“Res Publica” : un bilan critique des cinq ans de la présidence Macron en BD

Remarquable bande dessinée signée par David Chauvel et Malo Kerfriden, Res Publica ambitionne de dresser un bilan exhaustif de cinq années de présidence Macron et de proposer un portrait collectif de la résistance à sa politique à travers l’émergence du mouvement des gilets jaunes. Extrêmement complet, chiffré, sourcé, Res Publica est un essai implacable sur la transformation néolibérale du pays et la guerre sociale qu’elle engendre.

Après cinq ans de présidence Macron arrive le temps des élections. Comme à chaque échéance, il reste à l’esprit un nuage d’impressions, des souvenirs parfois vagues, une impression générale. Un sédiment dont les éléments de la formation se sont évanouis avec un regret : ne pas avoir toujours les idées tout à fait claires et la mémoire assez précise sur chaque événement pour débattre point par point de ce bilan avec nos proches. Par chance, un gros ouvrage offre la possibilité de tout nous faire revenir en mémoire avec une exhaustivité impressionnante. Une lecture dense et exigeante, mais accessible à tous grâce à son format (la bande dessinée) et surtout sa pédagogie. Un album dont la qualité de l’écriture et la précision de la synthèse impressionne à chaque page.

Car la méthode des auteurs David Chauvel (scénario) et Malo Kerfriden (dessin) est solide : uniquement des faits (pas de place à la rumeur ou au procès d’intention), une chronologie précise et des éléments d’analyse portés par de nombreuses citations de protagonistes de tous bords : Emmanuel Macron au premier chef, mais aussi des ministres, des députés, des journalistes, des philosophes ou des spécialistes en sciences humaines. La rigueur du travail rend la critique du mandat d’autant plus percutante. Certes à charge, Res Publica se place aux antipodes d’un livre de Juan Branco. Ce n’est pas un pamphlet mais un outil critique qui est offert au lecteur.

Le candidat des puissants

Les premiers chapitres évoquent le parcours d’Emmanuel Macron avant son élection. Ils rappellent ce que le Président doit à des hommes puissants qui l’ont mis sur orbite très jeune, de l’homme d’affaires Henry Hermand au politique Jean-Pierre Jouyet qui collabora aussi bien avec Fillon que Hollande. Ou à Jacques Attali qui affirma : “Emmanuel Macron, c’est moi qui l’ai repéré. C’est même moi qui l’ai inventé, totalement”.


© Éditions Delcourt, 2022 —Chauvel, Kerfriden

Ministre de François Hollande, Macron dessert le gouvernement socialiste en allant faire des courbettes à Philippe de Villiers dans son Disneyland pour neuneus d’extrême-droite, au Puy-du-Fou. Il ne fait jamais allégeance à la gauche social-démocrate qui lui accorde sa confiance, et trahit selon les mots de François Hollande “avec méthode” en empêchant la candidature ouvrant une possible réélection.

Son programme résolument néolibéral est en germe dans le livre-programme Révolution. Comme le rappelle Romaric Godin (dans le livre La guerre sociale en France), Emmanuel Macron n’est pas le premier politicien issu de la gauche social-démocrate converti avec ferveur au néolibéralisme, bien au contraire. Les soutiens d’Emmanuel Macron sont d’ailleurs nombreux à venir de la gauche, de Robert Hue (PCF) à Daniel Cohn-Bendit (EELV) en passant par Gérard Collomb (PS) tandis qu’à droite les soutiens s’engrangent tout aussi nombreux : Corinne Lepage, Dominique de Villepin, Gérald Darmanin… Les auteurs de Res Publica rappellent comment l’image d’Emmanuel Macron est alors construite par de grands médias français unanimement enthousiastes, qui consacrent leurs unes à ce “gendre idéal” capable de faire la synthèse de la vie politique française, au centre.

Une fois élu, sa légitimité est pourtant boiteuse : au premier tour, 8,6 millions de français votent pour lui, soit seulement 13% des Français. 43% des électeurs d’Emmanuel Macron au second tour expliquent ce choix par leur volonté de faire barrage à Marine Le Pen, contre seulement 16% pour son programme, tandis que le taux d’abstention marque un record. Ce taux d’abstention est encore plus élevé pour les législatives remportées par LREM : 57% des électeurs s’abstiennent au second tour ! Plus que jamais, l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 pointe les limites du système électoral de la Ve République, revisitant tous les cinq ans le mythe de l’homme providentiel, et ne pouvant à l’épreuve du pouvoir que décevoir et fatiguer les citoyens éclairés.


© Éditions Delcourt, 2022 —Chauvel, Kerfriden

Le “Président des riches”

Rapidement, le Président Macron gagne un surnom : le “Président des riches”. C’est que toutes ses réformes fiscales - qui assèchent les finances de l’Etat - ne profitent qu’aux mêmes : suppression de l’ISF, baisse de la fiscalité sur les revenus du capital, baisse de l’impôt sur les sociétés, suppression de l’exit tax (un outil de lutte contre l’exil fiscal), maintien du CICE y compris au profit des entreprises qui licencient… La liste n’est même pas exhaustive ! Ce sont 35 milliards par an, autrefois payés par les plus fortunés, qui disparaissent des caisses de l’Etat dès le début du mandat (un chiffre qui ne cessera de progresser). Sur ces réformes, le rapport de la Cour des Comptes de 2018 pointe que 2% des Français les plus riches captent 42% des gains.

Loin de réaliser une synthèse avec la gauche ou une ouverture vers les classes populaires, Emmanuel Macron s’entoure d’une élite très fortunée. Lorsque le premier gouvernement est formé, les déclarations de patrimoine laissent apparaître que plus du tiers des ministres sont millionnaires. Tout en promettant une moralisation de la vie politique, le chef de l’Etat se retrouve à la tête d’une caste qui multiplie les scandales politico-financiers. Res Publica dresse au fil des pages la liste des affaires ayant touché l’entourage d’Emmanuel Macron dès l’affaire Business France au début du mandat (un marché public attribué illégalement sans appel d’offres à des proches de la ministre Muriel Pénicaud). Au moment de leur nomination, quatre ministres font l’objet d’enquêtes préliminaires pour des délits financiers, trois d’entre eux (François Bayrou, Marielle de Sarnez, Richard Ferrand) devant rapidement démissionner. Mais ils rebondissent et se voient confier de nouvelles responsabilités grâce à la confiance renouvelée d’un chef de l’Etat qui a déjà oublié toute promesse de moralisation.

Les réformes sociales vont toutes dans le même sens : renforcer l’intérêt de l’entreprise au dépend des intérêts du salarié. Réforme des prud’hommes avec plafonnement des indemnités, instauration des ruptures conventionnelles collectives, facilitation du licenciement, possibilité de signer des accords d’entreprises sans délégué syndical, jusqu’à la plus récente réforme de l’assurance chômage ou la tentative de réforme des retraites. Chacune de ces réformes est menée à droite toute. Quant aux retraités, ils subissent la hausse de la CSG mise en place pour contrebalancer la baisse des charges. En “libérant les énergies” (selon les mots de la ministre Muriel Pénicaud), c’est bien une politique néolibérale qui est menée par le gouvernement Edouard Philippe.

Sur la forme, Emmanuel Macron inaugure un style mêlé d’arrogance et de mépris pour les plus faibles. Qu’il soupçonne des ouvrières d’être illettrées ou les chômeurs d’être responsables de leur sort, qu’il se permette une plaisanterie raciste sur les migrants comoriens, ou qu’il fustige les minimas sociaux et le “pognon de dingue” qu’ils coûtent à l’État, c’est toujours le pauvre, le faible ou l’immigré qui est la cible de son mépris. Ceux qu’il désigne un jour comme “les gens qui ne sont rien”. Les grands patrons ou les stars de la télévision sont épargnés par ses sarcasmes, même lorsqu’ils roulent pour l’extrême-droite dont il fait pourtant son épouvantail.

Implacables, les auteurs mettent régulièrement les actions d’Emmanuel Macron au regard de ses promesses. Sur six d’entre elles formulées par exemple lors des vœux de 2017 (qui sont autant de rappels de promesses électorales) aucune n’est suivie d’effet. A d’autres moment de son mandat, plusieurs promesses phares (par exemple l’arrêt du glyphosate, ou l’engagement répété de ne pas toucher à l’âge de départ à la retraite) sont jetées aux orties, le Président faisant parfois preuve d’un grand cynisme pour se dédire. Quant aux propositions du comité citoyen pour l’environnement - pourtant imaginé par Macron en personne - elles sont atomisées par le même, l’épisode éloignant définitivement de lui ceux pour qui le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité devraient constituer les priorités de l’action politique.

Le basculement du mandat : le mouvement des gilets jaunes

En mai 2018, la mise en place de la taxe carbone est l’événement déclencheur d’une lame de fond qui dure des mois : les gilets jaunes. Un mouvement social de grande ampleur, qui réunit des centaines de milliers de Français issus des classes populaires fatigués de n’être ni entendus ni représentés par la classe politique et conscients de contribuer bien plus aux efforts demandés que leurs concitoyens plus riches. Un mouvement protéiforme, avec ses excès, ses violences et ses figures parfois contestables. Mais sur les ronds-points, l'émergence d’une nouvelle forme de lutte populaire, riche d’une grande solidarité.

Sans jamais verser dans l’angélisme, la bande dessinée fait preuve d’une honnêteté appréciable, ne cachant rien de certaines manifestations problématiques ni de rares dérives antisémites ou racistes, qui sont évoquées avec clairvoyance. Pour analyser ce mouvement dans toutes ses composantes, les auteurs recourent à de nombreux commentaires de personnalités extérieures de tout bord : sociologues, journalistes, philosophes, et même le temps d’une pleine page à un texte de Denis Robert, que connaissent bien nos lecteurs !

Pour donner corps au portrait collectif de la mobilisation, les auteurs intercalent au milieu de leur pavé quelques portraits bouleversants de gilets jaunes grièvement blessés dans les manifestations. Le procédé pourrait constituer une facilité, mais habilement utilisé il rend à ces anonymes leur humanité et leur donne une voix.


© Éditions Delcourt, 2022 —Chauvel, Kerfriden

Car ce qu’a montré le mouvement des gilets jaunes pour beaucoup des Français qui n’étaient pas présents dans les manifestations, c’est le dialogue de sourds qui s’est progressivement installé entre le Président et le cœur du pays, avec la mise en place d’une répression brutale des manifestations jamais vue dans le pays depuis les années 1960. Une violence doublée d’une forme d’impunité de violences policières souvent disproportionnées, ce qui fut attesté dans de nombreux cas par l’IGPN et condamné par le Conseil de l’Europe comme par l’ONG Amnesty International. Que l’on se sente ou non proche des préoccupations des gilets jaunes, cette violence ne doit pas cesser d’interpeller.

La bande dessinée témoigne de nombreux exemples de brutalités policières médiatisées en leurs temps, donnant la parole à toutes les parties impliquées. Quelques dizaines de pages consacrées à ces événements montrent tant de souffrance accumulée, de vies brisées, de séquelles inguérissables, de morts inutiles et de plaies injustes, qu’elles ne pourront que bouleverser jusqu’aux plus réfractaires au mouvement s’il leur reste un peu d’humanité.

A ce portrait collectif, l’album ajoute une grosse dose de pédagogie sur les raisons de la mobilisation et sur les débats qui traversent les protagonistes du mouvement, par exemple au sujet du référendum d’initiative citoyenne. Les concepts combattus (libéralisme, néolibéralisme) sont aussi parfaitement résumés, avant que ne soit démontrée avec acuité la constance des attaques répétées contre l’Etat-Providence pendant cinq ans en vue de déséquilibrer des structures sociales mises en place depuis la Libération.

Une politique cohérente depuis le premier jour du mandat

Res Publica est un ouvrage dont le seul défaut (la longueur, la densité inhabituelle pour un album de bande dessinée) constitue aussi la principale qualité : il semble difficile d’imaginer un exposé plus complet de ces cinq années qu'à travers ces 350 pages. Rien n’y est oublié : ni la crise sanitaire, ni la crise de l'hôpital et la réponse apportée (des médailles aux soignants plutôt qu’une réforme profonde du système de santé !), ni les privatisations, ni le racisme de plus en plus préoccupant constaté chez une partie croissante des forces de police, ni les projets de réformes avortés. Sans être jamais aride, l’album exige l’implication du lecteur. Mais les heures de lecture sont récompensées tant les auteurs ne cèdent jamais ni à la simplification ni au raccourci.

Chacun pourra donc, à la lecture de Res Publica, se faire un avis éclairé avant d’aller voter. Démonstration est faite que la politique macroniste pendant cinq ans a été parfaitement cohérente et n’aura pas dévié de son chemin. Emmanuel Macron n’aura jamais prêté l’oreille à ceux qui lui demandaient plus d’ouverture. “Sur le fond, le gouvernement ne se trompe pas, il va dans la bonne direction” affirmait-il ainsi au cœur de la crise des gilets jaunes, ou encore “ça va dans le bon sens, mais ça ne va pas assez vite” ! Seule inflexion constatée avec le COVID : l’ouverture des vannes des caisses de l’Etat, avec un clientélisme parfois affligeant, donnant corps à ce néolibéralisme qui exploite les libéralités de l’Etat au service des intérêts privés.

Dans deux mois, nous irons donc voter (ou pas, selon les convictions de chacun). Emmanuel Macron reste selon la plupart des sondages le candidat le plus susceptible de remporter l’élection, de nombreux électeurs semblant convaincus que la politique engagée est la bonne. Pour ouvrir le débat avec eux, concluons sur une citation du Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz piochée dans la BD : “L’expérience néolibérale - moins d'impôts pour les riches, dérégulation des marchés du travail et des produits, financiarisation et mondialisation - s’est soldée par un échec spectaculaire. La croissance est plus faible qu’elle ne l’était durant le quart de siècle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, et elle n’a touché pour l’essentiel que les tous derniers degrés de l’échelle des revenus.” Pour d’autres arguments affutés, Res Publica est disponible dans toutes les librairies depuis le 2 février.


© Éditions Delcourt, 2022 —Chauvel, Kerfriden

Res Publica, cinq ans de résistance 2017-2021, Chauvel & Kerfriden, éditions Delcourt, 350 pages, 29,95 €

Crédits photo/illustration en haut de page :
© Éditions Delcourt, 2022 —Chauvel, Kerfriden

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