Deux proches d'un député RN convoqués par la police après des menaces contre un journaliste

Lionel Ferlaud et Sandrine Ducrocq-Schreck, les deux associés de l'ex bâtonnier de Draguignan Philippe Schreck, devenu député RN du Var aux dernières législatives, pourraient bien regretter d'avoir menacé un journaliste, en l'occurrence Djaffer Ait Aoudia, directeur du site lecorrespondant.net. Ils sont convoqués ce mardi 24 janvier au commissariat de Draguignan suite à une plainte de ce dernier. Ils risquent la garde à vue et la mise en examen. L'affaire est prise au sérieux au plus haut sommet de l'Etat, après que Reporters sans Frontières et les principaux syndicats de journalistes aient alerté le ministère de l'Intérieur, le 20 septembre dernier. Une affaire qui a pris des proportions incroyables depuis que, selon une rumeur invérifiable, des «voyous corses» auraient été contactés pour « s'occuper du cas du journaliste ».

Au départ, l'histoire est pourtant on ne peut plus banale : un simple article qui déplaît à l'entourage d'un homme politique. Le 18 juin dernier, à la veille du second tour des élections législatives, Le Correspondant, fondé en juillet 2020 et plutôt porté sur l’investigation, publie une enquête sévère sur la gestion du fonds de l’ordre des avocats – plusieurs centaines de milliers d’euros-, par Philppe Schreck, élu bâtonnier de la ville en 2017 et candidat RN dans la circonscription, finalement élu le lendemain. Selon Jeff Martin, l’auteur de l’enquête, Schreck aurait « joué au casino » avec la caisse en se lançant dans des investissements hasardeux, notamment 200.000 euros dans Bourbon, groupe spécialisé dans les activités maritimes et pétrolières, et surendettée.

« on vous enverra nos amis corses »

A 15 h 30, quatre heures après la publication de l'article, Djaffar Ait Aoudia reçoit un appel d’un avocat avec qui il avait eu jusqu’alors des rapports cordiaux, Me Lionel Ferlaud : « Je l’ignorais, mais Ferlaud est un soutien politique assidu de Schreck », explique Ait Aoudia. Très mécontent de l’enquête peu flatteuse pour le candidat RN, Ferlaud s’emporte et perd ses nerfs, selon le journaliste : « Il m’a dit : “Philippe est un ami de longue date, ça ne se passera pas comme ça, j’espère qu’il gagnera demain (second tour des législatives, NDLR), sinon on vous enverra nos amis corses pour vous régler votre compte”. »

« Ce n'est pas une menace c'est une promesse »

La conversation n'a pas été enregistrée, mais contacté, Lionel Ferlaud reconnaît s'être emporté contre le journaliste. « Je lui ai dit qu'il était un sale menteur et que l'on se recroiserait », raconte l'avocat. « Mais je n'ai jamais parlé de Corses ».

Mais l'affaire n'en reste pas là : le 22 juin , Virginie Feuz, avocate et compagne d'Ait Aoudia, est prise à partie dans les locaux du conseil de l’ordre par Sandrine Ducrocq-Schreck, ex épouse de Philippe Schreck et toujours associée de son cabinet. Cette dernière lui aurait dit textuellement, en allusion aux  menaces de Me Ferlaud : “Dis à ton mari que ce n’est pas une menace, mais une promesse“ ». Virginie Feuz, qui ne tient pas à s’exprimer pour ne pas mettre de l’huile sur le feu, nous a cependant confirmé les faits. Ait Aoudia se résout à porter plainte.

Pour, sans mauvais jeu de mot, corser le tout, voilà que les mystérieux amis de Me Ferlaud sur l'Ile de beauté refont surface. Ait Aoudia est prévenu par un avocat que selon un de ses clients, Me Ferlaud aurait demandé à des malfrats corses de s'occuper du cas d'Ait Aoudia. La rumeur est invérifiable mais le directeur de publication du Correspondant la juge plausible : « Lorsque j'étais en bons termes avec lui, raconte-t-il, il me parlait souvent des dossiers corses qu'il avait eu à traiter et se vantait de son amitié avec Alain Orsoni. Il m'avait montré qu'il l'avait dans ses contacts et l'avait même appelé devant moi.» Alain Orsoni, un nom qui fait peur en Corse. Ce vétéran des luttes indépendantistes, ancien militant d'extrême droite et homme d'affaires, est considéré par la police comme lié au grand banditisme. Son nom a été cité dans plusieurs affaires criminelles.

Le ministère de l'Intérieur alerté

Rien ne prouve que Ferlaud ait effectivement sollicité la pègre corse pour une affaire somme toute anodine – un simple possible délit de presse-, mais la menace inquiète et remonte au plus haut sommet de l'Etat. Alertés, Reporters sans Frontières et les syndicats de journalistes en avisent le ministère de l'Intérieur lors du « groupe de contact presse » qui se réunit tous les mois. « Les représentants du ministère ont pris la chose très au sérieux, nous promettant de ne pas rester inactif », rapporte un participant. Dans la foulée, une information judiciaire est ouverte.

L'affaire est embarrassante pour le député RN Philippe Schreck, qui sollicité n'a pas souhaité répondre à nos questions. Rien ne prouve qu'il ait été au courant des menaces proférées par ses proches, encore moins qu'il les ait initié. « Mais nul ne sait ce qui est dans le dossier. Si l'enquête montre que Schreck était au courant des menaces de ses proches, c'est embêtant. Et si Ferlaud a effectivement mis des voyous Corses sur le coup, c'est pas bon du tout. Là c'est garde à vue et mise en examen,estime un familier des arcanes judiciaires de Draguignan ». 

Une petite souris a accouché d'une montagne : ou comment un simple mécontentement contre un article de presse n'ayant fait l'objet d'aucune plainte en diffamation se transforme en affaire médiatique et politique, suivi de près par les ministères de l'Intérieur et de la Justice.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)