Viral 3 / Info biaisée

Qu'elle vienne d'agences de santé publique, de revues scientifiques, de médias mainstream ou complotistes, l'information sur le Covid reflète quasi systématiquement un parti pris. Et face à une info biaisée, le travail du journaliste devient de plus en plus délicat.

Le 18 février 2022, le site d'info scientifique Futura-Science sort un article au titre sans équivoque : « Origine du SARS-CoV-2 : la thèse de l’accident de laboratoire écartée par l’Institut Pasteur ». Un papier consacré à une étude publiée dans Nature ayant déjà beaucoup fait parler d'elle suite à sa pré-publication en septembre dernier. Des chercheurs de l'Institut Pasteur ont trouvé au Laos des coronavirus de chauve-souris dont l'un s'avère le plus proche de celui responsable du Covid, avec une identité de 96,8 %. Ces virus ont surtout la capacité de se lier aux cellules humaines via le même récepteur que SARS-CoV-2, et pourraient donc contaminer l'homme. Ils leur manquent toutefois la spécificité principale du virus du Covid, son site de clivage à la furine (1), arme fatale infectieuse qui lui a permis de devenir pandémique, et dont je vous ai déjà parlé. Il pourrait être apparu après une mutation survenue chez l'homme, ou se trouver sur d'autres virus de chauve souris, mais pas être le fruit d'un travail de laboratoire, soutient Futura Science. Et pourquoi ? Car « il est tout à fait possible que le SARS-CoV-2 que nous connaissons soit apparu naturellement, puisque des chercheurs ont pu en identifier plusieurs extrêmement proches ».

Ainsi, pour Futura Science, puisqu'une chose est possible, elle s'est produite. Pourtant, si la piste d'une origine naturelle sort renforcée par la découverte des virus du Laos, elle n'est pas pour autant concluante. L'étude de Pasteur ne permet aucunement d'exclure une manipulation en laboratoire. Marc Eloit, le virologue qui l'a dirigée, a même déclaré que le site furine de SARS-CoV-2 pourrait résulter de « passages dans des cultures cellulaires en laboratoire », ce qui renvoie clairement à la possibilité d'un échappement accidentel, écarté à tort par le site d'info scientifique. L'hypothèse naturelle est peut-être plus confortable, permettant d'éviter de s'interroger sur la pertinence d'expériences susceptibles de rendre des virus pandémiques, sujet quasi tabou dans la communauté scientifique.

A chacun son biais

En tout cas biaisée, l'info est ici fausse, mais un autre biais peut aussi amener à une position contraire, celle exprimée par Louis Fouché lors d'une récente interview. Le porte-parole du collectif ReInfo Covid y a en effet prétendu que SARS-CoV-2 « a une origine artificielle, c'est complètement avéré », après avoir estimé que l'hypothèse naturelle « ne tient pas scientifiquement ». Tout aussi faux que d'écarter la piste du labo, les deux hypothèses demeurant sur la table. Et plutôt que de se voir soutenues par des affirmations péremptoires, elles ont chacune besoin que l'on trouve un véritable progéniteur de SARS-CoV-2 en le cherchant aussi bien chez les animaux, dans les banques de sang humain que dans les laboratoires.

Le Covid a tendance à susciter des prises de positions relevant du partis pris. L'Express, qui a beaucoup combattu ceux que l'on a appelés les rassuristes, annonçait ainsi la semaine dernière à sa une que « deux millions de Français souffrent de Covid long » 

Alors que beaucoup imaginent une sortie de crise permise par la diffusion massive du variant omicron qui ferait office de vaccin naturel, comme Bill Gates vient d'ailleurs de le déclarer, le news magazine titre plutôt sur « pourquoi ce n'est pas fini », avec donc cette souffrance due au Covid long. Or la simple lecture de son dossier témoigne d'un biais dramatisant, car on peut y lire que seulement un million de Français souffriraient de ce mal, dont 10 % nécessiteraient une prise en charge dans des structures dédiées. Les deux millions ne sont qu'une prévision, naturellement spéculative. La une de L'Express est ainsi trompeuse, voire nocive par son côté abusivement anxiogène si le Covid long peut avoir une cause psychosomatique, comme le pense une chercheuse en psychiatrie qui assure dans ce même dossier avoir obtenu des premiers résultats confirmant cette possibilité.

Pas trop à rebours de la parole officielle

Lors d'une table ronde organisée le mois dernier, la directrice de la rédaction de BFM TV a pour sa part reconnu que la guerre au Covid déclarée par Emmanuel Macron avait pu conduire à ne « pas trop aller à rebours de la parole officielle, puisque ce serait fragiliser un consensus social ». Une sorte de biais d'autorité. Serait-ce ce qui amène les facts checkers de 20 minutes à prôner la « prudence » quant à l'existence d'une clause de non responsabilité de Pfizer en cas d'effets indésirables graves ? Un « argument fréquemment évoqué par les détracteurs des vaccins anti Covid », est-il précisé dans la rubrique Fake Off. Et après avoir relaté qu'un avocat marseillais attaquait le laboratoire pour une irresponsabilité acté dans ses contrats, la parole est donnée à un professeur de droit expliquant qu'il ne s'agit pas d' « une clause d'irresponsabilité, mais d'indemnisation ». Ce qui revient à peu près au même pour Pfizer dont les éventuelles condamnations seraient ainsi pris en charge par l'Etat contractant.

Pfizer ne risque donc pas de passer à la caisse, mais c'est en raison du « caractère exceptionnel de la pandémie » qui a imposé de fabriquer ces vaccins en urgence, argumente l'industriel dans les colonnes du prudent et conciliant 20 Minutes. Si vous préférez une optique plus indignée, vous pouvez toujours aller lire France Soir qui dénonce depuis des mois ces contrats qualifiés de « terrifiants ». Selon ce site largement considéré comme complotiste, ils auraient même eu comme effet secondaire d'avoir empêché l'utilisation de l'Ivermectine comme médicament anti Covid, l'Etat ne pouvant pas « jouer sur deux tableaux ». Un lien loin d'être avéré, duquel paraît là encore transparaitre une vision biaisée faisant converger ce qui arrange un propos.

Des données manquantes

Le biais peut aussi se manifester par une occultation de certains faits, comme le montre le New York Times en révélant que le Centre de contrôle des maladies (CDC) américain a collecté quantités de données sur les hospitalisations Covid sans rendre public nombre de ces informations. Notamment les chiffres sur l'efficacité des troisièmes doses sur la tranche d'âge 18-49 ans, chez qui le risque de Covid grave est faible. Une porte-parole de la CDC le justifie en déclarant que leur flux de données n'est pas encore « prêt pour le prime time », avouant une crainte de mauvaise interprétation qui laisserait penser que le vaccin est inefficace. Mais l'épidémiologiste Jessica Rivara rappelle que c'est plutôt le manque de données qui risque d'engendrer de mauvaises interprétations.

L'article évoque une situation similaire en Ecosse où les autorités sanitaires vont cesser de publier des données sur les hospitalisations et les décès Covid par statut vaccinal, redoutant leur interprétation par les anti-vax. La connaissance impose pourtant de la transparence, ce qu'a également réclamé la médecin de santé publique Alice Debiolles devant le Sénat en déplorant que Santé Publique France ait dernièrement modifié sa présentation des données sur la réanimation en regroupant les classes d'âge 15-44 et 45-65 (au risque très différent) ou en ne considérant plus la variable du surpoids comme une comorbidité. Des donnés qu'elle juge donc partiales, comme lorsqu'est omis de préciser si les enfants se retrouvant en ré-animation y arrivent à cause du covid ou avec le covid pour une autre cause.

De l'info biaisée ou rien ?

Bref, un peu partout, l'information sur le covid apparait biaisée. N'aurais-je d'ailleurs pas moi aussi tendance à retenir ce qui m'arrange ? Par exemple la semaine dernière dans une chronique moqueuse sur la doctrine immunitaire d'Olivier Véran où plusieurs experts évoquaient une supériorité de l'immunité naturelle induite par l'infection sur celle provenant d'une double dose de vaccin. Un lecteur m'a interpellé sur Twitter en postant un message du professeur en pharmacologie Mathieu Molimard qui relayait une toute nouvelle publication de Nature semblant prétendre le contraire : une vaccination ARN serait meilleure que l'immunité naturelle. Je lis le papier, et vois que son titre s'avère un brin biaisé, car l'étude ne concerne que l'immunité humorale incarnée par les anticorps. Elle ne prend ainsi pas en compte l'importante immunité cellulaire permise par les lymphocytes tueurs, et même pour les anticorps, la supériorité de ceux engendrés par les vaccins n'est guère durable car a été déjà observé leur « rapide déclin », ce qui n'est pas le cas des anticorps naturels dont le niveau apparaît toujours stable au bout de neuf mois, comme l'indique l'étude. Ajoutez à cela que cette dernière est réalisée in vitro, ce dont Matthieu Molimard me dit qu' « il faut toujours se méfier », la vie réelle ne confirmant très souvent pas les résultats obtenus dans des tubes à essai.

Tentant de me confronter à mes propres biais, j'ai appelé ce professeur et nous en sommes venus à parler d'un autre de ses derniers tweets, relatif à l'essai clinique du Paxlovid, le nouvel antiviral Pfizer. Sa publication était très attendue, car le produit avait déjà été autorisé, sans donc que ses résultats n'aient été validés par une revue scientifique assurant un contrôle par les pairs. « Les industriels préfèrent envoyer leur rapport clinique avant publication », m'explique Mathieu Molimard, spécialiste de la mise sur le marché des médicaments qui a pu lire l'étude Paxlovid lors de son examen par les agences de santé. Et dans ses résultats présentant une réduction du risque de forme grave de 89 %, on retrouve encore du biais. « La population de l'essai clinique, dont la moyenne d'âge est faible avec seulement 12 % de plus de 65 ans, ne correspond pas à la cible du médicament qui sera beaucoup plus âgée, relève l'expert. Il y a aussi de gros risques d'interactions médicamenteuses qui n'ont pas pu être évalués vu le nombre réduit de participants, soigneusement sélectionnés pour du zéro risque. Il faudra donc faire très attention dans la prescription. » N'aurait-on pas pu imposer un essai plus rigoureux et moins biaisé ? « Non, me répond du tac au tac Matthieu Molimard. On n'impose rien à l'industriel qui va voir ailleurs si vous n'êtes pas content, vu qu'il n'arrive déjà pas à répondre à la demande ». Comme si avec le Covid, l'alternative, c'était de l'info biaisée ou rien.

(1) Pour pénétrer dans les cellules, le virus utilise sa protéine de pointe (ou Spike). Cette pénétration cellulaire est grandement favorisée par le clivage des deux sous-unités de la protéine que permet un site de clivage à la furine, alignement particulier d'acides aminés réagissant à une enzyme, la dite furine présente à la surface des cellules humaines.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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