Janet Flanner, un bouquet de violettes

À la mémoire de Sempé 

Le 22, le 29 mai, puis le 5 juin 1943, paraissait dans le New Yorker le récit du périple de Mrs Ellen Jeffries. On y lisait la fuite invraisemblable d’une femme américaine âgée de 45 ans, arrivée à Paris entre-deux-guerres et devant le quitter clandestinement, pour ne pas y laisser sa vie. Il lui fallait éviter les herses administratives de l’occupant et de Vichy, dénicher des passeurs fiables pour enjamber la ligne de démarcation et voyager avec cet accent du New-Hampshire qui trahissait ses faux-papiers. Mais d’abord, trouver la brèche :

 « Pour négocier une fuite en zone libre, le Parisien moyen demandait : ‘Connaissez-vous un passage ?’ La requête se faisait généralement auprès des garçons de café, les mieux renseignés de tout Paris. (…) Le premier septembre, Mrs Jeffries trouva son serveur. » 

 Un premier échec en raison d’un contrôle resserré des Allemands la contraignit à trouver un deuxième garçon de café. Mise en relation avec un homme, René, qui devait lui présenter son passeur en zone libre, Mrs Jeffries partait le 17 septembre, à huit heures, en train :  

Quand le train s’ébranla, elle eut un pincement au cœur en voyant la tour Eiffel s’éloigner de sa vie.

 Débutait ainsi ce voyage insensé depuis la petite gare où elle descendit. Ce sont les mille histoires de cette expédition que ces trois textes relatent : ce séjour de huit semaines à Lyon où Mrs Jeffries dut dormir, entre autres, chez Marcel, un camarade de fortune qui l’accueillit chez son oncle collaborateur ; ce 8 novembre où les clients d’un café l’applaudirent en chœur à l’annonce du débarquement américain en Afrique ; son transit par Pau, où elle fut gravement soupçonnée ; la traversée sans fin de la frontière espagnole ; l’emprisonnement de ses récents camarades… En somme, la chronique d’un monde perçu à l’échelle d’un départ odysséen, à l’heure juste :  

Mrs Jeffries avait quitté Paris le 17 septembre, au bon moment. Le 24 septembre les nazis avaient arrêté ses compatriotes femmes pour les envoyer en détention dans un hôtel des Vosges, à Vittel.

Ces trois textes étaient signés Janet Flanner. Toutefois, leur auteur avait commencé d’écrire sous un autre nom : Genêt, pseudonyme qui, s’il évoque la fleur par déformation francophone, peut se lire « Janet » par déformation acoustique. Du prénom ou de la fleur, ce sobriquet était celui d’une journaliste d’envergure atlantique, reconnue à Paris dans les communautés littéraires et artistiques, connue aux Etats-Unis pour l’article bimensuel qu’elle publiait dans le New Yorker sous le titre « Letter from Paris ».

Habillée dans la mode mi-mondaine, mi-loufoque, typique des Avant-Gardes parisiennes, dépouillant tous les journaux de leurs chroniques judiciaires, de leurs scandales juteux et des indiscrétions de quartier, écumant son émerveillement devant le patrimoine de grande taille comme dans le pittoresque des venelles et des terrasses, Janet Flanner habita Paris en coutures, en témoin et en contemplative. Arrivée des États-Unis en France à trente ans, en 1922, avec Solita Solano, la femme qu’elle aima toujours, elle revenait sur ses premiers émois parisiens en 1972, dans la préface aux Chroniques d’une américaine à Paris :  

« Il y a maintenant plus d’un demi-siècle – c’était le début des années 20 – Paris commençait d’imprimer des souvenirs dans la mémoire d’un petit groupe de jeunes Américains expatriés, plus riches d’ambition créatrice que de ressources financières. (…) Nous nous étions installés dans les petits hôtels de la Rive gauche, près de la place Saint-Germain-des-Près, avec son grand café en angle, Aux Deux-Magots, et son impressionnante église romane du XIIème siècle, flanquée d’un petit jardin aux arbres vénérables dans lesquels les merles chantaient à l’aube. »

 En 1925, elle commençait l’écriture de ses chroniques pour le New Yorker, comme correspondante. Jeune journal, sa ligne éditoriale tend vers la rénovation du récit de presse. On y mêle l’information culturelle et la découverte des nouveaux champs artistiques, on privilégie la chronique mondaine ou d’ambiance au grand reportage politique ; la lecture doit être agréable, chapeauté par un raffinement tout stylistique et un ton cordial. Flanner s’y prête, idoine, avec une gouaille qu’elle dissimule sous sa curiosité juvénile. En 1926, par exemple, où elle relate les funérailles de Claude Monet :  

Le cercueil de Monet était placé sur une charrette à bras du village et deux paysans en habits du dimanche le descendirent dans la tombe, à Giverny. Clémenceau suivait à pied.

 L’époque entière s’agrégea dans ce compte-rendu de la vie parisienne. En 1925, elle décrivait Tzara en ces termes : « Nul n’a écrit de façon plus folle, par moments, et si certains ont écrit aussi follement, ils n’ont jamais écrit aussi bien ». En 1927, son portrait d’Isadora Duncan fit grand bruit. On y découvrait la vie fantasque de la plus grande danseuse de son temps, « Nomade de luxe » au « visage incliné sur lequel passaient, fugaces, la beauté mortelle de la tragédie, la connaissance, l’amour, le mépris, la souffrance ».

Le temps passant, le crédit glané, Flanner devint plus identifiable. On reconnaît ses articles à un registre où se nouent le charmant et l’acéré, toujours conclus par une phrase d’esprit, une parabole ou un mot ému. À Paris, elle fréquente le cercle lesbien qui gravite autour de Nathalie Clifford Barney, célèbre salonnière. Elle est également très proche des grands noms de la littérature américaine, parmi eux Francis Scott Fitzgerald, Sylvia Beach, et surtout, Ernest Hemingway. Dans la même préface aux Chroniques d’une américaine à Paris (1972), elle se souvient : 

Pour moi, la satisfaction de vivre à Paris était double : j’avais le sentiment de me trouver à la fois chez moi et à l’étranger – entourée que j’étais par la chaleur familiale des amis et de connaissances américaines, ainsi que par la stimulation constante, mouvante, des Français.

Puis, vint le coma. Flanner n’avait rien vu du crépuscule bientôt étalé sur l’Europe. La vie de ripailles, de coins ombragés, de cabarets, de librairies ; ce foutoir sublime où s’oubliaient le vin et les lettres, le démêlé des questions d’époque ou d’éternité, la gastronomie et l’accent, l’apesanteur et la conversation, la flanelle et la Seine, était pour elle le centre idéal de révolutions artistiques qui, en violence, ne dépassaient pas l’algarade.

Au début des années 30, les sujets de ses chroniques varièrent. Elle s’intéresse aux faits divers, aux manifestations politiques, dont elle s’enquit des détails auprès d’Esther Murphy, son amie historienne. Elle part pour l’Allemagne et y découvre, stupéfaite, la réalité des lois anti-juives. L’horizon l’inquiète, elle qui ne voyait de Paris que le temps qui passe. En 1934, elle écrit ce qui pourrait résumer :

Il court, dans la haute société parisienne, un bruit persistant qui ressemble à un bruit de bottes et qui fait peur.

Le jour de l’invasion de la Pologne, Flanner décida de partir pour New-York. La rédaction du journal s’interrogeait alors sur la couverture des évènements en Europe. D’autres correspondants travaillèrent ainsi aux nouvelles. La chronique de Flanner avait disparu. Malgré la distance, Harold

Ross, le directeur de toujours, la sollicita à nouveau courant 1940 : elle devrait écrire l’occupation, la guerre, depuis l’autre côté de l’océan. Flanner s’employa, joua de toutes ses connaissances, interrogea les ambassades, lut les journaux français accessibles, revêtit, en somme, sa peau de témoin. Le 7 décembre 1940, paraissait dans le New Yorker un article titré « Paris, Allemagne ». Il n’était plus signé Genêt, mais de son vrai nom. Le jour de l’invasion de la Pologne, Flanner avait décidé de partir pour New-York, toutefois, Flanner n’avait pas quitté Paris :

Premièrement, quiconque aime Paris et compatit à ses souffrances doit s’estimer heureux de ne pas voir la ville en ce moment parce qu’elle lui semblerait haïssable.

 Quinze articles furent publiés de 40 à 44. Quinze articles qui traitent de l’économie de guerre, de la Résistance, de De Gaulle, des garçons des café, des grands évènements et qui racontent aussi des histoires haletantes, comme celle de la retraite de la Joconde et des autres œuvres du Louvre, effectuée en partie par les femmes des employés du musée. Enfin, Flanner est toujours Genêt, et le dernier paragraphe toujours aussi caractéristique, à la manière de l’article du 21 juin 1941 intitulé « Alors comme ça vous allez à Paris ! » : 

« A Paris, les Allemands collent de temps à autre sur les bâtiments publics des affiches en allemand et en français où figurent les noms des citoyens français exécutés pour fait de résistance. Ces annonces ne restent pas longtemps. Elles sont déchirées dans la plus grande discrétion. Sur un mur de l’église de Saint-Sulpice, rive gauche, on a pu lire dernièrement l’annonce de l’exécution d’un de ces malheureux. Devant, un policier français montait la garde pour disperser les badauds. Personne n’a touché l’affiche, personne ne s’est attardé, personne n’a pipé mot. Tout au long de la journée les habitants du quartier ont jeté au passage des petits bouquets de violettes de trois francs six sous qui ont fini par former un tertre funéraire sous le nom de l’homme. Que pouvait-y faire le policier ? On ne lui avait pas donné d’instructions au sujet des violettes. » 

 N’y tenant plus, elle rejoignit Paris fin 1944. Ici reprendront les Lettres de Paris signées Genêt. La fin de la guerre, Paris libéré, Buchenwald et les procès de Nuremberg, où elle se rendit, firent l’objet d’une couverture méticuleuse. Dans Paris, elle retrouve Hemingway mais ne reconnaît plus rien. L’idéal est aboli. L’Europe lui est une souffrance. Dans une lettre à Natalia Denesi-Murray datée du 24 avril 1945, elle écrit : 

L’occupation de l’Allemagne fit apparaître au grand jour la terrible, l’incroyable férocité, des camps de concentration.

Le 7 novembre 1978, c’était à New-York, Janet Flanner mourait d’une rupture d’anévrisme. Sa dernière Lettre de Paris avait été écrite en 1975, avant son ultime retour dans sa terre natale. Elle y avait parlé des fleurs de son jardin.

Après la guerre, une question impossible s’était posée sur la nécessité du témoignage, question qui devait diviser les survivants, les intellectuels, les poètes, les romanciers, les historiens. La phrase de Paul Celan « Nul ne témoigne pour le témoin » en est toujours, aujourd’hui, le nœud gordien. Il semble que Janet Flanner fut témoin pour les témoins, et qu’il y ait, résolument, même dans le plus mortuaire dédale, un bouquet de violettes à raconter. 

Bibliographie

- Janet Flanner, Chroniques d’une Américaine à Paris 1925-1939, Tallandier, « Texto », tr. Roland Delouya, 2011

- Janet Flanner, Darlinghissima, Editions des femmes, tr. Catherine Pigeaire, 1988

- Janet Flanner, Paris est une guerre, Seuil, « Points « , tr. Hélène Cohen, 2022 - Michèle Fitoussi, Janet, Le Livre de Poche, 2020

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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