Viral 13 / Quand arrive la variole du singe, demeure l'énigme SARS-CoV-2

L'apparition en Europe de la variole du singe inspire la complosphère où certains imaginent des plans machiavéliques derrière cette nouvelle épidémie à prendre toutefois au sérieux. Son origine naturelle ne fait guère de doute, à la différence de celle de SARS-CoV-2 sur laquelle un illustre universitaire américain appelle à enquêter non pas en Chine mais aux Etats-Unis.

Invitée surprise du mois de mai de notre monde viral avec ses premiers malades inattendus, la variole du singe est suspecte, si l'on en croit le Professeur Christian Perronne. Dans une vidéo qui tourne ces derniers jours sur les réseaux sociaux, on le voit en effet déclarer : « je pense que ce n'est pas naturel ». Le propos est extrait d'une interview donné à un site américain  par l'infectiologue français devenu l'une des figures de la mouvance dite complotiste lors de la crise du covid. Il y soutient qu'il serait « impossible naturellement » que l'apparition de cas isolés survienne à peu près au même moment dans une dizaine de pays différents. Une objection déjà formulée dans un communiqué du 22 mai, après que le fond de la pensée du professeur Perronne ait d'abord été relayé sur Telegram où il trouvait « bizarre » que Bill Gates ait prévu il y a quelques années une épidémie d'un virus issu de la variole tout en investissant dans un vaccin. « La ficelle est trop grosse !, concluait-il. Ils vont pouvoir suspendre tous les transports et confiner la planète. »

Remarquant par ailleurs que l'Agence européenne du médicament a autorisé en décembre dernier la mise sur le marché d'un médicament contre différentes formes de varioles, Christian Perronne suggère ainsi clairement un plan mis en œuvre dans les hautes sphères pour lâcher ce virus et provoquer une nouvelle pandémie, théorie clairement complotiste. Il n'est pas le seul à en imaginer, de quoi régaler le fact checker Débunkeur des étoiles qui a posté sur Twitter un florilège de cette nouvelle vague conspirationniste suscitée par la variole du singe. On y retrouve celui pour qui « le covid, c'était l'apéro » des « psychopathes » prêts à nous vendre un nouveau vaccin, évidemment toxique comme le suggère un autre internaute, l'objectif de ces pandémies à répétition pouvant d'ailleurs être selon un troisième d'affaiblir dans un premier temps notre immunité en vue de commettre ensuite un « génocide », tout simplement. Il est aussi envisagé que les éruptions cutanées causées par cette variole du singe soient en réalité des effets secondaires des vaccins anti covid, et le fait que les premiers cas recensés soient des homosexuels expliquerait pourquoi les comploteurs auraient aussi la volonté de nous rendre gay, pour mieux s'en prendre à nous avec ce virus qui pourrait en fait provenir d'un laboratoire ukrainien controlé par les Américains.

Un virus sorti de sa zone endémique

Bref, la variole du singe inspire les amateurs de conspirations, mais arrêtons d'en rire et venons en plutôt à ce que l'on sait aujourd'hui de cette nouvelle épidémie dont le premier cas a été détecté au Royaume-Uni le 7 mai, un homme revenu du Nigéria où la maladie est depuis des années endémique. Aucun lien n'ayant été établi entre cet homme et les autres cas survenus en Angleterre et dans les vingt-trois pays où l'OMS dénombrait le 29 mai près de 400 infections confirmées ou suspectées, commençons par reconnaître la réalité d'une émergence quasi simultanée en Europe, en Amérique du Nord, en Israël et en Australie. Très suspect pour Christian Perronne, mais pas pour le virologue Etienne Decroly. « Il faut bien comprendre que l'on ne voit que la face émergée de l'iceberg et que le virus avait dû déjà circuler, indique-t-il. Cela n'empêche pas d'avoir aujourd'hui une chaine de transmission relativement bien établie, avec des contaminations par contacts rapprochés, et plusieurs cas liés à deux festivals internationaux rassemblant des populations gays qui se sont tenus début mai aux Canaries et en Belgique. Il semble probable que des personnes infectées soient ensuite rentrées dans leur pays porteuses du virus. » Ce qui expliquerait une concomitance de malades à distance.

Pour le virologue, il convient d'abord de ne pas paniquer, tout en sachant que « voir un nouveau virus s'adapter à une transmission inter-humaine n'est jamais une bonne nouvelle ». Jusqu'à cette année, les rares cas humains de variole du singe observés dans les pays occidentaux revenaient d'Afrique ou bien avaient été en contact avec des animaux porteurs du virus, et aucune propagation n'avait été observée hors des zones endémiques africaines. La donne a donc changé avec un virus qui a muté depuis la version séquencée en 2017 lors d'une épidémie au Nigéria. Cette évolution pourrait expliquer une nouvelle capacité de transmission inter-humaine préoccupante, mais elle concerne heureusement la souche africaine de variole du singe la moins létale, avec une mortalité avoisinant les 1 %, en général en l'absence des soins médicaux que peuvent proposer les pays développés. « Les autorités n'en doivent pas moins prendre la chose au sérieux et faire leur travail avec rigueur et efficacité, préconise Etienne Decroly. C'est à dire repérer et isoler malades et cas contacts pour éliminer le pathogène sans attendre qu'il ne se diffuse d'une façon incontrôlable, ce que l'on a pas su faire avec SARS-CoV-2. Aujourd'hui, c'est réalisable, le virus étant encore peu répandu. Il faut donc profiter de cette fenêtre temporelle pour agir avec détermination. » D'autant que cela sera plus simple avec ce virus dont la transmission semble nécessiter ces contacts rapprochés que favorisent particulièrement les relations sexuelles, comme en témoigneraient les premières contaminations dans la communauté gay, bien que l'on ne soit probablement pas en présence d'une maladie sexuellement transmissible.

Un scénario catastrophe

Etienne Decroly rappelle aussi que l' « on dispose pour faire face à cette maladie de plusieurs médicaments et de vaccins assez efficaces y compris après l'infection en raison d'une période d'incubation relativement longue de 5 à 21 jours ». En somme, il conviendrait de traiter rapidement les malades et de vacciner les cas contacts, mais la menace n'est pas comparable à celle qu'a pu représenter SARS-CoV-2 qui se transmet lui très efficacement par aérosol, même si la variole du singe a joué en 2021 le rôle du tueur lors d'un exercice de simulation de pandémie. Organisée par le Nuclear Threat Initiative (NTI), une ONG dédiée à la réduction des menaces nucléaires et biologiques, cette simulation reposait sur un scénario dans lequel était utilisé comme arme biologique un virus modifié en laboratoire afin de le rendre plus infectieux et résistant aux vaccins. Se répandant sur la planète entière, il allait provoquer jusqu'à 271 millions de morts en un an et demi. L'exercice rassemblait notamment des dirigeants d'autorités sanitaires de pays comme les Etats-Unis ou la Chine ainsi que des représentants de l'OMS, de l'industrie pharmaceutique ou de la fondation Bill et Melinda Gates. Ajoutez à cela que l'attaque bio-terroriste était programmée dans le scénario le 15 mai 2022, soit au moment même où les premiers cas occidentaux de variole du singe sont apparus, et vous avez tous les ingrédients pour alimenter une nouvelle théorie du complot faisant de la simulation une répétition.

De quoi faire jaser sur les réseaux sociaux, comme cela n'a pas manquer avec notamment un internaute repéré par le service check news de Libération qui a soupçonné une opération menée par l'OMS en se demandant : « mais de qui se moque-t-on ? » «Le fait que plusieurs pays connaissent actuellement une épidémie de variole de singe est purement une coïncidence », a répondu NTI à la rumeur de préméditation qui courrait sur le web. Une coïncidence que certains qualifieront de troublante, mais qui apparaît plus que probable alors que le début de l'épidémie de variole de singe ne ressemble pas du tout au scénario catastrophe de NTI où le virus tue immédiatement. Celui qui circule actuellement n'a pour l'heure fait aucune victime, et rien n'incite à penser qu'il puisse s'agir d'une arme biologique conçue en laboratoire. « Ce virus a très certainement une origine zoonotique, confie Etienne Decroly. Aucun indice ne suggère à ce jour que son génome ait pu être modifié volontairement. » Ce que le virologue ne dirait pas de SARS-CoV-2 dont l'origine demeure quant à elle très controversée, et d'abord parce que l'on n'a toujours pas identifié son virus progéniteur, pas plus qu'un animal responsable des premières infections humaines. Une situation totalement différente de celle de ce virus de la variole du singe connu depuis longtemps, tout comme son principal réservoir animal que constituent en fait de petits rongeurs.

Liens entre des laboratoires chinois et américains

Le feuilleton de l'origine du virus du covid connait un nouvel épisode avec la prise de position marquante d'un économiste que Times Magazine a classé à deux reprises parmi les cent leaders les plus influents au monde, Jeffrey Sachs. Professeur à l'Université de Columbia, il a aussi dirigé la Commission Covid 19 du Lancet. Mais après avoir soutenu l'hypothèse d'un virus naturel, il vient de publier dans la revue de l'Académie des sciences américaine avec le professeur de pharmacologie Neil Harrison un article appelant à une enquête indépendante sur les origines de SARS-CoV-2, ainsi que des déclinaisons dans le Boston Globe et sur le site du Project Syndicate où est posé en titre la question qui dérange aux Etats-Unis : « La biotechnologie américaine a-t-elle aidé à créer le Covid-19 ? » Sachs et Harrison déplorent évidemment que l'opacité chinoise n'ait pas permis pas de mener une véritable enquête là où a émergé SARS-CoV-2, mais c'est aux Etats-Unis qu'ils appellent à investiguer en raison des liens tissés durant les années précédant la pandémie entre l'Institut de virologie de Wuhan et différents organismes américains qui finançaient ou réalisaient des travaux de gains de fonction sur les coronavirus.

Ces liens sont connus, mais Sachs les met plus fortement que jamais en avant, en rappelant que « lors d'une conférence téléphonique le 1er février 2020, les dirigeants des NIH (l'agence de recherche médicale américaine) ont entendu des virologues de haut niveau expliquer pourquoi le site de clivage à la furine du SRAS-CoV-2 indiquait la possibilité d'une manipulation en laboratoire du virus. Pourtant, quelques jours plus tard, le NIH a encouragé une équipe de scientifiques à préparer un article déclarant une origine naturelle du virus ». Co-signé par plusieurs de ces virologues qui avaient participé à la téléconférence en doutant fortement d'un origine naturelle, l'article deviendra la référence, en ne voyant plus dans ce site de clivage à la furine, qui constitue la partie du génome de SARS-CoV-2 lui apportant une grande capacité d'infection, une marque intrigante quant à sa provenance. Mais Sachs rappelle également que le laboratoire de Ralph Baric à l'université de Caroline du Nord a souvent travaillé sur des sites furine qu'il a pu insérer artificiellement dans des coronavirus. Il révèle en outre que dans cette même université on a étudié un site furine composé des huit acides aminés que l'on retrouve dans celui de SARS-CoV-2, ce qui aurait ainsi pu inspirer la conception de ce dernier.

Un élément politique fort

Sachs retient aussi que dans un projet proposé par l'organisation Eco-Health Alliance au DARPA, l'agence chargée de la recherche au département de la défense américaine, il était prévu que le laboratoire de Ralph Baric insère un site furine dans un coronavirus collecté dans la nature. Un projet dans lequel était également associé l'Institut de virologie de Wuhan. Il n'a finalement pas été financé par le DARPA, mais nul ne sait quels travaux de ce type ont pu être menés par ces laboratoires chinois et américains qui ont multiplié les collaborations depuis une dizaine d'années, avec des financements du NIH. Sachs et Harrison remarquent par ailleurs que le directeur par intérim du NIH a déclaré le 11 mai dernier devant le Congrès américain que des séquences de virus avaient été retirées de base de données publiques suite à des demandes chinoises et américaines. Et ceci nous fait immédiatement penser aux séquences de SARS-CoV-2 supprimées des bases de données du NIH mais retrouvées sur le cloud de Google par le virologue Jesse Bloom. Il a publié leur analyse qui l'a amené à estimer qu'il pourrait s'agir de séquences du virus précoces, antérieures de trois mutations au premier SARS-CoV-2 retrouvé officiellement à Wuhan, ce qui suggère une circulation du coronavirus aux alentours du mois de septembre 2019, deux à trois mois avant ce que les premières séquences connues incitent à croire.

Combien de séquences de ce type ou de données révélatrices des travaux qui ont pu être menés entre les Etats-Unis et la Chine sont aujourd'hui encore inconnues mais présentes dans les bases de données de centres de recherche en lien avec l'Institut de virologie de Wuhan ? Que pourraient-elles nous apprendre sur le chemin pris par SARS-CoV-2 avant son émergence dans la ville chinoise ? Afin que l'on puisse répondre à ces questions, Sachs et Harrison appellent à la transparence et à une enquête qui rendrait publique toutes les informations susceptibles de nous éclairer sur les recherches qui auraient pu conduire à la création du coronavirus en laboratoire, ce qui impose aujourd'hui une investigation rigoureuse aux Etats-Unis. « Je ne peux que souscrire à cette demande de transparence, car Jeffrey Sachs met le doigt de façon très directe sur ce dont on parle depuis bientôt deux ans, relève Etienne Decroly. C'est un élément politique fort de voir l'homme qui dirigeait la commission Covid 19 du Lancet prendre aujourd'hui une position radicalement différente de celle des grands journaux qui ont d'abord discrédité puis minimisé les différents travaux questionnant l'origine zoonotique du virus. Reste qu'il faudrait maintenant que la science avance en allant au delà des passes d'armes entre les partisans de l'hypothèse de l'accident de laboratoire et ceux défendant celle de l'origine naturelle. Les deux sont tout à fait possibles, mais reposent toujours principalement sur des suppositions plus ou moins étayées. On a besoin pour avancer de faits scientifiques nouveaux, donc d'identifier les progéniteurs de l'épidémie de SARS-CoV-2 pour savoir d'où vient ce virus. Et cela sans négliger aucune piste, en échantillonnant mieux les coronavirus présents dans les réservoirs naturels et en permettant à l'OMS de poursuivre ses investigations avec un accès nécessaire aux bases de données, documents et échantillons de laboratoires. » Un constat plein de bon sens scientifique, précieux par les temps qui courent.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo Moinet

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