René Crevel, conjuguer l’impossible

« Le plus Grand sera celui qui aura gardé la force d’être candide. »

René Crevel détestait sa mère, les apparences et le fascisme.

En 1914, il a quatorze ans, dans le salon des Crevel sa mère le sermonne, l’admoneste, le moralise, ses mots sont brutaux, vengeurs. L’enfant ne comprend pas, il a les yeux levés vers le plafond où pend le corps de son père.

Image au principe de la vie et de l’œuvre de Crevel, son père suicidé et sa mère le lui reprochant. Moment qui hanta l’écriture d’une révolte continuelle contre toute revendication de normalité, normalité qui ne saurait être autre chose qu’une habitude maladive et convenue, une dictée morale mensongère jusque l’un de ses mythes les plus proférés : les familles sont des lieux d’amour.

Poursuivi par l’image absurde, il l’absorba, la défia, l’étancha dans la poésie. Malgré quelques poèmes écrits tôt dans sa vie, Crevel fut un poète sans vers. Sa prose, elle, devait se libérer de la linéarité scénaristique dans un lyrisme au comble de l’angoisse, soulevé par une sensibilité contradictoire, parfois éprise, délicatement inquiète, délivrée de sa haine du monde ; souvent acidifiée, déliée dans les étamines ensanglantées du cynisme et du désespoir.

Dans Lettre pour Arabelle, premier texte publié de son vivant, en 1921, dans la revue Aventure qu’il dirigeait, déjà, il écrit :

Tant que les absents ne m’ont pas assuré un retour indéniable, je considère l’éloignement où ils sont comme éternel.

Crevel fut un transfuge des allers-retours. A Paris, au début des années 20, il travaille avec ce qui deviendra le groupe surréaliste (il en sera membre malgré de nombreuses brouilles) ; il fréquente les quartiers ouvriers, s’invite dans les soirées interlopes comme dans les salons guindés. Partout, il est reçu avec l’amitié qu’il inspire. Demeure toutefois cette aversion pour la vanité des apparences, sorte de « À quoi bon ? » perpétuel.

Dans Mon Corps et Moi, texte au-delà des catégories, paru en 1924, il écrit :

Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons, aimons, haïssons et, malgré la souffrance qui nous mesure, nous n’arrivons pas même à devenir un peu plus sûrs de notre existence […] triomphant de quelques dégoûts épisodiques, nous essayons d’autres expériences, frappons à toutes les portes, buvons à tous les verres, et, au petit matin, nous nous rejoignons sans le goût de ces utiles mensonges qui pourtant retrouvent leur couleur avec le soleil.

En dépit de ce mépris des déguisements, Crevel tomba amoureux. Relation passionnée avec le peintre Eugène McCown, relation tumultueuse, dispersée, infiniment douloureuse, qui fut le sujet d’un roman, La Mort Difficile. Publié en 1926, décrivant une relation ouvertement homosexuelle, sa parution inquiète son auteur. Il écrit à Marcel Jouhandeau:

J’ai peur de ce livre que Soupault aime, mais qu’il trouve, je crois, scandaleux. J’aime la franchise, je déteste le scandale.

Plus encore que la fatrasie du cours normal des choses, un malheur s’attache aux poumons de Crevel. Il est tuberculeux. A partir de ses vingt-cinq ans, il passe ses hivers dans les sanatoriums, voyage beaucoup et s’engage politiquement. La mort, toujours, s’applique à rappeler ses blandices. Dans Mon Corps et Moi :

La vie que j’accepte est le plus terrible argument contre moi-même. La mort qui plusieurs fois m’a tenté dépassait en beauté cette peur de mourir, d’essence argotique et que je pourrais très bien appeler timide habitude.

C’est dans ce paradoxe que s’essouffla Crevel. Le charme de la mort, qu’il appelle la solution ; l’idéal, pour lequel il s’engage, de l’abolition des déguisements du monde ; la fuite de ce même monde par l’image poétique, qui doit anéantir toute description objective. En somme, Crevel vit dans la conjugaison des impossibles, dans l’insoluble équation : se soustraire à la réalité pour mieux la changer.

Comme la plupart des surréalistes, il intégra le Parti Communiste dont il fut exclu en 1933. Il fustigea activement les gouvernants et les écrivains apathiques devant la montée du fascisme. Les gouvernants pour leur mollesse proche de l’aboulie ; les écrivains pour leur retraite proche de la contemplation.

Dans L’esprit contre la raison, paru dans les Cahiers du sud en 1927, il synthétise :

Un réveil, qu’il s’agisse du réveil pour la vie quotidienne ou de l’autre, le vrai, le réveil dans la nuit, à la porte du rêve et du mystère, ne va jamais sans lutte.

L’engagement de Crevel fut également anticolonialiste. Outre l’apport de sa signature au tract surréaliste de 1930 « Ne visitez pas l’exposition coloniale », il rédige un texte rageur, la même année, Colonies, en réponse à Emile Buré, sympathisant de l’impérialisme français. Texte court, fleuri par la verve pamphlétaire, où sont baffés « cette vieille voyoucratie phocéenne, qui organise l’univers comme un bordel » et « le délire paneuropéen, qui nous barbouille d’étranges mappemondes, où s’opposent, en grandes flaques, les continents, car il ne s’agit point pour ces messieurs paneuropéens de supprimer les frontières mais de les délayer à la sauce vitriol. » Verve qui trouvera son apogée dans une provocation caractéristique au cœur d’un article intitulé Des Surréalistes yougoslaves sont au bagne, paru en mai 1933 dans le numéro 6 du Surréalisme au Service de la Révolution :

Aussi reconnaîtrons-nous aux trois mégères France, Angleterre et États-Unis d’Amérique, le droit de s’indigner contre l’antisémitisme des nazis, quand la première aura renoncé à la pacification du Maroc et aux massacres d’Indochinois, la seconde à sa rage de persécuter les Hindous et la troisième à son sport favori, le lynchage des noirs.

Conjuguer l’impossible. Voilà Crevel qui abhorre la classe dirigeante comme il hait le conservatisme littéraire incarné par le réalisme. C’est le retour à l’épisode fondateur : la normalité n’a aucun sens sinon celui qu’elle impose. Dans les livres de Crevel, les enfants sont bleus, les peaux sont des plages, la mémoire – détestée pour ce qu’elle englue de conventions – est un mimosa rance. Dans l’esprit noirci par ce père mort devant lui, par-delà celui que Klaus Mann, son ami, décrit par ces mots dans Le Tournant « son charme foudroyant – il était peut-être l’homme le plus charmant que j’aie jamais connu – comportait un élément tragique et sauvage, une sorte d’emportement désespéré qui venait du cœur même de son être et se communiquait à tous ses gestes, ses paroles et ses regards. », par delà lui vivaient une poésie d’idéal et une lucidité terrienne, un appétit pour le néant qui était aussi un désir de « pour toujours ». N’importe, ici, que ce passage d’Etes-vous fous ? (1929), qui se suffit à lui-même :

L’homme baisse les paupières, pour se rappeler certains mois dont les matins lui souriaient, de toutes leurs fenêtres ouvertes, chantaient à douces voix de fleuve, accompagnés en sourdine par les caresses d’ombre. Mais l’automne, soudain, a voulu que se gerçât du sel des larmes ce qui de la peau ne peut mentir.

Juin 1935. René Crevel est de nouveau brouillé avec les surréalistes. Il participe à la préparation du Congrès International des Ecrivains pour la Défense de la Culture, évènement considérable qui regroupa les auteurs européens engagés contre le fascisme autour des questions essentielles de l’époque. Quelques temps plus tôt, il a été annoncé à Crevel qu’il était débarrassé de la tuberculose. Il est, depuis, d’un rare enthousiasme.

Les surréalistes français sont écartés du Congrès en raison des inimitiés d’André Breton. Crevel négocie jusqu’au bout leur intégration. Le 17 juin, la veille de l’ouverture, la réponse est définitive, l’intervention leur est refusée. En rentrant chez lui, Crevel ouvre le courrier. La tuberculose a pris ses reins, il ne lui reste que quelques mois à vivre.

A la boutonnière de René Crevel, il est le 18 juin de l’année 1935 et Paris dort presque, on pouvait trouver - René Crevel était allongé - un petit papier qu’il avait déposé encore debout, un petit papier recouvert du dernier mot d’un poète illustre, d’un révolté orphique, d’un incandescent aux pommettes pâles, qui était couché, désormais, après avoir calfeutré sa cuisine et allumé le gaz, couché sous sa nuit, la dernière ; à sa boutonnière, le papier : « Prière de m’incinérer. Dégoût. »

Dans Paris et au-delà, qui dorment presque, dans les chambres des écrivains, des mondains, des peintres et des artistes connus de tous – Lamba, Breton, Eluard, Nusch, Gala, Dali, Péret, Ernst, Cunard, les De Noailles, Tzara, Mann, Tota Vera - les téléphones et les cœurs s’agitent. Partout, c’est l’annonce. Les pompiers trônent devant chez René Crevel, René Crevel est couché, sous oxygène. René Crevel est mort.

« Son visage est renfrogné comme celui d'un mauvais ange, sourd et beethovénien, volute de fougère » écrira Dali. Crevel ne fut pas écrivain, ou poète, ou rédigeant, il fut ce catéchuménat des couleurs, le somnifère du calme, l'hostie ivre du dernier quart d'heure du monde. Crevel fut un génie auquel tout manque, du pardon à la joie, de la voix juste à la discipline ; Crevel n’avait rien sinon ce regard premier, acide et tendre sur les choses, ce regard aiguisé par les thyrses des lexiques somptuaires, ce regard perdu dans un visage renfrogné et beethovénien, qui annonça que sa mort serait la guimpe du feu. À grands cris d'écarlate.

Crevel :

- René Crevel, Mon Corps et Moi, Le Livre de Poche, Biblio, 1993

- René Crevel, La Mort Difficile, Le Livre de Poche, Biblio, 1996

- René Crevel, Lettres pour Arabelle et autres textes, Marguerite Waknine, 2013

- René Crevel, Détours, Ombres Petite bibliothèque Ombres, 2007

- René Crevel, Êtes-vous fous ?, Gallimard, L’imaginaire, 2008

- René Crevel, Oeuvres Complètes I, Éditions du Sandre, 2014

- René Crevel, Oeuvres Complètes II, Éditions du Sandre, 2014

A propos de Crevel :

- Michel Carassou, René Crevel, Fayard, 1989

- Revue Europe 679/680, René Crevel, 1985

- Fabienne Cabelguenne, Crevel écrire-mourir, le drame de l’écriture, Littératures (p.101-107), 1988

- Vitezslav Nezval, Rue Gît-le-Coeur, Trad. Katia Krivanek, Editions de l’aube, 1991

- Klauss Mann, Le Tournant, Trad. Nicole Roche, Seuil, Points, 1986

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