Ce ne sont pas les beaux jours jours qui profilent...

C’est une pièce de Becket, elle s’appelle « Oh les beaux jours ». C’est un souvenir personnel. Madeleine Renaud, splendide et douce comédienne, est postée sur une dune de papiers journaux. Les actualités et les bruits du monde remontent jusqu’à elle. Elle a son sac posé et regarde l’horizon. Elle voit ainsi venir. Elle est coincée là et elle dit :

Les mots vous lâchent, il est des moments où même eux vous lâchent.

Au bas du monticule qui ressemble à un mamelon -c’est ainsi que Becket l’avait imaginé, avec elle Winnie dépassant comme un têton, son homme est assis de dos. Il ne voit rien venir lui. Willie bronze et maugrée. C’est l’été. Il est en costume de bain. On imagine que c’est un Français. Normal qu’il râle. C’est un antivax ou un supporter de foot. Mais je m’égare.

Étendue d’herbe brûlée s’enflant au centre en petit mamelon. Maximum de simplicité et de symétrie. Lumière aveuglante. Une toile de fond en trompe-l’œil très pompier représente la fuite et la rencontre au loin d’un ciel sans nuages et d’une plaine dénudée. Enterrée jusqu’au-dessus de la taille dans le mamelon, au centre précis de celui-ci, Winnie. La cinquantaine, de beaux restes, blonde de préférence…

C’est ainsi que Becket décrit son décor et son héroïne. Une femme engoncée et emprisonnée qui habite l’espace par peur du silence. Et qui scrute l’horizon en attendant Godot, que des hommes viennent la sortir de là ou la fin de l’histoire.

Elle me fait penser à ma mère. Ou à moi en cette fin d’été qui ressemble à un milieu d’automne. Je ne voudrais pas le voir finir mais se réchauffer. Je n’ai pas pris de vacances. Je veux dire, je ne me suis pas « vidé la tête » comme disent certains de mes amis.

Je n’ai changé ni d’air, ni de paysage. Je suis resté en Macronie, pas loin de Metz, de sa cathédrale et de son maire de droite, occupé que j’étais par Blast, une bande d’ados basketteurs affamés qui bouffaient des pizzas 4 fromages et un livre à finir. Le cul dans le sable à lire l’Équipe en pestant à cause du vent, les tagliatelles aux fruits de mer et les sièges en plastique, ce n’est pas mon truc. La randonnée en montagne sous la pluie non plus. Les musées me font suer. Enfin j’exagère.

Bon, je suis de mauvaise humeur. C’est mon côté Willie. Au loin quand je scrute, je vois surtout des flammes, des feux de forêts, des ouragans, des grecs qui hurlent, des algériens qui crament, des brésiliens et des indiens qu’on enterre, des avions qui fuient peuplés de militaires en treillis et d’enfants en larme. Je vois des talibans armés et des femmes cadenassées. Je vois des infos bidonnées à la force des Kala. Je vois Kaboul qui fume et Biden qui frime avec son lifting du bas. America first. Pour le coup, c’est plutôt America à la ramasse. America, je me taille.

Le mots me lâchent. Putain de cauchemar…

Dans le merdier ambiant, j’ai relevé que les talibans allaient devenir les propriétaires des plus grands gisements de lithium du monde. La demande va être multipliée par 40 dans les 20 ans qui viennent. C’est une manne. Comme le pétrole. Pas étonnant que les Qataris soient sur le coup.

Là, des musiciens et des femmes se font massacrer et donc la presse s’émeut. Mais ça ne durera pas. Les talibans vont avoir pleins d’amis. Sauf à vraiment faire n'importe quoi comme liquider ce musicien bon comme du pain qu’était Fawad Andarabi, le chanteur célèbre de la vallée d’Andarab. La musique y est interdite. On le savait. Mais le lithium, je ne savais pas.

Sans lithium, la transition écologique ici en Europe et les batteries partout dans le monde, on peut oublier. D’où l’importance stratégique de l’Afghanistan. Pour la drogue et le lithium, les talibans sont des dealers hors pairs. Et pour le terrorisme, on nous explique que non. On nous explique que les talibans vont lutter contre Daesch aux côtés des occidentaux. En gros, chez les méchants, il y a une gradation. On n’est pas obligé de les croire, eux qui sont maintenant équipés d’armes américaines.

Un chef taliban vient de débarquer à Kaboul en provenance direct de Doha. Le Qatar. La presse en France s’en est-elle étonnée ? Que nenni. Elle était trop occupée à couvrir la venue de Lionel Messi racheté par ces mêmes Qataris.

Si, posté comme je suis sur mon mamelon, je prends des jumelles, je vois au loin ces Qataris tranquilles en train de m’envoyer des fuck.

Non seulement, ils ont financé la guerre en Libye, maintenant l’arrivée des talibans en Afghanistan, mais ils ont acheté la coupe du monde à coups de biftons. On le sait. On l’a écrit, documenté. On est attaqué pour avoir osé publier nos documents. On écrit dans un désert à la Becket. En plus, ils vont la faire. Cette coupe. Et si les footeux ont trop chaud, on ajoutera une clim. Histoire de bien réchauffer la planète.

Les Qataris m’énervent. On n’a pas dit notre dernier mot. On a des petits bras, mais des documents qui brûlent les doigts. Le problème, c’est qu’on se sent un peu seul sur notre colline.

Moi j’aime bien Camille Lelouche. Quand elle dit, arrêtez de réchauffer climatiquement la planète, je me gondole.

Je sais, c’est mal, mais quand les mots manquent, il reste le rire. Et on n’a pas beaucoup d’occasions de se marrer. Face à la connerie, l’obscurantisme, l’intolérance. Les cons pullulent non ?

Remplacer le capitalisme par une bonne sieste. Remplacer Marine Le Pen par de la polenta. Remplacer Macron par des pelures de clémentine. Et Darmanin par un bouquet de persil. Remplacer Monsento par rien.

Les affiches du Grand Soulagement sont apparues en avril dernier dans différentes villes de France. Et cette semaine à la une du Lapin quotidien, le meilleur journal de France. Le plus informé. C’est un programme de relaxation politique à objectif tendrement insurrectionnel. Merci à Quentin Faucompré, à Cyril Pedrosa ses concepteurs.

En juillet, je suis allé au cinéma pour la première fois depuis des lustres voir le film de Leos Carax. Annette. C’était une parenthèse enchantée dans un monde en vrac. En sortant je l’ai écrit sur Facebook. C’était une bonne nouvelle. Bon j’avais utilisé le pass pour entrer au cinéma. Je n’étais pas un nazi pour autant. Ben si. Je m’en suis pris plein la tronche. 800 commentaires, dont beaucoup de positifs, mais bon. Heureusement que je suis vacciné. Je veux dire contre la connerie.

Il faudrait que je choisisse mon camp, parce que je ne vais pas hurler à la dictature à cause du pass, parce que je considère la réforme contre l’assurance chômage ou la privatisation des retraites plus grave que ce pass, je serais un collabo, un nouveau soutien de Macron. Je n’étais pas favorable à ce pass, ni à la vaccination obligatoire, ni même à la politique du tout vaccinal promue par le conseil scientifique. Je ne l’étais pas parce que lire et s’informer prend du temps. Et qu’on navigue en zone trouble. Mais aujourd’hui, le pass comme le virus et ses variants sont là. On est piégé. Depuis le début, on est piégé. Poussé par les labos pressés de vendre leurs produits, on est parti dans une vaccination totale qu’on était incapable de mener. Là, le virus nous rattrape. Il s’adapte. On doit donc augmenter les doses. Regardez ce qui se passe en Israël. On a créé un monstre et lancé une guerre d’usure où garder la tête froide est la condition minimale de survie.

Le QI moyen de la population mondiale, qui a mécaniquement augmenté depuis la guerre a diminué au cours des vingt dernières années... Un excellent papier décliné sur le net le rappelle..

Le niveau d'intelligence mesuré par les tests diminue dans les pays les plus développés. L’explication principale serait la perte de vocabulaire. Les mots qu’on cherche ou qu’on ne cherche plus et qui disparaissent. Puis l’évaporation des subtilités linguistiques qui permettaient de formuler une pensée complexe. La disparition progressive des temps (subjonctif, imparfait, futur, participe passé) donne lieu à une pensée presque toujours au présent, incapable de projection. Plus le langage est pauvre, plus la pensée disparaît. Relire Orwell et Bradbury…

Comment construire une pensée déductive sans conditionnel ? Comment envisager l'avenir sans futur ? Comment capturer une succession d'éléments sans une langue qui distingue ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait être et ce qui sera après?

« Il faut sans cesse se jeter du haut d'une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute » disait Ray Bradbury, l’auteur de Farenheit 451, le livre d’anticipation où les pompiers talibans brûlaient des livres pour effacer la mémoire des populations futures.

Quand je me penche, dans des sables un peu mouvants, en bas, je vois des hommes qui s’ébattent et font du bruit avec la bouche. Blablabla. Ils ont peur. Ils pataugent dans cette peur. Eric Zemmour grenouille, Eric Ciotti fait le boeuf, Philippe Val le veuf (c’est pour la rîme), Benjamin Griveaux le journaliste, les youtubeurs sont toujours aussi con, et les geignards cathodiques pululant, des énervés du bulbe. Et Manuel Valls. Rhoo lui. Il est content, il a épousé une riche héritière, il vient d’écrire un livre. Il quitte Barcelone et vient se vautrer chez son copain Drahi à BFM. Crédibilité zéro mais on s’en fout. Tout le monde s’en fout. Le cirque recommence. Il faut repartir au fight.

Gerald Darmanin. Lui c’est le cas ultime. La cerise molle sur le savarin moisi. Le nez de Pinocchio à vie. Dès qu’il ouvre, c’est pour s’arranger avec la vérité. Vous l’avez entendu s’en prendre à la femme du gendarme Steiger ? Le gars tabasse sa femme, est condamné pour ça et il est promu numéro un des pandores en Nouvelle Calédonie. Darmanin, le petit gars de Tourcoing qui file des appartements contre des pipes, ben ouais… l’actuel ministre de l’Intérieur, nous explique ensuite que la femme du gendarme était violente aussi. Blablabla. Crédibilité zéro. Pire que Valls.

Et sur Marseille et les dealers, il invente des stats pour justifier sa politique :

Oui, comment voulez-vous qu’un dealer qui gagne 100 000 euros par jour arrête son business pour vendre son shit légalement ? Par jour…

Bravo l’argument. Pendant ce temps, des enfants meurent et les narcos continuent à se rincer. Cet aveuglement tue. Ce serait tellement plus simple de libéraliser et de contrôler la vente de cannabis. Partout où on a essayé ça a marché. Les trafics ont reculé. Au Colorado, au Canada, au Pays bas. En Suisse. La France est devenu le pire pays du monde, ou pas loin, en matière de politique liée aux drogues.

Dans un jeu vidéo, Gérald Darmanin se serait fait torpiller cent fois. Mais pas dans la vraie vie. Macron a besoin de lui paraît-il pour séduire à droite. A croire qu’ils sont vraiment plus cons que la moyenne à droite. Mais passons.

J’ai regardé beaucoup de films cet été. Hier, j’ai revu Mathieu Amalric dans « les derniers jours du monde » diffusé sur Arte. Je l’avais vu à sa sortie et je m’étais emmerdé. Je trouvais que les frères Larrieu en faisaient trop avec les hommes qui mourraient d’une curieuse épidémie, ces explosions partout. L’histoire, c’est un mec qui se tape des nanas pendant deux heures sur fond d’épidémie et de guerre civile. C’est la fin du monde et autant se lâcher avant de crever. Je me souvenais de la foufoune à Karine Viard filmé en presque gros plan. Ben ouais quoi. C’est la fin du monde. Et là hier, je me suis surpris à aimer ce film. Et Karine Viard que j’aimais déjà avant. Il s’est passé treize ans et pas mal de choses depuis sa sortie, des attentats, une pandémie. Des Qataris. Macron. Revoir le film aujourd’hui trouble. La fiction est plus forte ici que le réel.

C’est dur de s’y confronter en permanence comme on le fait à Blast, avec nos petits bras. Si vous aimez nos programmes, si vous voulez mourir moins con, merci de vous abonner. Pour les fauchés sur Youtube ou Facebook. Pour les autres, en lâchant 5 euros par mois sur le site où chaque jour nous publions des papiers en accès libre. Espérons que ça dure. Ce qui est terrible, en cette rentrée 2021, c’est cette répétition de l’histoire, permanente, avec chaque fois, un crescendo dans la violence, la connerie, l’oubli, l’angoisse du lendemain, la dépossession.

J’adore ce mot, car il correspond à ce que je ressens. A ce qui nous arrive. Dans les usines, les écoles, les champs, les vignes, dans l’industrie, le sport, la culture, les services publics, les médias. Nous sommes dépossédés. On décide pour nous. Notre territoire et nos libertés se réduisent. Le monde se privatise et on cherche des issues.

Comme Mathieu Amalric ou Madeleine Renaud.

Winnie interpelle Willie, on est au début de la pièce, quand elle lui dit que les mots lui manquent. Elle cherche une réponse mais il se tait : « Pas vrai, Willie, que même les mots vous lâchent par moment ? Qu’est-ce qu’on peut bien faire alors, jusqu’à ce qu’ils reviennent ? » . Et Willie s’effondre, abattu par le soleil et la logorrhée de sa femme. Alors, Madeleine alias Winnie, énumère ce qu’elle pourrait faire : se coiffer, se faire les ongles, voir venir… Cette scène, ce fantôme de vieille dame qui revient et explore le mystère des mots, c’est ma madeleine de prout à moi. C’est une vanne pas spécialement drôle. Ce souvenir de théâtre est douloureux car Madeleine n’est plu, douloureux mais en même temps léger comme l’air qu’on respire. Elle cherche ses mots comme je cherche les miens.

Tu ne vois rien venir ? Si, mais parfois les mots me lâchent et me font la gueule. Ce que je sens venir d’abord, c’est une sale odeur qui flotte… Vous sentez comme ça pue…

Allez salut.

Crédits photo/illustration en haut de page :
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