Mon réveillon avec Nour, Farah, Efia et les autres

Cyril Montana, le coréalisateur du road movie Cyril contre Goliath, nous a envoyé ce texte contant sa nuit de Noël parmi les réfugié.es que nous publions bien volontiers. Récit d'une joyeuse soirée de Noël à mille lieues des idées reçues et de l’angoisse du grand remplacement...

Décembre 2021

Quand circulant en scooter à Paris, je vois les foules s’agglutiner devant les vitrines des Galeries Lafayette, je réalise que c’est pour bientôt. 

Cette année, j’ai bien prévenu ma famille que je ne fêterai pas Noël avec eux, mais avec des réfugié.es, dans le cadre de la préparation d’un projet de documentaire. Ma fille de 14 ans, s’est inquiétée de cette initiative, ma mère m’a dit de bien me couvrir, mon fils et ma sœur ont, quant à eux, acquiescé de suite.

J’ai pris contact avec Tiphaine Bouniol, chef de service pour l’association CASP - Centre d'Action Sociale Protestant- qui gère pas moins de 70 centres d’hébergement d’urgence en Ile-de-France, mais aussi avec Nikolaï Posner, coordinateur de l’association Utopia 56, qui vient en aide aux réfugié.es qui se retrouvent à la rue, faute de solutions disponibles.

24 décembre 2021

Au programme de cette soirée de réveillon, des distributions de cadeaux dans deux centres d’hébergement gérés par le CASP, un dans le dixième arrondissement à 18h, l’autre bien plus singulier en plein cœur de Paris, pour femmes et enfants, puis une maraude de nuit à partir de 22h dans un camp de réfugiés afghans soutenu par Utopia 56 en frontière nord de Paris, sous un pont. 

Trois lieux, trois ambiances, dont nous tairons les adresses pour des raisons évidentes de sécurité. Certaines femmes étant encore pourchassées par des maris violents, proxénètes et consorts, certains hommes, quant à eux, restent menacés même hors frontières par le pouvoir taliban afghan.

La première partie de soirée, s’est donc déroulée dans ce petit hôtel géré par le CASP, un CHU -Centre d'hébergement d'urgence- ouvert pour 3 ans. L'accueil est inconditionnel. Les personnes sont orientées par le 115. On y trouve 21 femmes, 15 hommes, 9 couples, 15 enfants. 

Soirée de réveillon au CHU Paris X.
(c) Cyril Montana


Il y a tous types de situations. Des personnes avec papiers, des demandeurs d'asile, des déboutés, des sans-papiers... Ils venaient d'y accueillir un papa et sa fille de 8 ans. La petite, quelques jours auparavant avait traversé la méditerranée. Elle y a vu sa mère mourir sous ses yeux. Ils ont dormi dans les rues de Paris et se rendaient dans un centre d'accueil de jour à Bonne Nouvelle. C'est ainsi qu'ils ont été orientés ici. La petite a demandé une poupée au Père Noël. Elle faisait partie des enfants que j’ai pu voir ce soir-là.

Dans le hall d’accueil aux airs de fêtes, un sapin clignote, et un grand père Noël fait la pose pour les photos avec les enfants.

Nous sommes une trentaine environ, certaines s’installent sur une chaise, et dégustent une soupe de légumes au bœuf, d’autres ne font que passer un petit moment avant de regagner leur étage par l’ascenseur. Il y a à l’évidence bien plus de femmes que d’hommes, ces derniers préférant rester tranquilles à se reposer dans les chambres. Elles sont en majorité d’origine africaine, et moyen-orientale, certaines venues d’Europe de l’Est. 

Soirée de Réveillon au CHU de Paris X
(c) Cyril Montana


Des enfants courent, crient, mangent pizzas, bonbons et sodas disposés sur des tables tandis que deux petites filles sont tranquillement assises sur un canapé en cuir noir. L’une d’entre elles, silencieuse et concentrée, a disposé entre ses deux petites jambes un gros tas de chips qu’elle boulotte à la manière d’un hamster.

Le père Noël enchaîne les photos, tantôt avec des nourrissons braillards, tantôt avec des enfants aux yeux émerveillés, par ce grand personnage dont ils devinent à travers l’épaisse barbe blanche qu’il a la même couleur de peau qu’eux.

Puis vient le moment de la distribution des cadeaux, chaque enfant a le sien avec son nom soigneusement écrit dessus. Tout semble avoir été pensé et préparé avec soin. Les femmes reçoivent chacune un sac avec des kits de beauté, et les hommes aussi. Des cadeaux issus d’une collecte de dons récoltée par Sephora et Humanity Diaspo qui vient en soutien aux populations vulnérables en France et dans le monde.

Il est alors temps pour Tiphaine et moi de rejoindre notre seconde fête de Noël. En quittant les lieux, des papiers cadeaux déchirés jonchent le sol, des enfants jouent avec des cubes en bois, des voitures, et dans ce brouhaha, je distingue une petite fille au pied du sapin esquisser un sourire devant une poupée qu’elle semble avoir attendue.

Il est vingt heures, quand nous arrivons devant cet autre établissement hôtelier surnommé le centre L, et lui aussi géré par le CASP. Comme précédemment, il s’agit toujours d’un CHU mais réservé à un groupe de 140 personnes, composé de femmes et de leurs enfants. Pour la plupart en exil, elles ont toutes vécu des traumatismes, violences conjugales, viols, excisions, mutilations et autres mariages forcés.

Nous sommes dans les beaux quartiers, un pompier nous ouvre la porte de service de cet immeuble haussmannien. L’hôtel a dû fermer pour cause de COVID. Le promoteur immobilier Assembly en charge du bâtiment aurait pu le laisser vide, comme cela se fait habituellement, avec un service de sécurité, le temps de réaliser les études nécessaires à sa réhabilitation en bureaux locatifs. Jean Charles Equoy CEO d’Assembly en a décidé autrement. L’hôtel avec tous ses équipements d’origine, a été mis à disposition gracieuse de personnes en grande précarité pour une durée d’un an, via l’association CASP qui prend en charge les différents frais inhérents à la gestion du lieu. « Un an, c’est une période propice pour se poser, et penser son avenir de manière sereine et apaisée pour ces femmes qui ont plutôt l’habitude d’enchainer les centres. Ce qui entraîne une instabilité qui ne permet pas d’envisager les choses sur le long terme, de souffler en prenant le recul nécessaire. » déclare Tiphaine Bouniol alors que nous entamons la visite. La grande salle de jeux pour enfants donne le ton, puis des chambres spacieuses et luxueuses, sans parler de l’espace de restauration digne des plus beaux hôtels parisiens. 

Salle de jeux pour enfants du centre L
(c) Cyril Montana


Si le standing de cet hôtel de luxe aux lits king size est évident, le soutien ne s’arrête pas à l’hébergement, puisque tout est mis en place pour le bien-être et l’insertion de ces femmes aux parcours accidentés. 

Ambiance familiale dans une chambre du centre L administré par le CASP
(c) Séverine Sajous


Au quotidien, six travailleurs sociaux du CASP les accompagnent dans leurs démarches administratives (octroi d’aides sociales, suivi médical santé et soins etc.), l’association La cravate solidaire leur assure, en parallèle, des cours de coaching de travail, et tout un écosystème de professionnels leur proposent des sessions de yoga, manucure, coiffure, danse, karaté, art-thérapie, peinture et même des cours de maquillage.  

Une femme dans sa chambre du centre
(c) Séverine Sajous


Dans la vaste salle de restauration aux baies vitrées un grand sapin illuminé et décoré a été installé pour Noël. Quelques jours plus tôt des cadeaux y ont été distribués à chaque enfant, tapis d'éveil, hochets pour les nourrissons, puzzles et jeux de construction pour les plus grands. Mais ce soir, c’est au tour des femmes d’être gâtées, toujours aux frais du promoteur immobilier. 

Salle de restauration du centre L
(c) Cyril Montana


Les femmes vont et viennent, chacune venant récupérer son grand sac rectangulaire blanc contenant tout un ensemble des produits de beauté et d’hygiène.

Avec leur passé, on aurait pu s’attendre à une ambiance pour le moins pesante, mais à mille lieues des idées reçues, tout n’est que joie. De larges sourires s’affichent sur les visages, des petits groupes se forment, communiquent et se hèlent en plaisantant sur les cadeaux des unes et des autres. Une musique de fond rythmée fait se dandiner les enfants. Ils sont une dizaine à courir rire et danser autour de nous. Une petite métisse aux longs cheveux bruns de six ou sept ans, surgit alors dans son pyjama rose. Elle se poste devant moi, me tend la main et m’entraine dans une danse improvisée. Je la fais tournoyer doucement sur elle-même, nous rions, pendant que des femmes assises aux tables alentour mangent le repas qui leur est proposé dans des barquettes blanches. Ce soir au menu : salade mozzarella-saumon, rôti de veau aux pruneaux, pommes de terre sautées et petits champignons, moelleux au chocolat en dessert.


Le sujet de l’après se posera dans six mois. Mais c’est une autre histoire.

Distribution de cadeaux de Noël au centre L
(c) Cyril Montana

Il est déjà 22h, il fait bien chaud dans le centre L, et tout semble n’être que luxe calme et volupté, alors qu’un pont m’attend à l’extérieur. Le vent froid fouette les visages dans la rue, pendant que je me rends en lisière de Paris à quelques encablures des grands moulins de Pantin sur les bords du Canal. Un no man’s land. 

(c) Cyril Montana

Une trentaine de réfugiés afghans  ont monté des tentes Quechua sous ce pont pour s'abriter de la pluie. Les rats pullulent dans l’obscurité. Je rejoins Pauline Tournier, jeune photographe bénévole pour Utopia 56 dont le travail est tourné vers la photographie urbaine axé sur des sujets sociaux tels que la précarité, l’immigration ou les inégalités. Dès mon arrivée un jeune afghan se lève et me laisse sa place sur une planche, pour me protéger du sol mouillé. Certains parlent anglais, mais très peu le français à l’instar de Shera dont je fais la connaissance et qui me servira d’interprète tout au long de la nuit. Personne n’a au-dessus de trente ans. Certains sont carreleurs, d’autres garagistes, journalistes ou commerçants. Tous ont fui la férule talibane, il y a même là un jeune soldat qui officiait aux côtés de l’armée américaine. Il a pu s’échapper du pays avant d’être capturé. Sa tête est mise à prix. J’ai apporté du thé vert très chaud et bien sucré dans deux thermos comme me l’a conseillé Nikolai le coordinateur d’Utopia 56, et des gobelets aussi. En moins de temps qu’il faut pour le dire, tout est bu. Leurs regards restent très doux, ainsi que leur manière de s’adresser à moi, à nous.

Un conseiller municipal de la ville de Nanterre, Bilel Boughelzala, nous rejoint. Très élégamment vêtu d’un long trench beige et de chaussures en cuir marron montantes, il passera aussi une partie de la nuit à discuter avec nous au coin du feu. On y apprendra qu’il a 26 ans, qu’il est aussi président depuis 8 ans d’une association d’aide aux sans-abris « Frères et sœurs de cœur ». Il a dans ce cadre, effectué une immersion d’une semaine dans la peau d’un SDF l’hiver, et une semaine l’été pour mieux comprendre celles et ceux qu’il aidait, le regard des gens, la nourriture, la vie sociale. Il en a écrit une nouvelle, qu’il aurait aimé publier. Ce soir-là, la maraude qu'il effectuait plus tôt dans la soirée passait par notre camp. il a donc décidé de revenir tenir compagnie avec nous aux réfugiés afghans.

De gauche à droite : un réfugié afghan, Bilel Boughelzala, deux réfugiés afghans, Pauline Tournier et Cyril Montana

Tandis que les flammes crépitantes illuminent les visages et créent des ombres au sol, les jeunes afghans évoquent leur pays perdu, mais aussi et surtout leur incompréhension d’être traités de la sorte.

Ils ne comprennent pas que la police française vienne sans cesse les déloger brutalement.

Ils ne comprennent pas non plus pourquoi, on leur confisque leurs tentes et leurs couvertures avant de les repousser cinquante mètres plus loin, pour des raisons que la raison semble ignorer, mais que la préfecture de police connaît peut-être.

Ne pas laisser de nouveaux camps s’installer ? Telle pourrait être la consigne, voire même l’injonction du préfet Lallemant, à moins qu’il ne s’agisse du zèle des agents de la BAC patrouillant telle une milice, ou des deux à la fois .

Ils ne comprennent également pas pourquoi de jour comme de nuit, qu’il vente ou qu’il neige, ces mêmes forces de l’ordre les harcèlent, les gazent, les fouillent au corps.

Ils ne comprennent pas cet acharnement incessant. Et malgré ce traitement inhumain, ils restent d’une gentillesse à toute épreuve. 

De gauche à droite un réfugié afghan, Pauline Tournier, Cyril Montana, un réfugié afghan, Shera, des réfugiés afghans.
(c) Cyril Montana

Il est à présent trois heures, quand je rentre chez moi. Je suis chamboulé par tout ce que j’ai vécu en aussi peu de temps. J’ai l’impression de m’être rapproché de ce grand-père, mort trop tôt que je n'ai pas eu la chance de connaître. J'ai fait l'expérience de quelque chose d’assez indicible autour de ce feu, quelque chose d'imprévisible, quelque chose de chaud, de terriblement fraternel et réconfortant.

Mon regard ne sera plus le même. Je sais que je reviendrai… 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Cyril Montana

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