Demeter 2021 : la pandémie de COVID 19 et les risques d'insécurité alimentaire

Le Déméter (Iris éditions) est une véritable bible agricole qui chaque année propose une série de réflexions, d’analyses et de prospectives sur les grandes ruptures et autres enjeux stratégiques traversant les mondes agricoles et agroalimentaires. Sa 27e édition questionne l’impact de la crise sanitaire de COVID 19 sur ces secteurs.

Matthieu Brun, directeur des études du club Déméter , et codirecte ur de la publication du Déméter 2021, nous apporte ici un éclairage dans le domaine spécifiquement alimentaire. Se nourrir, une activité humaine, essentielle, vitale, se trouve fragilisée et menacée par l’accélération des changements géopolitiques, économiques et environnementaux .

Au cœur de cet entretien, l’enjeu de sécurité alimentaire et les conséquences imprévisibles que pourraient provoquer, à l’échelle mondiale, les tentations de repli sur soi.

Matthieu Brun, dans cet ouvrage réalisé pendant la crise sanitaire du Covid 19, vous soulignez d’emblée que l’impact de la pandémie est considérable mais que l’impact économique, social et politique est encore plus grand. Expliquez-nous

Lorsqu’on a débuté la rédaction de ce sommaire, il y a presque 2 ans, la pandémie de Covid 19 n’existait pas mais on s’interrogeait déjà sur les conséquences que pourraient avoir une grande crise sanitaire sur l’agriculture et l’alimentation… on a eu malheureusement le nez un peu creux. La dimension sanitaire est importante, c’est une catastrophe humaine avec aujourd’hui plus de 2 millions de morts. Mais l’impact social, économique et politique est aussi extrêmement fort. Et c’est sur ces 3 dimensions essentielles que nous revenons dans l’ouvrage.

C’est-à-dire ?

Aujourd’hui en mesure sociale, économique et politique on peut distinguer ce qui est essentiel, de ce qui est superflu. La crise révèle un continuum à la fois géopolitique et géostratégique important. On le voit à travers les relations entre la Chine et les États-Unis ou les dégâts climatiques. Nous sommes à un moment qui accélère les transitions autour des questions de souveraineté, de repli sur soi et l’alimentation est au cœur de ces questions.

«La pandémie et tout ce qui se passe avec les étudiants en France prouve qu’on peut très vite tomber dans une forme de précarité alimentaire et c’est ça qu’on essaie de montrer (…) Les institutions internationales insistent alors sur un réel danger de voir l’impact économique de la pandémie faire plus de victimes que le virus lui-même»

Avant d’arriver à ces questions géostratégiques, vous rappelez la hausse notable de la pauvreté en France et dans le monde. Les chiffres sont alarmants *.

Aujourd’hui, ce sont 200 millions de personnes qui pourraient tomber dans la vulnérabilité économique. La question de la sécurité alimentaire, la capacité de pouvoir acheter de la nourriture, apparaît donc avant tout comme un problème économique. La pandémie et tout ce qui se passe avec les étudiants en France prouve qu’on peut très vite tomber dans une forme de précarité alimentaire et c’est ça qu’on essaie de montrer. La production est importante, il faudra produire plus et mieux dans le futur mais aujourd’hui on observe partout sur la planète un véritable problème d’accès économique. Sur le continent africain par exemple, où les métiers informels sont très développés, les populations sont plus dans la crainte d’une insécurité économique, de ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins, que dans la peur de la maladie. Aujourd’hui, on en revient à se demander si on ne devrait pas réfléchir à une sécurité mondiale de l’alimentation avec des bons d’achat. On est quand même à un moment extrêmement charnière. Les institutions internationales insistent alors sur le danger réel de voir l’impact économique de la pandémie faire plus de victimes que le virus lui-même.

Alors précisément comment a-t-on pu atteindre une telle vulnérabilité ?

Cette vulnérabilité s’explique aussi parce qu’on a délaissé la question de l’alimentation, en la prenant pour un acquis. Sauf que du jour au lendemain quand on voit ce qu’il se passe quand les restaurants universitaires ferment, alors que ce sont des lieux où on mange bien et pas cher, quand on ferme ces lieux qui sont des lieux sociaux, les conséquences sont terribles. L’alimentation a bien sûr une dimension de socialisation mais elle comporte aussi une dimension de lutte contre les inégalités sociales. Quand on l’oublie on est confronté à cette situation dramatique.

Vous pointez aussi les fractures socio territoriales que génèrent les mesures de restrictions appliquées un peu partout dans le monde dans le cadre de la crise sanitaire. Pouvez-vous nous dire un mot des conséquences sur les territoires que vous appelez déficitaires* ?

Environ 10% de la production agricole sont échangés sur la planète. Ces 10% là ont une importance stratégique énorme pour les pays qui dépendent d’autres pays pour leur approvisionnement alimentaire. Aujourd’hui, on échange majoritairement du blé pour du pain, mais également du soja, du maïs. Ces denrées là, peu de pays sont capables d’en produire en surplus pour pouvoir exporter. La Russie, le Canada et les États Unis représentent la majeure partie d’exportation de blé, là où l’Égypte produit 11 millions de tonnes de blé et en achète autant à l’étranger. Concrètement si du jour au lendemain on ferme les frontières, ces pays-là seront en incapacité de nourrir leur population. L’équilibre est très fragile. Ces pays qui sont déficitaires sur le plan alimentaire risquent de se retrouver dans des situations très compliquées sur le plan alimentaire, souvenez vous des émeutes de la faim en 2008.

Avec un très gros risque d’inflation sur les denrées agricoles…

Nous sommes entrés dans un cycle où les matières premières agricoles ont pris 20% en 2020. Ce cycle va peut être se calmer mais toujours est-il que les équilibres alimentaires mondiaux sont très fragiles . Nous sommes dans des situations d’interdépendance très fortes. Ce n’est pas forcément un problème en soi d’être interdépendants, si on est solidaire et qu’on continue à faire de la coopération quand on réfléchit en termes de sécurité alimentaire .

« Aujourd’hui le monde veut de la santé, de la sécurité et de la soutenabilité et en même temps, on voit bien que le logiciel des tendances s’oriente plus vers la démondialisation, la décroissance et la désunion(…)Le contrat social qui lie le peuple à son Etat c’est d’abord celui qui le lie à l’alimentation. Quand on n’a plus cet accès là, on se déplace, on se révolte »

Abordons le sujet des conséquences politiques de cette crise, vous rappelez que la pandémie, qui naît dans un contexte de polycrise, frappe un multilatéralisme déjà très fragilisé.

C’est exactement ce qu’on essaie de faire comprendre en disant qu’aujourd’hui si le monde veut de la santé, de la sécurité et de la soutenabilité, en réalité on voit bien que le logiciel des tendances est plus sur le la démondialisation, la décroissance et la désunion. Là-dessus chacun tente de sécuriser ses approvisionnements alimentaires. Deux exemples parfaits de cette tendance, la Chine comme les Émirats arabes unis et le Qatar ont les moyens d’acheter cher la nourriture. La Chine a besoin de reconstituer ses stocks stratégiques. Elle a vécu une période difficile avec la peste porcine qui a décimé la moitié de son cheptel de porcs. Elle est le premier producteur de porcs mondial. On mange beaucoup de porcs en Chine. Pour nourrir ces porcs, il faut du soja, des matières agricoles. La Chine a pour objectif de reconstituer ses stocks stratégiques. La peur de la pénurie est très ancrée chez les leaders chinois, les leaders du grand bond en avant.

Pour sécuriser l’approvisionnement alimentaire, ils investissent aussi dans des fermes, dans le négoce, développent la stratégie de la route de la soie. Ce sont autant de moyens qui sont mis à l’agenda de l’approvisionnement alimentaire. Dans des proportions un peu moindre, les pays du Golfe font la même chose en investissant et en sécurisant les routes commerciales. Ils sont très conscients de l’importance politique de cette sécurisation. Le contrat social qui lie le peuple à son état, c’est d’abord celui qui le lie à l’alimentation. Quand on n’a plus cet accès là, on se déplace, on se révolte.

Dans les scénarios qui explorent le monde d’après, la question de la croissance reste au cœur des débats ?

Nous avons articulé les exigences des consommateurs autour des 3S – Sécurité, Santé, Soutenabilité - issues de la pandémie mais pas uniquement. On veut vivre dans la sécurité et la première des sécurités, c’est celle de l’alimentation. La deuxième exigence, c’est celle de la santé et l’enjeu sanitaire l’a rappelé mais pour bien vivre et être en bonne santé la première chose à faire c’est de bien se nourrir, avec une alimentation de qualité . Le dernier S c’est la soutenabilité et l’agriculture, face au réchauffement climatique, est un atout, un levier pour réussir la transition écologique.

Face à ces 3S, on a plutôt l’impression que les logiciels politiques s’organisent autour des 3D, de décroissance, de démondialisation et de désunion. Regardez les ruptures générationnelles en France montrées par la Covid 19, ou le tâtonnement européen alors qu’on s’apprête à célébrer les 60 ans de la PAC, rappelant pourtant que c’est l’agriculture qui a construit l’Europe.

La pandémie ravive les perspectives de territorialisation de l’alimentation ?

Le modèle de décroissance est, selon nous, à proscrire parce que certains secteurs ont besoin de croître. Il ne s’agit pas d’être béat devant la mondialisation et de libéraliser à tout va mais plutôt de considérer que l’interdépendance avec la coopération est un moyen d’être solidaire. En fait, il ne faut pas tomber dans ce piège du repli sur soi parce que sur le long terme, ces barrières ce ne sont pas les métropoles autosuffisantes mais bien celles et ceux qui n’ont pas les capacités de se nourrir qui vont en pâtir. La territorialisation de l’alimentation c’est quelque chose d’intéressant. C’est une démarche constructive mais ça ne veut pas dire se fermer se replier sur soi. Le repli sur son assiette, c’est le premier pas vers une forme de nationalisme alimentaire, avec l’exclusion de l’Autre et je pense que le multilatéralisme, les échanges et la coopération sont plutôt des tendances et des objectifs à poursuivre en particulier sur le plan alimentaire et agricole aussi, dans un objectif de paix et de stabilité mondiale.

Après la Terre, Matthieu Brun , la recherche stratégique alimentaire s’intensifie dans l’Espace, vous pouvez nous en dire un mot ?

Qui peut nous parler mieux de l’enjeu de l’alimentation et de l’agriculture qu’un astronaute qui, sauf dans les films de science fiction, n’a pas les moyens de cultiver sa propre nourriture ? C’est ce qu’on a voulu pointer en proposant cet entretien avec Thomas Pesquet. Il nous rappelle la dimension vitale de l’alimentation y compris en apesanteur et qu’il n’y aura pas d’exploration spatiale sans aller chercher les moyens de produire et de consommer. Pour aller au bout de cette dimension stratégique de recherche et d’innovation que le robot Persévérance a remis sur le devant de la scène, on aura surtout besoin d’agronomes et de chercheurs sur l’alimentation.

* Selon le Ministère de la santé et de la solidarité et le Secours catholique environ 8 millions de personnes soit 12% de la population française ont eu recours à l’aide alimentaire en 2020 ( Secours catholique – Caritas France, état de la pauvreté en France en 2020, nov 2020)

* Le 21 avril 2020, le Programme Alimentaire Mondial, lauréat en 2020 du Prix Nobel de la Paix, indiquait que 130 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver au bord de la famine d’ici à la fin de l’année.

Crédits photo/illustration en haut de page :
AFP

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