Dix enseignements tirés des mémoires de John Waters

Quinze ans après la sortie de son dernier film, le cinéaste John Waters livre ses mémoires, dont la liberté de ton et l’humour font écho aux œuvres cultes qu’il a signées tout au long d’une carrière placée sous le signe du mauvais goût.

Cinéaste culte, génie de l’underground, pape du mauvais goût, pionnier de la contre-culture, icône gay… On ne sait pas quelle est la meilleure façon de qualifier John Waters. La seule erreur (pourtant commune) serait de l’associer à l’avant-garde tant son intention a toujours été d’être un artiste populaire. Il n’y est malheureusement jamais complètement arrivé, son obsession pour le « trash », sa muse Divine (un travesti obèse) ou son éternel sens de la provocation étant autant d’obstacles ayant entravé son chemin vers le succès.

John Waters a réalisé son premier film à seulement 17 ans. Il a offert à Johnny Depp son premier grand rôle au cinéma (dans « Cry Baby » en 1990). Certains de ses films ont rejoint la collection du MoMA de New York, temple de l’art contemporain. Il a rejoint sur le tard la « A-list » de Hollywood (qui désigne les réalisateurs susceptibles de travailler avec les plus grands studios) avant de réaliser « Serial Mother » en 1994. Pourtant, son nom reste associé à la marginalité : on ne peut malheureusement pas aujourd’hui vouloir s’affranchir de toutes les conventions et espérer rencontrer le grand public.

Mon premier souvenir lié au cinéma de John Waters résume parfaitement l’artiste. Au début des années 1990 - alors adolescent - j’avais récupéré une carte à gratter envoyée aux abonnés de Canal+, censée accompagner la vision de son film de 1981 : « Polyester ». Chaque case révélait une odeur. N’étant pas abonné à Canal, je me suis contenté de les sentir l’une après l’autre - sans le film qu’il me fallait imaginer - pour découvrir qu’elles étaient toutes plus horribles les unes que les autres (vomi, excréments...)

L’Odorama, innovation géniale mise entre les mains de John Waters, aurait pu l’amener aux cimes du box-office (quand le film sortit dans les salles américaines, la même carte à gratter accompagnait chaque billet). Mais cet éternel sale gosse ne put s’empêcher de l’utiliser pour provoquer la répulsion chez les spectateurs.

A 74 ans, après la publication aux Etats-Unis de plusieurs livres (non traduits en français), John Waters dévoile son autobiographie. Comme pour son cinéma, celle-ci ne respecte aucun code : pas de liste des grands évènements de sa vie, ni d’évocation de chacun de ses films dans l’ordre chronologique. « M. Je-Sais-Tout » constitue plutôt un cocktail de souvenirs, de pensées, de conseils de style et de commentaires sur la société contemporaine. Hilarants du début à la fin, ces mémoires nous apprennent beaucoup de choses, parfois surprenantes, sur le cinéaste. Voici dix de ses confidences, qui vous donneront peut-être envie d’aller plus loin pour découvrir l’intégralité de ces « conseils impurs d’un vieux dégueulasse » publiés chez Actes Sud.

1/ John Waters est devenu respectable

John Waters se désole, après une vie entière de provocations, d’être devenu un artiste respectable. Force est de constater que l’accueil critique autrefois glacial sur son œuvre a radicalement évolué. Waters rappelle ses nombreux démêlés avec la censure, par exemple au Maryland où la responsable du comité de censure local le harcela tout au long de sa carrière. Il se réjouit qu’elle ait été obligée de regarder ses films et qu’elle « ait dû se taper la scène du chapelet dans le cul » de « Polyester ». « Même une poubelle ne mérite pas ce film » est le seul commentaire répertorié de Mme Avara sur l’œuvre en question.

La provocation semble être partie intégrante du processus créatif chez John Waters. Pour son film « Hairspray », le premier à entrer dans le système hollywoodien, le cinéaste se rappelle avoir été désolé qu’il soit classé « tous publics, avec avertissement parental », une première pour lui. Son producteur lui suggéra de « rajouter le mot ‘merde’ quelque part sur la bande son » pour être au moins interdit aux moins de 13 ans, histoire de sauver l’honneur.

Son film « Pecker » (1998) fut qualifié de « Disney pour les pervers » par le Japan Times. Il reste le seul de Waters à avoir été refusé par Gilles Jacob en sélection officielle au Festival de Cannes au motif qu’il n’était « pas assez offensant » au regard de ce qu’on pouvait en attendre. Une preuve parmi d’autre que John Waters a pu se sentir incompris car enfermé par sa caricature en « monstre de foire ».

Mais John Waters est paradoxalement considéré aujourd’hui comme une vache sacrée : on lui demande de faire des discours dans des universités, ses films font l’objet de rétrospectives dans les temples de la cinéphilie, des documentaires lui sont consacrés… Le gouvernement français lui a même remis une médaille ! Il est bien évidemment le premier à s’en désoler, lui qui a récemment composé une œuvre d’art intitulée « Douze trous de balles et un pied sale » composée d’extraits de films porno.

2/ « J’ai toujours voulu être commercial »

Pour autant, John Waters n’a jamais cherché à être considéré comme un marginal : il a même toujours visé le succès. Son célèbre “Pink Flamingos” (1972) fit les belles heures des « Midnight movies », ces doubles séances de films indépendants à petit budget des années 1970 qui révolutionnèrent le cinéma américain autant que la culture underground, aux côtés de “La Nuit des morts vivants” (George Romero), “Eraserhead” (David Lynch) ou du “Rocky Horror Picture Show” (Jim Sharman). Ce premier succès aurait dû lui ouvrir une grande carrière commerciale, d’autant que John Waters a très tôt été distribué puis produit par le célèbre Bob Shaye, fondateur du studio New Line et futur producteur de la trilogie “Le Seigneur des Anneaux”.

Ceci-dit, le cinéaste a conscience que son cinéma ne peut pas plaire  à tout le monde, à commencer par sa mère : « “Vous ne faites pas de films d’horreur”, se plaignent les obsédés du gore, à qui je réponds simplement : « Demandez à ma mère, elle trouve tous mes films absolument horribles ! »

3/ Aucun de ses films n’est rentable, au mieux depuis 1994

Hormis “Pink Flamingos”, très peu de films de John Waters ont été profitables. Le cinéaste affirme que depuis 1994, aucun n’est rentré dans ses frais. Même son célèbre “Hairspray”, adapté en comédie musicale à Broadway avec un immense succès avant de faire l’objet d’un remake avec John Travolta, a mis 21 ans pour se rentabiliser !

En 2000, lorsque plus personne ne voulait financer John Waters en Amérique, c’est en France, sous la bannière Canal+, que John Waters a trouvé ses nouveaux producteurs. Canal lui offrit 1 million de dollars pour l’écriture de “John B. Demented”, qui en coûta 10 de plus à réaliser, avant de rapporter seulement 2 millions au box-office, en France et aux Etats-Unis. Le film reste l’un des préférés de John Waters, qu’aucun producteur ne prend plus le risque de financer : il n’a plus fait de film depuis 2004.


Female Trouble , 1974, de John Walters. Avec Cookie Mueller, Divine (sa muse au centre) et Susan Walsh. Photo12 via AFP / 7e Art/Dreamland

4/ Elvis Presley a été le révélateur de son homosexualité

John Waters est un militant LGBTQ revendiqué. S’il n’a jamais fait mystère de son homosexualité, il dévoile que c’est la découverte d’Elvis Presley à la télévision qui en a été le révélateur. « C‘est Elvis, et oui, c’est toujours lui le King, qui m’a fait comprendre que j’étais gay. Le simple fait de le voir bouger et gémir “Heartbreak Hotel” à la télé, ou encore mieux, l’entendre marmonner “We’re gonna kiss and kiss… and we’re gonna kiss some more” dans “I Don’t Care If the Sun Don’t Shine” m’a donné envie de me masturber pour la première fois ».

5/ L’Eglise catholique est son ennemie

John Waters détaille ses actions aux côtés d’Act Up, dont une descente dans la Cathédrale St Patrick à New York pour protester contre le Cardinal O’Connor qui s’était opposé à l’éducation sexuelle dans les écoles, notamment sur l’importance de se protéger contre les MST.

Le militantisme de John Waters l’amène à désigner son ennemi : les religieux, et en particulier le clergé catholique qu’il qualifie de « fraternité de pédophiles » : « Ils m’ont descendu, moi, ma culture, et tout ce en quoi je crois depuis la naissance de Jésus-Christ, alors je n’éprouve aucune culpabilité à les descendre à mon tour. La marche anti papale organisée contre Benoît XVI à Londres en septembre 2010 était une grande fête à laquelle j’ai eu la chance de participer. » Le Pape François ne trouve pas plus grâce à ses yeux que son prédécesseur. Il le trouve même pire et le traite d’« escroc récupérateur » en alertant : « Gare à la petite tape dans le dos, elle peut vous faire rester sous l’eau. »

John Waters se déclare en revanche « grand fan » du Temple satanique, une organisation plutôt ironique (« Je ne suis pas un vrai sataniste, bien sûr, pour être tout à fait honnête je n’aurais rien à me mettre pour un sacrifice de chèvre ») Sa proposition : créer un mouvement : « Act Bad », qui irait venger les victimes de l’homophobie par l’humour. Par exemple en envoyant des drag-queens réciter en playback les déclarations de Nancy Reagan sur sa tombe, ou en vaporisant de la laque sur les cheveux des pasteurs évangéliques ayant fait voter une loi en Ouganda instaurant la peine de mort pour les homosexuels avant d’y mettre le feu. Dernière proposition, plus artistique : enlever un porte-parole de l’Amérique puritaine pour l’obliger à regarder en boucle « Salo ou les cent vingt journées de Sodome » de Pier Paolo Pasolini.

6/ John Waters fait aujourd’hui carrière dans le stand-up

A force d’écrire des introductions aux projections de ses films en festivals ou en avant-premières, John Waters s’est reconverti dans le stand-up, qui semble être devenu son nouveau métier au côté de l’écriture de livres. Son « one man show » fait salle comble, et ne cesse de changer de nom (aux dernières nouvelles il s’intitulait « This Filthy world »). Le texte évolue sans cesse selon John Waters, qui avoue des trous de mémoire à chaque représentation.

Le spectacle est truffé de citations de Marguerite Duras, Bruno Dumont et Michel Houellebecq, dénotant une francophilie avérée de l’artiste qui se plaint que certains interprètes en simultané (trop choqués ?) aient abandonné la traduction en cours de spectacle. Ce n’est pas le cas de l’interprète en langage des signes de San Francisco, semble-t-il très créatif pour traduire les descriptions de scènes sexuelles.

7/ Les fans de John Waters sont plus bizarres que lui

On n’aimerait pas trop être John Waters en dédicace tant ses fans lui font des demandes étranges. Il y a celui qui attend nu son tour dans la queue avant de lui demander de prendre une photo, assis sur ses genoux. Il y a les transgenres qui réclament un autographe sur la cicatrice de leur mastectomie. Plus étrange encore, cette fan qui, après avoir demandé si il acceptait vraiment de signer n’importe quoi, sortit un tampon sanguinolent de son vagin pour le lui tendre (si vous vous posez la question, John Waters l’a signé sans rechigner).

En tant que pasteur ordonné de l’Universal Life Church, John Waters a aussi marié 17 couples de fans, en général à l’improviste pendant des dédicaces. Selon lui, un seul de ces couples a divorcé. Un taux d’échec très inférieur à celui de l’Eglise Catholique !

8/ John Waters a repris du LSD à l’âge de 70 ans

Si John Waters affirme mener une vie plutôt saine aujourd’hui, il raconte par le menu avoir testé toutes les drogues existantes, avec plus ou moins de succès. Il a aussi longtemps fumé cinq paquets de cigarettes par jour, ce que l’on peut juger déraisonnable.

Dans le but de rédiger un chapitre de ses mémoires sur le sujet, il s’est décidé après plusieurs décennies d’abstinence à reprendre une dose de cheval de LSD avec quelques autres amis septuagénaires. La description des hallucinations provoquées par la drogue est bien moins drôle que celle des abîmes d’angoisse dans laquelle la perspective de réaliser ce défi plonge les différents protagonistes (et surtout l’auteur) avant de se lancer.

9/ Andy Warhol a proposé à John Waters de le produire

John Waters et Andy Warhol se sont croisés plusieurs fois. Waters (qui est collectionneur d’art et à l’occasion artiste plasticien) entreprend d’ailleurs dans ses mémoires une analyse critique plutôt intéressante du patron de la Factory. Il révèle aussi que Warhol lui proposa de produire “Female Trouble” (1974), ce qu’il refusa par crainte d’être vampirisé et dépossédé de la paternité de son film. On apprend aussi que juste avant de mourir, Andy Warhol prit Divine sous son aile, avec la bénédiction de John Waters, pour pousser la carrière de celui qui était alors son acteur fétiche.

10/ John Waters n’a pas peur de mourir

« Mon ego est bien trop fort pour clamser ! » clame John Waters dans les dernières pages du livre. Il raconte ses négociations avec les pompes funèbres (une « bande d’escrocs ») pour s’acheter un caveau pas trop cher, avant d’imaginer la décomposition de son corps dévoré par les vers. Ultime demande à ses fans : ne pas enlever son corps pour demander une rançon, ce dont furent victimes les dépouilles de Charlie Chaplin ou de Galilée : « Et si les voleurs de cadavre ne demandaient que 1 000 dollars pour sa restitution ? Ce ne serait pas la honte franchement ? ». Il donne enfin quelques recommandations pour d’éventuels graffitis. Si un jour, dans le futur, vous vous rendez sur sa tombe muni d’un marqueur, sachez qu’« Œil de Pute » est jugé tout à fait acceptable.

« M. Je-Sais-Tout, Conseils impurs d’un vieux dégueulasse », John Waters (Actes Sud, 23 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
John Waters au 15e festival du film de Rome, Franco Origlia Getty images Europe via AFP

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analysent, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)