RETRAITE : on meurt de fatigue, pas de vieillesse

Pour la première fois, une étude a permis de mesurer l'incidence de l'âge de l’arrêt de travailler sur la santé des retraités. Elle apparaît inexistante, à la différence des mauvaises conditions de travail durant leur carrière qui impactent lourdement sur le taux de mortalité.

Dans le débat sur le projet de réforme visant à retarder l'âge du départ à la retraite, il y a comme une oubliée : la santé des retraités. On parle de financement et de la durée des cotisations sur laquelle repose notre système par répartition, mais l'impact du travail sur la santé des travailleurs appelés à prendre un jour leur retraite n'entre pas en ligne de compte. Il est pourtant bien établi que les conditions dans lesquelles s'exerce le travail influent grandement sur la santé. Outre le stress qu'elles ont tendance à susciter, de mauvaises conditions de travail peuvent notamment augmenter le risque de problèmes musculo-squelettiques, de troubles psychiatriques ou d'événements cardiovasculaires, comme le rappelle dans son introduction une étude publiée en mai dernier par Pierre Meneton, chercheur à l'INSERM. Cette étude, passée inaperçue, révèle pourtant quelques perles. Spécialiste des relations entre les conditions de travail et la santé, Meneton a souhaité répondre à cette question que personne ne pose face à la volonté du Gouvernement de Macron de nous faire partir plus tard à la retraite : travailler plus longtemps nuirait-il à l'état de santé des retraités ? Eh bien sa réponse est non, mais derrière ce « non » lapidaire se cachent d’autres mauvaises nouvelles.

Le mal des mauvaises conditions de travail est fait

L'étude instiguée par Pierre Meneton a cherché à savoir si l'âge de départ à la retraite influait sur le rapport entre les conditions de travail de leur vie passée et la santé ou la mortalité des retraités. Pour cela il s'est appuyé sur une cohorte de 13 378 employés d'EDF-GDF suivie depuis 1989 par une équipe de l'INSERM. Ces milliers de salariés devenus retraités ont livré au fil des ans une auto-évaluation de leur santé et on a mesuré leur mortalité, en les classant en différents groupes en fonction de leurs conditions de travail plus ou moins difficiles déterminées selon vingt cinq indicateurs. Par exemple porter des charges lourdes, être exposé au bruit ou à des températures élevées, subir une pression de sa hiérarchie ou disposer d'une forte autonomie, avoir un travail répétitif ou de nuit... « Utiliser autant d'indicateurs est un des points forts de l'étude car cela permet d'évaluer les conditions de travail de manière très détaillé », souligne Pierre Meneton. On a pu ainsi comparer l'état de santé ressenti et la mortalité dans chacun des groupes constituant la cohorte en distinguant la situation des employés selon la pénibilité des taches qu'ils avaient à effectuer L’âge de départ à la retraite, entre 37 et 63 ans, avec un âge médian de 54,3 ans, a été intégré à l’étude.

Le résultat est sans équivoque : aucune interaction entre l'âge de la retraite et la mortalité ou l'état de santé auto-évalué n'a été observé dans l'ensemble des groupes. Nulle part n'a été relevé une association significative. L'étude suggère ainsi de façon très claire que « l'âge de la retraite n'influence pas la santé et la mortalité des retraités et ne module pas l'effet des conditions de travail antérieur ». Jusque là, ce résultat pourrait aider le gouvernement dans sa volonté farouche d’augmenter nos années de labeur, sauf que... « Nos résultats incitent toutefois à ajuster le départ à la retraite en permettant de partir plus tôt quand on a eu un travail pénible afin de s'en soustraire plus vite pour profiter d'une vie plus agréable, ajoute Pierre Meneton. Mais la santé des personnes concernées n'en sera pas pour autant améliorée car le mal causé par de mauvaises conditions de travail aura été fait lors d'une carrière de trente à quarante ans. Quelques années en moins n'y changeront rien ou pas grand chose. » Voilà pourquoi l'étude finit par conclure que « l'amélioration des conditions de travail plutôt que la modification de l'âge de la retraite contribuerait à promouvoir la santé et à diminuer la mortalité non seulement chez les travailleurs mais aussi chez les retraités ».

Un vrai problème de santé publique

Pierre Meneton reconnaît une limite à l'étude : la cohorte des employés d'EDF-GDF n'est pas représentative car ces salariés sont globalement partis à la retraite assez tôt. « J'aurais préféré un échantillon avec l'âge de départ correspondant à la moyenne nationale actuelle. Les salariés de ce groupe public étaient peut-être aussi mieux lotis que ce qui existe dans le privé au niveau des conditions de travail. Mais la différence entre l'influence de l'âge du départ à la retraite et celle des mauvaises conditions de travail est telle dans nos résultats qu'ils s'avèrent tout de même très robustes avec une augmentation du risque de 0 % selon l'âge de départ à la retraite alors qu'on dépasse les 40 % avec les conditions de travail. » La différence du risque de mortalité et d'effet sur la santé s'avère en effet respectivement de 43 et 44 % quand on compare les groupes ayant les meilleurs et les moins bonnes conditions. « Cela confirme que les mauvaises conditions de travail sont un véritable problème de santé publique, retient Pierre Meneton. Si l'on extrapole cette hausse du risque aux chiffres de la mortalité annuelle en France, on peut arriver à estimer à plusieurs dizaines de milliers le nombre de décès causés par des mauvaises conditions de travail. »

Un problème dont l'Etat n'a absolument pas pris la mesure, comme le déplorait déjà l'année dernière le chercheur dans son livre 2084, Pourquoi l'Etat joue avec votre santé (humenSciences). Il y pointait notamment le côté « usine à gaz » du système à point sur la pénibilité du travail. Cette prise en compte des risques a été mise en place en 2016 sur la base de dix critères dont quatre (le port de charges lourdes, les postures pénibles, l’exposition aux vibrations et la présence d’agents chimiques dangereux) ont être supprimés dès 2017. Impliquant une baisse des mises en retraite anticipée. L'année suivante, seule 1500 salariés avaient ainsi pu anticiper leur départ à la retraite parmi les 600 000 nouveaux retraités. Un départ anticipé qui, comme l'indique désormais l'étude de Meneton, ne devrait donc pas améliorer la santé des retraités ou leur espérance de vie, seulement leur offrir un vécu plus appréciable, soulagé par l'arrêt d'un travail pénible et éprouvant. Comme si l'on mourrait en somme davantage de fatigue que de vieillesse.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardin

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