peut se retourner contre Jeane Manson, même si le choix d’Aurillac permet de tenir à distance la presse, qui serait venue en force si l’audience s’était tenue à Paris devant la 17ème chambre, spécialisée en matière de presse et de diffamation. Dans ce choc et cette confrontation de procédures, il est symptomatique de constater que les trois dernières personnes qui doivent être entendues par la brigade des mineurs à Paris font front commun à Aurillac : Jeane Manson a fait citer comme témoins sa fille Shirel et son ancien compagnon Richard Berry. Si les deux premières étaient annoncées présentes à l'audience, un doute persistait pour ce dernier. Interrogé par Blast mercredi en fin d’après-midi, Me Hervé Temime ne souhaitait ni confirmer ni infirmer la présence de son client dans le Cantal.

Ce jeudi soir, veille du procès, le comédien se produisait à plus de 500 kilomètres sur la scène du théâtre de Sochaux (Doubs), où il avait revêtu une nouvelle fois la robe noire d’avocat pour donner ses « Plaidoiries » (1). Richard Berry a finalement fait le déplacement. A Aurillac, c’est une toute autre partition qui se joue, hors caméra : celle de la vie réelle (dans le secret de l’intimité et de la vie de famille, avec ses sales histoires et ses souvenirs poisseux) et de la véritable justice.

Plaidoirie contre plaidoirie.

(1) En septembre 2021, la fille de Richard Berry avait interpellé par courrier le bâtonnier de Paris alors que son père s’apprêtait à remonter sur scène pour reprendre sa tournée, interrompue à cause des restrictions liées à la crise du Covid. Coline Berry-Rojtman demandait au bâtonnier Olivier Cousi d’intervenir, jugeant déplacé que le comédien porte la robe d’avocat alors qu’une enquête pénale le vise. Le barreau de Paris avait répondu en expliquant dans une lettre qu’une telle intervention était impossible.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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