Éric Zemmour et Édouard Drumont : quand l’histoire bégaie

Parcours similaires, rhétoriques identiques : Éric Zemmour entretient beaucoup de points communs avec Édouard Drumont, figure emblématique de l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus, un journaliste et polémiste lancé comme lui en politique sur le tard. C’est ce que démontre un essai stimulant de Gérard Noiriel.

Depuis quelques semaines, Éric Zemmour pourrait reprendre à son compte le titre de l’hebdomadaire collaborationniste “Je suis partout”. Qu’il élucubre sur le bilan du Maréchal Pétain, ou qu’il pointe une arme à feu “pour rire” sur les journalistes qui le suivent, Zemmour aimante les médias, qui le mettent à la une chaque jour, quoi qu’il fasse, et surtout quand il raconte n’importe quoi.

Plus de cent ans avant lui, un autre polémiste d’extrême droite utilisait les mêmes recettes pour se faire connaître avant de se lancer en politique : Édouard Drumont, le chef de file de l’antisémitisme français à la fin du XIXe siècle. Un remarquable ouvrage de Gérard Noiriel, décliné d’une tribune précédemment publiée dans le quotidien Le Monde, compare les parcours des deux hommes. Les coïncidences sont si nombreuses qu’elles en deviennent troublantes. 

Des parcours semblables

Édouard Drumont, comme Éric Zemmour, part d’origines plutôt modestes. Leur ascension sociale à tous deux passe par une carrière dans la presse démarrée au bas de l’échelle, se prétendant d’abord “de gauche”, avant que chacun ne pose sa plume au Figaro. Édouard Drumont en est rapidement licencié sans égard, ce qui l'amène à rejoindre un journal bien plus polémiste : L’Inflexible, “spécialisé dans la calomnie, animé par un petit réseau de journalistes marginaux qui exprimaient leur rejet des injustices sociales par des articles d’une virulence extrême, n’hésitant pas à recourir à la violence physique contre leurs adversaires”. La spécialité des polémistes du journal ? Se présenter comme « antisystème », en lutte contre l’ordre établi. Une recette aussi éculée que pathétique, mais toujours aussi efficace aujourd’hui, y compris de la part de personnalités parfaitement intégrées à un écosystème médiatique qui les a rendus visibles et fortunées.

Il est d’ailleurs notoire qu’Éric Zemmour faillit, lui aussi, être licencié du Figaro après avoir affirmé en 2010 sur Canal+ que « les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes ». Convoqué par le directeur des rédactions, Zemmour est alors contraint d’envoyer une lettre d'excuses à la LICRA. « Ma volonté n'a jamais été de stigmatiser les Noirs ou les Arabes comme des délinquants, mais si cette phrase, sortie de tout contexte, a pu heurter, je le regrette » leur écrit-il, sauvant son poste d’éditorialiste au Figaro grâce à cet acte de contrition. 

Mettre du venin dans la plume 

Pour chacun des deux hommes, la carrière de polémiste démarre vers quarante ans, avec une notoriété qui se construit progressivement. Lorsque se dessine leur avenir d’écrivain à succès, les arrières sont déjà assurés grâce à la presse.  Mettre du venin dans leur plume (pour reprendre l’expression de Noiriel) va d’ailleurs rapporter à chacun beaucoup d’argent. Pour Édouard Drumont, avec la publication d’un livre à compte d’auteur : “La France juive” (mille deux cents pages !), écrit peu après sa conversion au catholicisme en 1886. C’est un succès immense, maintes fois traduit et cent cinquante fois réédité ! Quant à Zemmour, il construit sa notoriété à la télévision avant de publier plusieurs livres aux accents déclinistes et identitaires qui trouvent un large public. Il bascule alors progressivement pendant les années 2000 dans l’extrême droite islamophobe, et publie en 2021- lui aussi à compte d’auteur - « La France n’a pas dit son dernier mot ». 

Une histoire qui se répète

Au-delà des coïncidences sur le parcours des deux hommes, Gérard Noiriel note un autre point commun, cette fois lié à leurs époques respectives. Lorsque les deux journalistes débutent leurs carrières, le secteur de la presse connaît une forte expansion marquée par des mouvements de concentration entre les mains de quelques gros propriétaires. Il en résulte un contexte très compétitif de lutte pour l’attention, où la polémique et le scandale deviennent des moyens efficaces de se faire remarquer.

Au début du XIXe siècle comme aujourd’hui, se développe une presse de propagande nationaliste qui utilise à chaque époque la mise en récit de faits divers spectaculaires. Ces faits divers impliquent des juifs chez Drumont (l’affaire Dreyfus en 1884 reste la plus connue) et des musulmans chez Zemmour. Ces époques de tension sont aussi des moments traversés par des crises économiques, pendant lesquelles il devient plus facile pour les exclus du système d’être réceptif à la mise en accusation de boucs émissaires.

Tandis qu’Éric Zemmour fait toujours mine de s’interroger sur une candidature aux prochaines élections présidentielles, Éric Drumont démarre sa carrière politique à l’Assemblée Nationale. Il crée la Ligue antisémitique et se fait élire député à Alger en 1898. Il crée ensuite un “comité national antijuif”, mais est battu par la gauche en 1902 et perd son siège, ce qui l’amène à abandonner la politique.

Une rhétorique identique

Drumont et Zemmour ne partagent pas qu’une histoire personnelle. Leur rhétorique, et les ressorts de leurs pseudo-argumentations sont identiques. Comme Zemmour, Drumont se prétend historien, et comme lui il ne travaille pas à partir des faits mais de ses présupposés idéologiques.

Les deux développent un regard identitaire sur l’histoire. Chacun annonce à sa manière la disparition de la nation française, l’un à cause des juifs, l’autre à cause des musulmans. Ils ramènent l’identité de la France à ses “racines” catholiques, considérant les protestants comme des traîtres à la Nation. Leur vision de l’histoire est binaire, elle glorifie les puissants (Napoléon, de Gaulle chez Zemmour), s’approprie les visions complotistes de leurs époques (les rumeurs d’espions juifs allemands qui amènent à l’affaire Dreyfus chez Drumont, que Zemmour vient de s’approprier à son tour, qualifiant l’affaire de « trouble »). Ils critiquent enfin les “forces de l’argent” pour dénoncer les élites corrompues, tout en cachant leur propre fortune (très importante s’agissant de Zemmour, pour qui le Parisien a révélé il y a peu qu’à des revenus mensuels de plusieurs dizaines de milliers d’euros s'ajouteraient des droits d’auteur de plus d’un million et demi d’euros).

Les deux pamphlétaires utilisent les mêmes arguments spécieux, ceux de l’extrême-droite : manipulation, extrapolation des faits divers, charge permanente contre les contre-pouvoirs et contre les juges (« convertis aux droits de l’homme » selon Zemmour), ruminations sur la décadence et la dégradation des mœurs. Les cibles changent, victimes des mêmes accusations : Drumont attaque le “lobby juif”, Zemmour le “lobby homosexuel”, avec les mêmes mots. Ils se retrouvent tous les deux aussi sur la haine des protestants.

Ils s’opposent avec force au féminisme, dont les revendications sont un « abaissement de la femme française » pour Drumont. Gérard Noiriel constate à la lecture des livres d’Éric Zemmour que presque toutes les femmes qu’il évoque appartiennent au « parti de l’étranger » (la Marquise de Pompadour, Madame de Staël...), à l’exception de Catherine de Médicis, qu’il admire pour son rôle dans les massacres de la Saint Barthélemy. 

Simplification et manipulations

La détestation des œuvres culturelles contemporaines les réunit enfin : la tour Eiffel ou les romans de Zola pour Drumont, les colonnes de Buren et le rap pour Zemmour. Bien qu’eux-mêmes journalistes, ils tapent à longueur de journée sur les médias et sur les “élites bradant les intérêts de la France”, imaginant les puissances de l’argent corrompre à chaque instant les politiciens. Le rejet de la classe politique est leur socle commun : un ressort classique de l’extrême droite.

Ce qui réunit le mieux les deux polémistes, c’est sans doute leur médiocrité appuyée sur des démonstrations pseudo-scientifiques mâtinées de simplification et de manipulations. Des historiens sont parfois cités pour défendre des thèses qu’ils auraient eux-mêmes violemment récusé. Quand Zemmour affirme que Pétain a protégé les juifs français, il ressasse une vieille théorie de l’extrême droite française dépourvue du moindre fondement.

Notant que l’abus de citations plaquées à tort et à travers permet de masquer leurs carences, Noiriel (historien de formation et de métier) démonte dans son essai nombre d’autres impostures historiques, philosophiques ou sociologiques. Comme le note justement l’auteur, la rhétorique se substitue à la démonstration, montrant chez les deux polémistes l'utilisation d’une recette consacrée par les publicitaires : ressasser sans cesse les mêmes formules et « parler à demi-mot » (la formule est de Drumont).

Pour Éric Zemmour, le futur n’est pas écrit. Édouard Drumont mourut quant à lui dans l’indifférence générale, oublié des Français. 

Le venin dans la plume, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Gérard Noiriel, éditions La Découverte (19 euros)

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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