Débat / Bonnes feuilles : La peste éolienne

Longtemps, l’éolien a eu bonne presse. Capitalisant sur un fort courant de sympathie alimenté par des aides (publiques) engagées au nom d’une politique volontariste, il avait les atours de l’évidence. Dans un livre qui sort ce jeudi (Hugo Doc), Patrice Cahart sonne la charge contre ce courant et ses promoteurs. Elle est violente, et nous en publions les bonnes feuilles. Le vent a-t-il tourné ?

PREAMBULE

Ancien inspecteur général des finances et conseiller à la Cour de cassation, Patrice Cahart suit depuis des années les questions liées à l’énergie. Dans La peste éolienne, publié cette semaine chez Hugo Doc, il interroge la nature réelle de ces géants ailés aux apparences vertueuses. Dans la boîte à outils de la transition énergétique, ils sont apparus pour beaucoup comme une solution alternative prometteuse. Culminant désormais à plus de 200 mètres de hauteur, ces éoliennes plantées au sol pour tourner au vent poursuivent leur expansion. Mais pour quel gain ? Ou plus exactement pour quoi, ou pour qui (quelles poches) ?

Comme tout ce qui touche à un sujet évidemment majeur pour notre indépendance et pour la préservation de la planète, le débat est passionné, forcément. Raison de plus pour le nourrir et lire ce petit livre nerveux et précis.

Des âmes vendues au diable

L’éolien n’a pu accomplir son parcours triomphal qu’en achetant les opposants potentiels.

Les redevances aux propriétaires de parcelles

Les propriétaires de parcelles sont démarchés les premiers par les promoteurs. On les prie de mettre leurs terres à disposition durant vingt ans renouvelables, moyennant une redevance annuelle. Lorsque l’exploitant est distinct du propriétaire, ces deux personnages se partagent la somme, habituellement par moitié.

Ils se laissent séduire, car les revenus agricoles sont souvent bas. Ils vendent au diable leur propre confort, celui de leurs voisins, le charme de leur commune, l’attrait touristique de leur région.

Le propriétaire démarché est souvent le maire de la commune, ou un conseiller municipal. Grande est pour lui la tentation de faciliter l’implantation en utilisant son pouvoir. C’est ce qu’on appelle une prise illégale d’intérêts. Quelques condamnations spectaculaires ont été obtenues. Mais il faut les regarder de près.

Le maire de Monchel-sur-Canche (Pas-de-Calais) avait facilité l’implantation de 5 éoliennes sur ses terres. Elles lui avaient rapporté, au fil du temps, quelque 400 000 euros. Il a été condamné par le tribunal correctionnel à 50 000 € d’amende, dont 25 000 € avec sursis. Il a donc pu conserver environ 94% de la somme acquise, et continue de percevoir environ 40 000 € par an. On connaît de pires châtiments. Quant aux voisins lésés par la vue des éoliennes, qui avaient porté plainte, ils n’ont obtenu aucun dédommagement.

Au demeurant, pour être condamné., il faut avoir participé à un débat du conseil municipal sur le projet. Les élus ont été mis en garde par le ministère de l’Intérieur et par leurs associations. Ils savent maintenant qu’ils doivent quitter la séance avant que le sujet délicat ne soit abordé. Ils peuvent en revanche vanter tant qu’ils veulent les mérites du projet en dehors de la mairie, dès lors que cela ne laisse pas de trace. Les condamnations se feront donc rares. Même sans prise illégale d’intérêts prouvée, est-il normal qu’une ou deux personnes puissent imposer leur volonté à des centaines, à des milliers de voisins ou de touristes ?

Les retombées financières pour les communes

Elles aussi, les communes, dont les dotations de fonctionnement ont été comprimées, sont des proies faciles. Elles croient réaliser une bonne affaire (on trouvera une description complète des retombées financières de l’éolien pour les collectivités locales dans le rapport de la commission présidée par M. Julien Aubert, député). Prenons un cas courant, celui d’une localité hébergeant 4 éoliennes qui lui rapportent 20 000 € par an. Je suppose que, sur cette commune, les maisons valent en moyenne 70 000 €. Si cinq d’entre elles sont rendues invendables, et dix autres subissent une dépréciation de 40%, la perte en capital immédiate atteint 630 000 €. S’y ajoutent, pour la population, diverses nuisances. L’ensemble formé par la commune et ses habitants est manifestement perdant.

Désireux de faire croire le contraire, le syndicat France énergie éolienne (FEE) a publié un tableau (FEE, Observatoire de l’éolien 2018) suivant lequel la moitié des aides reçues de l’État par l’éolien terrestre serait reversée aux « territoires d’implantation ». Il a pris pour exemple un groupe de 7 machines, qui reçoit sur vingt ans, selon lui, une aide d’État d’un total de 26,5 millions € et procure, sur vingt-cinq ans, une recette de 12,8 millions € aux collectivités territoriales concernées. Mais :

- le choix de 7 machines est atypique ; les promoteurs préfèrent en rester à 6, pour éviter les contraintes d’un appel d’offres ; leur recette garantie atteint alors, non pas 65,4 € le MWh, mais 74,8 € ;

- me limitant donc à 6 machines, je réduis d’un septième la production annoncée et trouve, sur vingt ans, 1,1 million de MWh ; je lui applique un complément de rémunération égal, pour chaque MWh, à 74,8 € moins 39,5 € (prix de marché moyen pour 2019), soit 35,3 € ; l’aide d’État reçue par le promoteur s’élève donc, sur vingt ans, non pas à 26,5 millions €, mais à 38,8 millions € ;

- des 12,8 M € qui devaient, selon la fédération professionnelle, aller aux collectivités territoriales, j’écarte les 4,5 millions € d’impôt sur les sociétés, impôt national non affecté, dû par toutes les sociétés ; je réduis le solde d’un septième (puisqu’il y a une machine de moins) et ensuite d’un cinquième (l’expérience montrant que les éoliennes sont démolies ou changées dès qu’elles n’ouvrent plus droit à une recette garantie, donc au bout de vingt ans et non de vingt-cinq) ; je trouve ainsi, pour les collectivités territoriales, une ressource de 5,6 millions € (total sur vingt ans) ;

- dans cet exemple corrigé, le promoteur ne reverse donc aux collectivités territoriales que 14%, et non 50% de l’aide reçue par lui de l’État.

La fabrique de l’opinion

Le développement de l’éolien en France comporte une série impressionnante d’inconvénients. Peut-on lui trouver un avantage ? J’ai montré plus haut qu’il ne procure aucun bénéfice au climat. Son seul mérite, lorsqu’il « remplace » des réacteurs nucléaires, consiste à éliminer le risque d’accident relatif à ceux-ci. Mais ce risque est, en France, très faible (voir chapitre 3). Et les suppressions de réacteurs prévues par la PPE d’ici à 2035 ne portent que sur le cinquième de notre parc nucléaire ancien (non compris Fessenheim, dont le relais sera pris, avec deux ans de décalage, par Flamanville III). Bref, la progression prévue de l’éolien et du photovoltaïque n’éliminerait que le cinquième d’un risque d’accident nucléaire déjà très faible. En contrepartie, elle doublerait le risque d’accidents éoliens, déjà tout à fait sensible.

On veut nous faire payer cet avantage fantomatique de l’éolien d’un prix exorbitant, en monnaie et en nuisances. Le succès de cette offensive s’explique avant tout par la mauvaise information du public.

L’agence Harris Interactive a publié en octobre 2018 un sondage fallacieux pour le compte de France énergie éolienne, dont les adhérents font bien entendu état au cours des enquêtes publiques et devant les tribunaux. Il comprend deux échantillons, interrogés par téléphone : 1091 personnes du grand public, 1001 autres logeant à moins de 5 km d’une éolienne. Mes observations sont les suivantes :

- il est impossible de savoir, au vu d’un annuaire de téléphone, à quelle distance d’une éolienne une personne habite ; le sait-elle elle-même ?

- géométriquement, les voisins à 5 km, peu affectés sauf exceptions, sont dix fois plus nombreux que les voisins à 500 mètres, très affectés ; les souffrances de ces derniers ont donc été noyées dans la relative indifférence des premiers ;

- les enquêteurs ont commencé par demander aux membres des deux échantillons s’ils étaient inquiets du réchauffement climatique ; c’était une mise en condition ; il s’agissait d’établir dans les esprits l’existence d’un lien (imaginaire) entre l’éolien et la défense du climat ; toute la suite s’en est trouvée faussée ;

- la question centrale n’était pas « Les éoliennes vous gênent-elles ? » ; elle était formulée de façon plus abstraite, et dans la ligne de la question initiale : « Avez-vous une bonne ou une mauvaise image de l’énergie éolienne ? » ;

- aucune précision n’a été fournie, dans le questionnaire, au sujet de la hauteur des engins ; or, le voisinage des éoliennes d’environ 130 mètres que les sondés avaient généralement eues sous les yeux n’a rien à voir avec celui des éoliennes de 180 mètres, 200 mètres, 240 mètres en préparation ;

- dès lors, il ne faut pas s’étonner que 73% à 80% des sondés aient répondu qu’ils avaient une bonne image de l’éolien.

En janvier 2021, la même agence, travaillant pour la même profession, a publié un sondage similaire, aboutissant à 76% d’images favorables de l’éolien. Il appelle les mêmes objections de méthode. A noter toutefois qu’invités à hiérarchiser les sources d’énergie renouvelable, les sondés ont approuvé le solaire à 92%, l’hydroélectricité à 87%, la géothermie à 84%. L’éolien, placé en quatrième position, n’a recueilli que 79% des voix. Priés de lui appliquer certains qualificatifs, 88% l’ont dit propre, n’émettant que peu de gaz à effet de serre. Manifestement, le public n’est pas conscient de l’intermittence et de ses conséquences, qu’on s’est bien gardé de lui expliquer. 68% des sondés se sont dit prêts à accepter des éoliennes à proximité de notre territoire (et non pas près de chez vous, ce qui aurait été plus clair). En revanche, 41% seulement des sondés ont souscrit à l’affirmation selon laquelle l’éolien a un impact minime sur le paysage.

Si ces réponses correspondaient vraiment à des sentiments profonds, on ne comprendrait pas que la plupart des enquêtes publiques révèlent une grande majorité d’opinions défavorables, et que 70% des projets donnent lieu à des recours en justice (pourcentage appelé à s’accroître à mesure que les éoliennes grandissent).

D’ailleurs, quand le sondage n’est pas précédé d’une mise en condition, et quand la question cruciale est limpide, tout change : 55% des sondés (Opinionway pour le Cérémé, juin 2020) ou 53% (Ifop pour « Documentaire et Vérité », février 2021) refusent les éoliennes à proximité de chez eux.

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Dans les médias, une prise de conscience a eu lieu au cours de ces deux dernières années. Les quotidiens nationaux : Le Figaro, Les Échos, L’Opinion, Le Monde. Les hebdomadaires : Le Point, Marianne, Valeurs actuelles. Certaines revues : Commentaire, Causeur, Books. La télévision : LCI. La presse régionale s’est montrée plus timide ; elle ménage trop souvent la chèvre et le chou.

De son côté, Michael Moore, l’enfant terrible du cinéma américain, issu de l’extrême-gauche, partisan de la décroissance, a présenté en avril 2020 un film, Planet of the Humans, où il dénonce l’inutilité voire la nocivité des « renouvelables », ainsi que les profits copieux qu’en tirent certains.

Le malaise a gagné le sommet de l’État. Le 14 janvier 2020, à Pau, Emmanuel Macron a tenu ces propos salutaires : « La capacité à développer massivement de l’éolien, il faut être lucide, est réduite. Le consensus sur l’éolien est en train de nettement s’affaiblir dans notre pays… De plus en plus de gens ne veulent plus voir d’éolien près de chez eux. Ils considèrent que leur paysage est dégradé. »

De son côté, Élisabeth Borne, polytechnicienne, ingénieure des Ponts et Chaussées, ancienne préfète de région, directrice du cabinet de Ségolène Royal puis ministre de la Transition écologique et solidaire, a reconnu le 18 février 2020 l’existence de « territoires dans lesquels on a une dispersion de petits parcs de taille et de forme variables, qui donnent une saturation visuelle, voire une situation d’encerclement autour de certains bourgs qui est absolument insupportable. » Elle a ajouté : « Il y a des emplacements de parcs éoliens en covisibilité avec des monuments historiques. Je ne comprends même pas comment on a pu arriver à ces situations. »

Malheureusement, ces scrupules n’ont reçu aucune traduction dans les faits. La PPE, ratifiée en pleine crise du coronavirus par un décret du 21 avril 2020, multiplie le potentiel éolien terrestre par 2,25 en dix ans (décennie 2018-2028. Calcul effectué en retenant pour objectif 2028 la moyenne des scénarios A et B.). La consultation publique nationale avait pourtant recueilli, à ce sujet, 70% d’avis défavorables. On se demande à quoi sert cette cérémonie !

Emmanuel Macron est sensible aux paysages. Il l’a montré en excluant l’implantation d’éoliennes au large du Touquet, lieu de sa résidence secondaire (exclusion justifiée de toute façon par le côté excessif de l’opération). C’est aussi un proche de Stéphane Bern, qui l’entretient des monuments et de leurs souffrances. Des calculs politiques l’empêchent malheureusement d’en tirer les conséquences.

Beaucoup de concessions, parfois opportunes, ont déjà été faites aux supposés Verts et à leurs sympathisants : abandon du projet d’aérodrome de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), fermeture des dernières centrales électriques au fioul, fermeture programmée des dernières centrales à charbon, rejet du projet de centre de loisirs de masse affublé du nom d’Europa City (Val d’Oise), neutralisation à terme d’un million de chaudières à fioul et d’un million de voitures polluantes… J’ajoute l’implantation autoritaire, malgré les protestations, des compteurs Linky, censés permettre aux ménagères de programmer la préparation de leurs repas, le lavage de leur vaisselle et celui de leur linge en fonction des cours de l’électricité – ce qu’elles ne feront évidemment pas. Un gaspillage de 3 milliards. Le gouvernement vient enfin, à juste raison, de renoncer à l’extension de l’aéroport de Roissy.

Après tout cela, il pourrait se permettre de ne pas abandonner aux « Verts » le destin des paysages français.

La peste éolienne de Patrice Cahart, collection Alerte, Hugo Doc, 6 mai 2021, 160 pages, 9,95 euros

Crédits photo/illustration en haut de page :
Parc éolien après le coucher de soleil, Mecklembourg-Poméranie Occidentale, 28 avril 2021. Jens Buttner, Picture Alliance via AFP.

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