Viral 15 / Ouvrir enfin le débat

Tandis qu'une étude sur la vitamine D entraine des réactions où l'on retient surtout ce qui conforte sa position et que Patrick Cohen découvre de façon bien tardive que l'origine de SARS-CoV-2 pourrait être un laboratoire, le philosophe Abdennour Bidar appelle à un grand débat sur le Covid. Il serait enfin temps de l'ouvrir.

Une étude a beaucoup fait parler ce mois de juin. Publiée le 31 mai dans la revue Plos Medicine, il s'agit d'un essai clinique effectué entre avril et décembre 2020 par une équipe dirigée par le professeur Cédric Annweiler, chef du service gériatrie du CHU d'Angers. Son objectif était d'évaluer l'effet de la vitamine D sur des personnes âgées malades du Covid. Résultat : « une forte dose de vitamine D dès le diagnostic de Covid-19 limite les décès », annonce le communiqué de presse diffusé le 1er juin par le CHU d'Angers, en ajoutant que l'étude, dénommée COVIT-TRIAL, montre « avec un très haut niveau de preuves » l’intérêt de cette forte dose. Pour l'établir, deux groupes de 127 patients chacun, d'un âge moyen de 88 ans, ont été comparés après s'être fait administrer dans les trois jours suivant le diagnostic de Covid une dose standard de vitamine D de 50 000 UI (unité internationale) pour l'un, et une de 400 000 UI pour l'autre, doté donc de la forte dose. Le but principal de l'étude était d'observer le niveau de mortalité après 14 jours, et on a dénombré à cette échéance huit décès, dont sept dus au Covid, dans le groupe forte dose, tandis que l'autre groupe comptait quatorze décès, tous dus au Covid. 

La mortalité s'avère ainsi clairement limitée puisqu'environ deux fois moindre avec la forte dose, sans qu'elle n'induise davantage d'effets indésirables. Toutefois, après 28 jours, son effet semble avoir quasi disparu car on compte alors presqu'autant de morts dans les deux groupes : 19 pour la forte dose et 21 pour la dose standard. Ce qui incite, comme le note la publication de Plos Medicine, à examiner l'utilité d'une supplémentation en vitamine D quotidienne ou hebdomadaire après la dose initiale. Une donnée importante que ne mentionne pas Ouest France dans un article publié le 1er juin, avec pour titre : « Covid 19 : le CHU d’Angers confirme l’efficacité de la vitamine D sur les patients âgés ». Le lendemain, le site de BFM TV se contente d'indiquer que « ce n'est qu'au bout de 28 jours que l'efficacité diminue », en titrant de son côté : « Une étude prouve l'efficacité de la vitamine D pour limiter les décès chez les personnes âgées ». Un titre repris à l'identique le 3 juin par 20 minutes pour un article qui n'évoque pas la problématique des 28 jours. Tout comme de nombreux profils sur les réseaux sociaux qui voient en revanche dans l'étude COVIT-TRIAL la confirmation qu'un traitement efficace contre le Covid a été écarté depuis deux ans, notamment Florian Philippot qui en appelle même à ce que l'infectiologue Karine Lacombe rende des comptes ainsi que sa légion d'honneur pour avoir affirmé que la vitamine D n'était « pas un moyen efficace de prévention contre le Covid », ce que ne contredit pourtant pas COVIT-TRIAL qui ne concerne pas la prévention.

Des réserves au traitement binaire

Bref, l'étude sur la vitamine D a immédiatement suscité de multiples réactions, et Conspiracy Watch, l'observatoire du conspirationnisme, ouvre le 5 juin son décryptage hebdomadaire de l'actualité en parlant d'une « sphère covido-complotiste (...) en ébullition ». Et ce alors que « des scientifiques émettent des réserves sur les conclusions de l'étude ». Outre l'absence d'effet sur la mortalité à 28 jours, est pointé le faible effectif de patients inclus dans l'essai clinique, le fait que le groupe faible dose comptait trois fois plus de malades souffrant de cancer que l'autre (13 contre 4), ou qu'il présenterait « un âge médian deux fois plus élevé », comme on peut également le lire dans un article du Parisien. En fait, la différence d'âge médian n'était que de deux ans, 87 dans le groupe forte dose et 89 dans l'autre, et Cédric Annweiler explique dans ce dernier article que l'hétérogénéité des groupes au niveau des malades du cancer a pu être corrigé par des méthodes d'ajustement. Il y précise aussi que l'« intervention a été pensée et testée pour répondre à notre objectif principal d’amélioration de la survie a 14 jours, pas au-delà ».

Dans le quotidien du Médecin, le professeur Annweiler revient également sur l'absence d'effet significatif pour la mortalité à 28 jours à laquelle il s'attendait car « les patients ont reçu une dose unique de vitamine D, dont la demie-vie est de 28 jours ». D'où l'incitation « à évaluer l'intérêt d'une dose quotidienne ou hebdomadaire d'entretien pour maintenir le niveau de vitamine D et faire durer le bénéfice », bien mentionnée dans la publication mais guère relevée par ses commentateurs. En somme, COVIT-TRIAL apporte effectivement des preuves cliniques d'un effet positif de la vitamine D sur la mortalité à 14 jours, et il invite à poursuivre la recherche avec un traitement administré dans la durée. Pas de quoi s'emballer, mais l'on a une fois de plus pu constater un traitement de l'info plutôt binaire où se voient surtout réaffirmée des positions initiales, comme le symbolise un article des facts checkers de France Info le 15 juin : «VRAI OU FAKE : la vitamine D fait-elle baisser la mortalité liée au Covid-19 ? » Une question qui appelle une réponse selon l'alternative devenue habituelle : info ou fake news. C'est ici expédié en un petit feuillet, avec un jugement délivré par l'expert de service, en l'occurence Matthieu Molimard venu ré-affirmer l'avis de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique selon laquelle aucune étude ne permet de conclure à un intérêt de la vitamine D pour traiter le covid. Le pharmacologue conclue ainsi en soutenant que COVIT-TRIAL « ne démontre rien ». On serait donc face à un fake, alors que l'étude apporte bel et bien de nouvelles données sur l'utilité de la vitamine D. Elle pose aussi finalement une question que personne n'a soulevé : pourquoi a-t-il fallu attendre deux ans pour avoir des premiers résultats d'essais clinique un peu consistant, bien qu'insuffisant, sur un traitement que l'on pouvait tester dès le printemps 2020 ? La réponse nous a déjà été donné par un autre pharmacologue, Bernard Bégaud, dans une précédente chronique : c'est le fruit de la faillite d'une recherche clinique publique incapable de mener des études conséquentes pour évaluer un traitement contre le Covid tel que la vitamine D. Au moins, COVIT-TRIAL s'est attachée à y remédier, et rien que pour cela mérite d'être salué.

Patrick Cohen découvre la lune

On pourrait aussi saluer ce qui est apparu ce mois-ci comme un soudain revirement : la découverte par Patrick Cohen que l'hypothèse de l'accident de laboratoire comme origine du Covid ne relevait pas de la théorie du complot. Dans l'émission C'est à vous sur France 5, il y a consacré son édito le 7 juin en considérant comme une grande révélation l'article de l'économiste Jeffrey Sachs publié dans la revue de l'Académie des Science , dont je vous avais parlé quelques jours plus tôt dans un épisode de Viral. Un article dont le principal intérêt est l'identité de son auteur qui a dirigé la Commission Covid 19 de la revue The Lancet. Il y avait confié la direction d'une task force consacrée à la recherche de l'origine de SARS-CoV-2 au zoologue Peter Daszak, l'homme qui écrivit la fameuse tribune publiée en février 2020 dans le Lancet pour discréditer l'hypothèse d'un virus manipulé en laboratoire en l'assimilant à une lubie complotiste. Ce même Peter Daszak collaborait avec l'Institut de virologie de Wuhan en contribuant à financer ses recherches sur les coronavirus avec des fonds publics américains, et il fut aussi membre de la mission de l'OMS qui se rendit à Wuhan en février 2021 où elle qualifia d'extrêmement improbable la possibilité d'un accident de laboratoire.

Jeffrey Sachs a finit par se rendre compte que Daszak, comme d'autres scientifiques américains, avait en réalité manoeuvré afin d'écarter cette hypothèse dans laquelle il pourrait se retrouver directement impliqué. Le zoologue en est d'autant plus suspect qu'il a sollicité en 2018 le financement d'un projet de recherche appelé Defuse qui associait l'Institut de virologie de Wuhan et le laboratoire du micro-biologiste Ralph Baric à l'Université de Caroline du Nord. Il visait notamment à insérer dans un coronavirus de chauve-souris un site de clivage à la furine, l'atout infectieux principal de SARS-CoV-2. « C'est pratiquement la recette ou le mode d'emploi du virus du Covid qui est inscrit dans ce projet », nous dit Patrick Cohen, comme si Jeffrey Sachs venait de faire une grande trouvaille. Or toute cette histoire dont nous parle aujourd'hui l'éditorialiste est connue depuis bien longtemps, et déjà dévoilé par des journalistes français dont je fais partie, comme le rappelle sur Twitter Jeremy André Flores, correspondant du Point en Asie et auteur de plusieurs articles sur le sujet dont un présentait en septembre dernier le projet Defuse. Tout en pointant quelques maladresses ou erreurs dans l'édito de Patrick Cohen, Jeremy s'étonne de « l'impasse totale » faite sur le travail de confrères. Cela aurait sans doute cassé l'effet révélation, et l'éditorialiste vedette avait peut-être besoin qu'un homme renommé comme Jeffrey Sachs lui montre la lune pour la découvrir.    

Une indispensable réflexion collective

L'étude sur la vitamine D et l'édito de Patrick Cohen sur l'origine du virus invitent à une réflexion sur la façon dont on a appréhendé la pandémie, aussi bien dans la presse que chez les chercheurs ou dans la population. L'absence d'évaluation de certaines options thérapeutiques comme la non prise en considération d'hypothèses controversées témoignent d'un manque de véritable débat, qu'il soit scientifique, médiatique ou citoyen. Dans une tribune parue dans Le Monde, le philosophe Abdennour Bidar appelle pour sa part à un grand débat démocratique en remarquant que le Covid a ces derniers mois disparu de l'espace médiatico-politique, apparaissant comme le grand absent des campagnes présidentielles et législatives. Il observe que nous sommes passés de « la psychose collective à l'oubli total », et « un silence assourdissant a remplacé le vacarme effroyable ». Comme s'il n'était rien arrivé. Et alors que « notre classe politique dans son ensemble » s'avère « manifestement incapable de se saisir de ce qui a autant affecté nos vies », Abdennour Bidar estime indispensable de réfléchir collectivement à cette crise qui a bouleversés « nos existences privées et publiques, intimes et professionnelles ». Car il est primordial de comprendre ce qui « a été mis en jeu, et peut-être en péril au delà de notre sécurité sanitaire ».

Il semble aussi incontournable pour le philosophe de chercher à savoir si la gestion de la crise a « été juste, adaptée, appropriée au danger », ou bien « fautive en quoi que ce soit ». Or personne ne pourrait selon lui y répondre sans qu'ait eu lieu un grand débat national qu'il réclame démocratique et « organisé de façon décentralisée dans chaque commune, dans chaque quartier, dans tous les lieux associatifs et institutionnels possibles, dans les entreprises et les différents milieux professionnels ». Une salutaire libération de la parole qui permettrait la réparation des multiples maux engendrés par la crise sanitaire et sa gestion, la réconciliation de ceux qui ont été conduits à se dresser les uns contre les autres, et la réappropriation que susciterait une délibération citoyenne la plus large possible après que la crise ait « été gérée d’en haut de façon particulièrement directive, autoritaire et descendante ». Un tel débat n'apparait toutefois pas à l'ordre du jour alors que le Covid revient dans l'actualité avec la multiplication des contaminations qui fait redouter une nouvelle vague estivale. Et si la solution proposée pour y faire face se nomme principalement quatrième dose, on ne questionne pas un usage à répétition de vaccins dont un rapport de commission d'enquête parlementaire publié le 9 juin a pourtant signalé qu'ils ne sont pas dénués d'effets indésirables provoquant une souffrance humaine à ne plus négliger. Une information complètement ignorée médiatiquement, le rapport étant passé inaperçu. Elle devrait néanmoins alimenter notre réflexion collective dans un grand débat qu'il serait temps d'ouvrir.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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