Généraux séditieux : front haut, portefeuille plein

Les officiers signataires de la tribune séditieuse publiée par Valeurs Actuelles ne sont pas à la retraite : versés dans la deuxième section, ils touchent une solde de réserve du ministère de la Défense, assortie d’avantages fiscaux. La Cour des comptes et le Sénat ont appelé à réformer ce régime dérogatoire, digne de l’Ancien régime.

« France en péril », « délitement », « laxisme qui se répand inexorablement dans la société »… Derrière l’accroche solennelle, adressée au président de la République mais aussi à « Mesdames, Messieurs du gouvernement » et « Mesdames, Messieurs du Parlement », le ton se veut grave. Et le verbe menaçant, comme un relent irréel remonté des années 30 : « On le voit, il n’est plus temps de tergiverser, sinon, demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers. » Derrière le style ampoulé, nous voilà prévenus.

« Une mention très chic
et distinctive »

Signée par une vingtaine de généraux, la tribune parue le 21 avril dernier sur le site du très droitiste Valeurs actuelles a d’abord enflammé les réseaux sociaux.

Avant que la classe politique ne s’en empare, logiquement. Jean-Luc Mélenchon (FI) a demandé au procureur d’engager des poursuites. Avec ses gros sabots, Marine Le Pen (RN) a répondu garde-à-vous à l’appel - on n’en attendait pas moins, plusieurs de ces « lanceurs d’alerte » ayant tâté des élections pour le compte de sa formation. Florence Parly, la ministre de la Défense, est sortie de sa réserve habituelle : « C'est une insulte jetée à la figure de milliers de militaires », a-t-elle décrété. Ce lundi, elle a par ailleurs promis « des sanctions ». Le PS y est allé de sa motion, hier mardi, contre un texte publié « le jour anniversaire du putsch d’Alger ».

La retraite comme un paravent

On notera que les membres de ce quarteron en mal d’action ne se défilent pas : ils avancent à visage découvert puisqu’ils paraphent le texte de leurs noms. Beaucoup d’entre eux contresignent même, habitués des sorties de route comme le général de brigade Roland Dubois, qui livre à l’occasion ses pensées sur le site Boulevard Voltaire. Mais il y a un gros souci... En effet, ces militaires se disent retraités. Ça marche comme un paravent. L’antienne a été reprise en boucle partout, jusqu’à devenir un argument ultime pour ceux qui en cherchaient un, et même par la ministre elle-même.

Sur cette capture d’écran, le nom des signataires de la tribune qui a mis le feu. Tous, à une exception près, ont pris la peine d’ajouter le fameux 2S…

En fait, derrière ce drôle de machin, comme aurait dit De Gaulle, se cache un statut qui est un entre-deux. Celui dans lequel vivent nos galonnés : ni vraiment en retraite, ni tout à fait en active. Cette subtilité, « survivance » de 1830 rappelle la Cour des comptes, les place en réserve de la République. Elle a été initialement conçue comme un vivier de généraux pour temps de guerre, quand la France avait une armée d'appelés.

48 000 euros en moyenne, les à-côtés en plus

Concrètement, lorsque les officiers généraux font valoir leur droit à la retraite, entre 55 et 61 ans, ils sortent de la première section – l’active, comme disent les militaires - et sont basculés dans la deuxième. Un peu comme des remplaçants, sur le banc de touche. Pour être à la disposition du ministère de la Défense, ils abandonnent leur confortable rémunération (entre 9 000 et 14 000 euros, sans compter les avantages en nature comme la tambouille gratis et la voiture avec chauffeur) et perçoivent un revenu correspondant à ce qu’ils toucheront à la retraite (90% de leur salaire de base, sans les primes qui doublent ou triplent leur solde en fait) : 48 000 euros annuels en moyenne, soit 4 000 euros par mois selon l’Ifrap. Et ça monte beaucoup plus, en fonction de la carrière et du grade – jusqu’à environ 5 900 euros, pour les plus gâtés. Plutôt pas mal d’autant que ces émoluments juridiquement considérés comme une rémunération d’activité, les textes sont clairs, permettent d’arrondir un peu plus encore les fins de mois de nos gradés 2S. En effet, ils peuvent travailler à côté – ce que leur non-affectation permet, et ce qu’ils font généralement dans le privé, en devenant responsable de la sécurité d’un grand groupe du CAC 40, par exemple. Parmi les signataires de Valeurs, c’est ainsi le cas du général de brigade Norbert de Cacqueray, qui possède pour améliorer le vulgus sa propre société de consulting, la bien nommée Sparte Consultant. Mieux encore, ces généraux désœuvrés peuvent devenir conseiller militaire à Bercy, une possibilité offerte sur la base du décret-loi de 1938 relatif aux réquisitions... des pailles, grains et fourrages. Et aussi effectuer des missions à la demande du ministère de la Défense. Missions pour lesquelles ils... sont rémunérés, en plus de leur solde. La belle vie, et donc de quoi pour certains d’entre eux nourrir on le découvre des fantasmes de complot dans un confort digne de ce nom.

Comme la République est bonne mère, elle a en plus pensé, en 2005, à créer spécialement pour eux la mission de reconversion à la vie civile des officiers généraux (Mirvog). Financée par le ministère, la Mirvog fonctionne officiellement comme un « cabinet d’outplacement des cadres dirigeants militaires » et leur « partenaire privilégié de transition professionnelle ». Attentionné, non ? L’histoire ne dit pas s’il y a aussi, autant rêver, des offres pour aller jouer les dictateurs sous les Tropiques...

« Une remise en cause de la stricte neutralité des armées »

En juin 2019, le général François Lecointre, le chef d’état-major des armées, avait durement critiqué ces membres de la 2ème section qui se rêvent un destin politique. Il intervenait devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale : « Je me suis exprimé tout à l’heure devant un certain nombre de généraux en 2e section en leur disant que je comprenais que M. Untel ait envie de faire de la politique et de s’engager pour être député, sénateur ou maire, mais que je ne comprenais pas que le général Untel en 2e section le fasse, et que si je comprenais bien que M. Untel prenne publiquement fait et cause pour telle ou telle liste, je ne comprenais pas que le général ou l’amiral Untel fasse des déclarations publiques de cette nature ». Le général Lecointre, plus haut gradé de l’armée française, avait également ajouté ceci, à destination de ces messieurs « Untel » : « Pour moi, c’est une remise en cause de la stricte neutralité politique des armées, qui est fondamentale et que nous devons préserver comme un bien extrêmement précieux ».

Piquemal devant, eux derrière

En réalité, le flou entretenu depuis la parution de ce texte douteux arrange… tout le monde. Les signataires d’abord, parfaitement conscients de ce qu’ils s’autorisent ici, et des libertés prises avec leurs obligations. Ils se cachent derrière le premier de la liste, le général de corps d’armée Christian Piquemal, le seul effectivement à la retraite – et à n’avoir pas apposé le fameux 2S derrière son nom. Piquemal devant, tous derrière donc : ce général de la Légion étrangère, grand amateur des thèses racialistes de Renaud Camus (il fréquente le Conseil national de la résistance européenne créé par le théoricien du « grand remplacement »), avait été interpellé par la police en 2016 à Calais pour sa participation à une manifestation anti migrants interdite, organisée par le mouvement islamophobe Pegida. Les signataires de la tribune de Valeurs actuelles parient aussi sur une réaction très mesurée du ministère. Et sur le fait qu’un gouvernement, malgré un tour de force inacceptable, n’osera pas frapper du poing sur la table, et sanctionner durement cette sortie de route. Ce qui explique pourquoi la ministre Florence Parly n’a pas souhaité préciser leur statut réel, alors qu’elle est parfaitement au courant de ces subtilités. En ce sens, les généraux séditieux ont vu juste.

Un coup d’État... avec un train d’avance ?

Peu suspect de gauchisme, le Sénat s’était penché il y a quelques années sur ce régime dérogatoire de la 2S. L’occasion de découvrir un peu plus combien il a du bon : « Les officiers généraux placés en deuxième section perçoivent une solde de réserve, dont le montant est équivalent à celui de la pension de retraite mais qui est fiscalement considérée comme un revenu d'activité, ce qui permet de bénéficier de la déduction de 10 % pour frais professionnels dans le calcul de l'impôt sur le revenu. »

Précision utile : chaque retraité ne bénéficie plus de la déduction des 10% pour frais professionnels. Les généraux de deuxième section, si. « Pour des raisons analogues, poursuit la Haute assemblée, ils conservent le bénéfice des avantages tarifaires accordés aux militaires en activité pour leurs déplacements en train. » En clair, sur ce point, ces messieurs sont exactement dans la même situation que leurs camarades toujours versés en première section : ils ne payent que 25% du prix des billets de train, là aussi une tradition datant de la monarchie de Juillet. Avantageux lorsqu’il s’agit de partir en week-end à peu de frais.

Pour solde de tout compte

Sur les 5 600 officiers généraux qui émargent actuellement en deuxième section, moins d'une centaine sont rappelés chaque année en première ligne par le/la ministre. « Ils tiennent des emplois de chargé de mission, précise le Sénat, de président de jury de concours, de membre de la commission des recours des militaires ou de « senior concept developper » à l'OTAN. » Pas de quoi risquer une balle perdue ou un tir de mortier, donc.

Il y a quelques années, lorsque Louvois, le logiciel de traitement des soldes des militaires, a déraillé, en 2012 et 2013, les généraux de la deuxième section ont tous touché leur paie alors que les sous-officiers et les hommes de rang, en opérations extérieures, percevaient des bouts de solde et n’arrivaient plus à boucler leurs fins de mois. Un miracle, mais l’élite ne supporte pas l’à-peu-près.

Pour évaluer son coût, on a repris la calculette : tout compte fait, le ministère de la Défense - et non les caisses de retraite financées par les cotisations des adhérents - verse ainsi plus de 268 millions d’euros par an à ces officiers généraux. 268 millions retirés du budget de l’État. Conclusion de ces calculs d’apothicaire : nous payons tous la solde de ces galonnés.

Battre en retraite

Bien sûr, tous les généraux de deuxième section ne sont pas à mélanger dans le même panier brun. Comme ne se cache pas derrière l’uniforme de chaque militaire un factieux en puissance. C’est une évidence. C’est dit, d’autant que dans les rangs ce genre de sorties de hauts gradés dérogeant au devoir de réserve alors qu’ils vivent encore grâce à l’armée de la République n’est pas du goût de toute le monde. Mais lorsqu’une poignée de vieux généraux d’opérette sortent des clous pour nous infliger leurs rêves rances alors qu’ils sont avantageusement blanchis par l’État, c’est sur un ton martial que celui-ci se doit de répliquer. La réponse s’impose d’elle-même. Comme un claquement de bottes, pour annoncer la retraite : « silence dans les rangs ! »

Crédits photo/illustration en haut de page :
23 avril 1961 , putsch d’Alger. Ici les généraux Edmond Jouhaud, Raoul Salan et Maurice Challe. STF / AFP / infographie Blast