Viral 9 / Ne plus se presser de vacciner

Alors que le président du Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale appelle à une quatrième dose pour les plus de 60 ans et prône toujours la vaccination pour tous, un expert de la Haute Autorité de Santé préconiserait plutôt de ne plus se presser et de la réserver désormais à ceux qui en ont réellement besoin.

En cette fin avril, qui a pris sa 4ème dose ? Proposée par le gouvernement depuis le début du mois aux plus de 60 ans dont le premier rappel date de six mois, délai raccourci à trois mois pour les octogénaires, elle a aujourd'hui été injectée à près de 27 % des personnes éligibles pour les premiers, et à 17 % pour les seconds. « C'est relativement honorable », estime Alain Fischer, président du Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale pour qui cette dose se justifie principalement par des « données israéliennes montrant que ce 2ème rappel diminue par trois à quatre les hospitalisations pendant une durée de six semaines chez les plus de 60 ans ». Laboratoire à ciel ouvert de Pfizer qui en fait son pays pilote appelé à « inspirer le reste du monde », comme le rappelle son PDG Albert Bourla dans son livre Réaliser l'impossible, Israël avait pourtant envoyé en janvier dernier le signal d'une inadéquation de cette quatrième dose face au variant Omicron. Mais les dernières données publiées dans le New England Journal of Medicine démontrent donc désormais six semaines d'efficacité sur les formes graves des seniors, avec aussi une protection très relative contre l'infection qui chute après un mois et disparait en deux.

Si pour Alain Fischer il faut « passer ce cap de six semaines » dans un contexte de circulation épidémique encore important, Jean-Daniel Lelièvre, immunologiste et expert à la Haute Autorité de Santé, me fait remarquer que les recommandations de cette dernière sont « moins larges que ce que veut mettre en œuvre le gouvernement » en dessous de 80 ans. Le deuxième rappel devrait en effet selon la HAS se limiter « aux plus de 65 ans ayant un facteur de risque ou immunodéprimés », précise son expert qui relève par ailleurs que la brève protection de la nouvelle dose « interroge sur sa pertinence ». Et d'ajouter : « il est en fait urgent de ne pas se presser, car revacciner avec un vaccin qui n'est plus adapté au virus peut être délétère en rendant le système immunitaire moins efficace avec de futures souches, à force de l'avoir fait fonctionner de la même manière ».

Ne pas oublier les cellules mémoires

L'immunité est un sujet complexe, et Jean-Daniel Lelièvre considère que l' « on réfléchit trop en termes d'anticorps persistant dans le sang. On fait monter leur taux en revaccinant, sans se demander si la réponse des cellules mémoires était suffisante. Une infection va stimuler ces cellules pour produire des anticorps et on peut très bien être protégé contre la maladie sans en avoir dans le sang quand elle survient. Le système des cellules mémoires fonctionnant mal chez les personnes très âgées ou immunodéprimées, le rappel s'avère pour elles utile en boostant le taux d'anticorps, mais chez les jeunes on s'en fiche complètement. C'est pour ça que l'on ne vaccine pas toute la population contre la grippe. » Bref, alors qu'Omicron et ses sous-variants ont infecté une très grande part de la population par ailleurs largement vaccinée, l'expert de la HAS constate aujourd'hui qu'une bonne protection contre les formes sévères de Covid existe déjà sans qu'il y ait besoin de vacciner davantage, d'autant que ces virus s'avèrent bien moins virulents que les précédentes variantes de SARS-CoV-2. En atteste la situation de nos services hospitaliers très loin d'être remplis de patients Covid malgré des niveaux d'infection élevés, avec plus de 100 000 cas par jours recensés ces dernières semaines, et probablement beaucoup plus, l'épidémiologiste Antoine Flahaut allant jusqu'à estimer à 1,5 million le nombre de cas quotidiens de personnes pour la plupart asymptomatiques ou n'allant pas se faire tester.

La consultation d'un rapport hebdomadaire de surveillance du Covid des autorités sanitaires britanniques m'amène à un autre constat. Daté du 31 mars dernier, il est le dernier à avoir proposé à sa page 45 un tableau présentant les niveaux d'infections, d'hospitalisation et de décès suivant le statut vaccinal. A sa vue, saute d'abord aux yeux la part tellement prédominante des personnes de plus de 70 ans, et surtout de 80 ans, dans les hospitalisations et les décès. Mais j'y vois aussi peu de différence entre non vaccinés et vaccinés à trois doses en dessous de 50 ans. J'ai transmis pour avis le rapport à nos experts de la semaine en leur demandant de regarder ce tableau. Quand j'en parle à Alain Fischer et évoque cette proximité entre non vaccinés et triple dosés, il me dit ne pas avoir été jusqu'à la page 45, mais que ce que j'avance est « complètement faux », m'enjoignant à regarder la page 13 du rapport qui prouverait l'efficacité du rappel vaccinal, sauf qu'il s'agit là de données « tous âges confondus ». Or je lui parlais des moins de cinquante ans. Notre Monsieur vaccin national ne s'en soucie pas et rajoute que les données françaises de la DREES témoignent aussi d'« une remontée des cas pour les plus de soixante ans à distance du rappel », montrant là encore combien ce dernier est pour lui important, mais demeurant hors du sujet des moins de 50 ans.

Un effet pas évident en dessous de 50 ans

Dans la dernière publication hebdomadaire de la DRESS, le tableau en fonction du statut vaccinal ne distingue pas les quadragénaires des quinquas, et ne précise pas la présence de comorbidités, comme chez les Anglais. Mais devant les données britanniques et fort de son expérience, Jean-Daniel Lelièvre admet qu' « en dessous de 50 ans en l'absence de risque particulier l'effet du vaccin n'est pas évident » dans les formes graves. Et au niveau de l'infection, c'est encore moins le cas. Les données anglaises montrent même un taux de positivité au test PCR très largement supérieur chez les personnes vaccinées avec trois doses, mais il ne faudrait pas en tenir compte car « cela peut être des personnes ayant déjà été infectées ou des gens moins à risque par leur comportement », souligne l'expert de la HAS. La différence parait néanmoins notable, avec un taux de contamination de trois à quatre fois moindre chez les non vaccinés, ce qui n'est pas le cas dans les données de la DREES où la contamination touche de façon assez équivalente non vaccinés et triple dosés, montrant là encore que le vaccin n'empêche pas l'infection et la propagation du virus.

Tout cela me semble remettre en cause le besoin de vacciner les moins de cinquante ans sans comorbidités et donc la politique vaccinale menée depuis un an. D'ailleurs, selon Jean-Daniel Lelièvre, « il n'est plus pertinent de vacciner les jeunes sans risque contre Omicron ». Ce n'est pas l'avis officiel d'Alain Fischer qui déplore encore « un taux de couverture très bas chez les enfants car les médecins restent dans l'idée que le Covid n'est pas une maladie qui les concerne, alors que la campagne de vaccination a été beaucoup plus efficace chez les ados ». Peut-être parce qu'on les a un brin obligés avec un pass sanitaire... « Il n'y a pas eu d'obligation !, objecte Alain Fischer. Le pass a aidé, mais ce sont les explications et la pédagogie qui ont permis la vaccination d'un grand nombre de Français et d'arriver au meilleur taux de vaccinés chez les adultes en Europe », soutient Monsieur Vaccin tout en me reprochant d'utiliser un « langage très négatif » après que je lui fasse remarquer qu'avoir privé les jeunes de train, de cinéma, de sport et de café relevait d'une pédagogie pour le moins contraignante. « Pas plus que de devoir montrer patte blanche à un contrôle de sécurité d'aéroport ou de respecter les limitations de vitesse, ce contre quoi personne ne s'élève », réplique en guise de conclusion Alain Fischer pour réaffirmer l'utilité du pass qu'Emmanuel Macron a annoncé garder à disposition en cas de besoin.

Une croyance absolutiste

Rappelons ici que si cette politique du pass et du vaccin pour tous a pu conduire au meilleur taux de vaccination des adultes en Europe, la France est en revanche à la traine pour les personnes âgées, comparativement à nos voisins. Un pays comme l'Espagne a ainsi obtenu un taux de quasi 100 % chez ses anciens à risque maximal en les contactant si besoin directement pour aller les vacciner à domicile plutôt qu'en leur interdisant d'aller boire un verre au bar, ce qui a tendance à peu contrarier un octogénaire qui sort rarement de chez lui. Les compétences en matière de santé étant là bas gérées au niveau régional, des provinces espagnoles ont certes également instauré un pass sanitaire permettant l'accès à des lieux publics tels que les restaurants ou les salles de sport, à l'instar de la Catalogne qui l'a mis en place fin novembre 2021 mais supprimé deux mois plus tard en raison de son inefficacité face à Omicron, alors que la France durcissait le sien en imposant son pendant vaccinal en dépit d'une inutilité avérée avec ce nouveau variant en termes de contagiosité. Comme si notre Gouvernement n'apprenait pas grand chose de la pandémie en restant figée sur ses positions de principe jusque boutistes qui ont suscité de l'hystérisation et l'affirmation de contres vérités. Par exemple quand Olivier Véran assurait devant l'Assemblée nationale que « si tout le monde est vacciné, il n'y a plus de virus ». On trouve également tout un florilège de ce genre de présupposés erronés sur le pouvoir éradicateur du vaccin dans Réaliser l'impossible, le livre du patron de Pfizer, cette firme qui aurait « terrassé le Covid-19 », comme l'a annoncé le JDD.

Dans ce livre où il se pose en philanthrope ayant rempli un « devoir sacré » porté par le « pouvoir de l'amour » pour accomplir des « miracles », Albert Bourla nous dit que les vaccins à ARN messager ont « réellement permis de sauver le monde » et de vaincre la pandémie en misant sur une immunité collective qu'Israël fut le premier pays à rechercher. Or là bas comme dans les autres contrées vaccinées, on n'a nulle part atteint grâce au vaccin cette immunité illusoire avec un virus à ARN qui va beaucoup muter. Et si la vaccination a clairement limité les formes graves, le virus n'a cessé de circuler et des morts de s'accumuler sans que ce ne soit un sort strictement réservé aux non vaccinés. Chez le patron de Pfizer comme chez nombres d'adeptes inconditionnels de la solution ARNm, manque manifestement une certaine mesure dans le rapport à ce vaccin aux limites aujourd'hui connues, et peut-être aussi de la prudence vis à vis d'un produit non dénué d'effets indésirables issu d'une technologie nouvelle dont on ne sait ce que l'usage répété pourrait à moyen ou long terme nous réserver. Il conviendrait donc sans doute de sortir d'une espèce de croyance absolutiste dans le vaccin pour tous que ne cessent de prêcher le Gouvernement et Alain Fischer, et de suivre plutôt l'avis d'un Jean-Daniel Lelièvre qui envisage pour l'avenir « une revaccination annuelle des sujets à risque mais pas en population générale ». En somme le vaccin seulement pour ceux qui en auraient besoin, tout simplement.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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