Un yacht fantôme en rade à Marseille

Dans les eaux du port de Marseille, à l’abri des regards indiscrets, les douanes ont immobilisé un super yacht. Les autorités françaises soupçonnent le Rahil d’appartenir à Arkadi Rotenberg. Inconnu du grand public, cet oligarque surnommé « le bâtisseur du Kremlin » est un intime de Vladimir Poutine.

Luxe et volupté. Si Marseille et son port autonome sont historiquement connus pour leurs activités industrielles, les yachts et superyachts y font également escale depuis plusieurs années. Amarrés dans le bassin du radoub (1), ces géants des mers ultimes signes de distinction du gotha des affaires y passent plusieurs semaines, le temps d’être vidangés, révisés, ripolinés, aux petits soins, avant de rejoindre des eaux plus glamour pour accueillir à leur bord leurs richissimes voyageurs.

Un bateau sans nom

Depuis la mi-mars, en observant de la passerelle de l’autoroute A50, qui permet de dominer du regard le Grand port maritime de Marseille avant de plonger dans les entrailles de la ville, les automobilistes les plus attentifs ont remarqué la présence d’un navire blanc à trois ponts. Curieusement, Blast l’a constaté de visu depuis les quais, aucun signe de vie autour de ce bâtiment d’une cinquantaine de mètres, qui ne semble faire l’objet d’aucun entretien, n’affiche aucun nom ni pavillon, donnant l’impression d’un bateau fantôme...

Le Rahil amarré dans le Grand port maritime de Marseille, en avril.
Document Blast.

Ce mystère, celui de l’identité de ce yatch sans nom, la télévision allemande SWR l’a partiellement levé en évoquant récemment son histoire dans un sujet. Construit par les chantiers navals néerlandais de Bloemsma & Van Breemen, dessiné par le cabinet anglais Reymond Langton Design, le Rahil – c’est son nom - navigue depuis 2005. Avec ses cinq cabines, son autonomie de 4 000 miles nautiques pour 635 tonnes de tonnages, ce bijou flottant vaut autour de 48 millions d’euros. Mais à qui appartient-il ? À cette délicate question, les autorités maltaises, luxembourgeoises et françaises ont une réponse. Elles soupçonnent fortement l’un des oligarques russes les plus influents d’en être le propriétaire : Arkady Rotenberg, 70 ans, surnommé « le bâtisseur du Kremlin ».

Dans l’ombre de Poutine

Partenaire de judo et ami d’enfance de Vladimir Poutine, du temps où le président russe n’était qu’un petit fonctionnaire de Leningrad, Arkady Rotenberg et son frère Boris ont bâti leur fortune au tournant des années 2000. À l’époque, le géant Gazprom leur cède à prix d’ami cinq de ses filiales spécialisées dans le transport de pétrole et de gaz, tout en les conservant comme principaux fournisseurs. Une véritable rente d’État.

Stroygazmontazh, l’entreprise des frères Rotenberg, s’impose comme la première société de construction de pipeline du pays. Élargissant son champ d’action aux travaux publics, elle devient également le principal constructeur de la Fédération : grand bénéficiaire des marchés publics liés à l’organisation des JO d'hiver de Sotchi, le duo a remporté 7 milliards de dollars de contrats depuis 2014, le plus souvent sans appel d’offres.

L’immense fortune des Rotenberg se chiffre en milliards d’euros et leur proximité avec l’ancien espion devenu chef d’État n’a jamais été démentie. Elle est telle que le patrimoine de l’un se confond parfois avec celui des autres. En 2021, Arkady Rotenberg a ainsi revendiqué la propriété d’un immense palais construit à Gelendzhik, sur les bords de la mer Noire. Les images de ce Versailles slave, dont la construction a coûté plus d’un milliard d’euros, ont fait scandale, et le tour du monde : selon l’opposant Alexeï Navalny, il appartiendrait en réalité à Vladimir Poutine.

Alexeï Navalny dans « Un palais pour Poutine », le documentaire mis en ligne en janvier 2021 après son arrestation par ses amis du Fonds de lutte contre la corruption.

L’imbrication entre les affaires des frères Rotenberg et les intérêts de Vladimir Poutine ne s’arrête pas là. Le nom d’Arkady Rotenberg est dans le viseur des États-Unis et de l’Union européenne depuis plusieurs années. Dès 2014 et les premières incursions russes en territoire ukrainien, Rotenberg a été placé sur la liste des personnalités sanctionnées pour avoir « tiré financièrement parti » « de l'annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l'est de l'Ukraine ». Et son œuvre s’est prolongée au-delà de la première invasion.

« Depuis mars 2014, M. ROTENBERG ou ses sociétés ont obtenu des marchés publics pour un montant total de plus de 7 milliards de dollars, détaille le Conseil européen dans son règlement d’exécution du 10 septembre 2020 (2). En 2015, M. ROTENBERG figurait en tête de la liste annuelle des adjudicataires de marchés publics en termes de valeur, après s'être vu attribuer des marchés d'une valeur de 555 milliards de roubles par le gouvernement russe ».


La fiche au nom d’Arkady Romanovich Rotenberg publiée dans le Journal officiel de l’Union européenne. Son nom est inscrit à l'annexe I du règlement (UE) n° 269/2014 depuis le 30 juillet 2014.

Autre fait d'armes, les frères Rotenberg ont construit via leurs sociétés le gigantesque pont reliant la Crimée à la Russie dans le détroit de Kertch, que le maître du Kremlin a lui-même inauguré au volant d’un camion en 2018. Une implication qui résonne particulièrement avec la guerre actuelle en Ukraine. Et le duo continue d’investir dans la presqu’île annexée.

« Pour sa participation à la construction du pont du détroit de Kertch, il (Arkady Rotenberg, ndlr) a été décoré en mars 2020 de l'ordre d'État de "Héros du travail de la Fédération de Russie" », note encore le Conseil de l’UE.

Si une partie de ses biens à l’étranger a été gelé - notamment trois villas en Sardaigne et un hôtel de luxe à Rome (d’une valeur totale estimée à 30 millions d’euros) - Arkady Rotenberg a pris ses précautions depuis des années comme nombre d’oligarques, plaçant ses intérêts dans des montages et des sociétés écran logées dans des paradis fiscaux. Des circuits complexes qui rendent difficiles leur identification et leur localisation, malgré le travail de fourmi de structures comme le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ). 

Le 15 mai 2018, le « camionneur » Vladimir Poutine inaugure le pont de Crimée enjambant le détroit de Kertch construit par son ami Arkady Rotenberg. Un bras d’honneur au nez et à la barbe de Kiev.
Images Euronews.

Poupée sans pavillon

Dans ce jeu de poupées russes, l’île de Malte, généralement peu regardante sur ce type de montages financiers, a jeté la première pierre : en septembre 2020, le comité de suivi des sanctions de La Valette a en effet décidé de retirer son pavillon maltais au Rahil, qu’il considère appartenir à Rotenberg via une société immatriculée aux îles Vierges britanniques. Le 7 avril dernier, c’est au tour du Luxembourg d’entrer dans la danse et de compliquer un peu plus encore la donne. En effet, le Grand-Duché a également retiré son pavillon au super yacht. Contacté, le commissaire aux affaires maritimes Robert Biwer assure à Blast « [qu’]une enquête juridique a été initiée » et que « les autorités étrangères ont été informées de notre décision ».

Cette décision et cette transmission semblent avoir réveillé les autorités françaises : le Rahil a été immobilisé entre le 13 et le 14 avril par les douanes, selon la capitainerie du port de Marseille, où le yacht s’est amarré depuis le 22 mars. 

Pas que sémantique

Sollicité à plusieurs reprises, le ministère des Finances a confirmé à Blast le gel du Rahil, sans souhaiter donner plus de publicité à l’opération en cours. Pourtant Bercy n’hésite pas à médiatiser des interceptions de cargo ou de yacht sur le pourtour méditerranéen. Et le ministère a annoncé vouloir aller plus loin qu’une simple immobilisation des biens et des avoirs des personnalités russes placées sur la liste des sanctions européennes, qu’il s’agirait non seulement de neutraliser mais aussi de saisir. La nuance n’est pas que sémantique : en effet, un simple gel d’un bien ne permet pas de le vendre, une saisie si - et ainsi abonder les caisses de l’État. Mais pour cela, encore faut-il qu’une confiscation soit prononcée au niveau pénal, après une enquête judiciaire et un procès en bonne et due forme.

Contacté également par Blast, le parquet de Marseille n’a pas répondu à nos demandes sur l’ouverture d’éventuelles investigations... Pas plus que la société suisse Navitrans, l’agent consignataire du navire, qui représente légalement son armateur dans les ports qu’il traverse.

Le Rahil dans les eaux du Grand port maritime de Marseille. Lors de notre visite, la mention Luxembourg figurait encore à l’arrière du bateau (en médaillon, en bas à droite), bien qu’il ait été rayé des registres luxembourgeois en avril. Document Blast.

Résultat, privé de pavillon, le yacht sans nom en rade à Marseille est bien un bateau fantôme. Un vaisseau désormais saisi et dont l’avenir s’écrit en pointillés, mais qui impose une communication pudique aux autorités, comme effrayées par la personnalité de son propriétaire et sa proximité avec le maître du Kremlin.

Aux premières loges de la guerre.

* Co-auteur : Anthony Lesme

(1) Nom attribué aux bassins où on met les navires sur cale sèche pour leur entretien ou leur réparation.

(2) Les sanctions européennes prises contre les personnalités russes pour leur rôle dans l’invasion de l’Ukraine procèdent du règlement n° 269/2014 du Conseil de l’Union européenne du 17 mars 2014. Consacré aux menaces pesant sur l'intégrité territoriale, la souveraineté et l'indépendance de l'Ukraine, il est fréquemment actualisé par des règlements d’exécution qui enrichissent la liste des personnes sanctionnées.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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