« La revanche des bouseux » : décryptage de la personnalité de François Ruffin, un député très secret

Le député de la Somme François Ruffin, lancé en politique en 2016, s’est souvent dérobé devant les enquêtes sur sa personne pour protéger sa vie privée. Jusqu’à ce qu’il accepte de se confier à un journaliste : Rachid Laïreche, qui publie un livre dévoilant quelques traits de sa personnalité : « François Ruffin, la revanche des bouseux ».

François Ruffin, l’un des hommes politiques les plus secrets de sa génération, fait pour la première fois l’objet d’un livre écrit d’après entretiens menés par l’auteur. Le travail d’approche accompli pour parvenir à ses fins par Rachid Laïreche, reporter politique en charge de la gauche à Libération n’a pas été simple. Le journaliste raconte que convaincre François Ruffin lui a pris des mois, le député se dérobant à chaque fois et refusant toute interview, parfois avec quelques moqueries. A l’usure, Laïreche parvient à obtenir son accord, une fois l’homme politique mis en confiance. Et quand le député se décide enfin à se livrer, il devient inarrêtable, fournissant la matière d’un livre qui offre quelques révélations.


“François Ruffin, la revanche des bouseux”, Rachid Laïreche, Les Arènes.

Pourquoi s’intéresser à la personnalité et au parcours de François Ruffin, finalement plus qu’à ses idées ? Laïreche avoue : « Je n’ai jamais été fasciné par sa personne mais par l’effet qu’il produit sur les autres ». En effet, Ruffin ne laisse personne indifférent. A droite, il suscite de la répulsion chez ceux qui dénoncent son engagement communiste avec autant de subtilité qu’une affiche représentant « l’homme au couteau entre les dents ». Les mêmes critiquent son populisme et ses effets de manche très calculés à l’Assemblée Nationale. A gauche, notamment chez les électeurs de la France Insoumise, on voit en lui le parfait successeur de Jean-Luc Mélenchon. On admire chez Ruffin des qualités rares en politique : sincérité sans faille, puissance de travail, transparence, honnêteté et engagement total auprès des populations les plus fragiles.

Son parcours passionne aussi, car après tout, combien d’hommes politiques français autres que lui sont issus de la population civile ? Ne serait-ce pas la plus grande des qualités de Ruffin que d’être entré prendre des coups dans l’arène politique après des succès incontestés en presse (Fakir, le journal qu’il a créé) et au cinéma (le film « Merci Patron »), alors qu’il aurait pu rester dans le confort de sa stature de journaliste ou de réalisateur ?

Les années de formation

Les débuts dans la vie de François Ruffin interrogent évidemment Rachid Laïreche, qui échoue à amener Ruffin à trop se livrer sur son enfance. On apprend seulement que le député juge sa scolarité médiocre et sa personnalité problématique. Son enfance est solitaire : traité de « bouseux » par ses pairs, il a peu d’amis à l’école - cet établissement catholique privé d’Amiens où étudie aussi Emmanuel Macron - et se réfugie dans les livres. Il révèle aussi que sa famille est peu politisée et que ce n’est pas là que se trouvent les racines de son engagement.

Au fil des entretiens relatés dans le livre, Ruffin semble entretenir une estime assez basse de lui-même et se décrit même comme médiocre. « Régulièrement, j’ai à reconquérir mon estime de moi-même. A mon sens il y a deux choses qui m’ont sauvé : l’écriture et les gens. Ça m’a évité la dépression ». Après le lycée, Ruffin abandonne le projet d’études d’ingénieur forgé par son père pour préférer une fac de lettres modernes. Il écrit secrètement des romans, des essais, du théâtre, dont rien ne sera jamais publié. Ruffin croit qu’il n’a aucun talent pour la fiction, seulement le réel. Ce qui motivera le choix du journalisme.

Il passe une année d’échange universitaire au Texas, une occasion de découvrir in situ le libéralisme américain. A son retour, il ouvre un numéro du Journal des Amiénois qui passe sous silence la délocalisation d'une usine Yoplait et la mise au chômage de ses cent salariés, pourtant l’actualité brûlante de la semaine dans la ville. Cela motive chez lui l’envie de créer un journal qui parlerait du réel occulté par les médias : la vie de l’ouvrier à l’usine, les poulets en batterie, les difficultés au quotidien des gens simples. C’est la création de Fakir, en 1999, dont il reste aujourd’hui le rédacteur en chef. Laïreche raconte à quel point l’engagement du journaliste est total : il passe ses journées à vendre le journal à la criée et ses nuits à écrire, attendant de ses collaborateurs la même énergie.

Tout en continuant d’animer la rédaction de Fakir (il participe à chaque numéro), Ruffin entre en 2000 au Centre de formation des journalistes, puis démarre une collaboration de sept ans comme reporter radio avec Daniel Mermet dans l’émission de France Inter “Là-bas si j’y suis”. A cette même époque, il gratte aussi quelques papiers pour le Monde diplomatique. Mermet, interrogé par Rachid Laïreche, garde un bon souvenir de Ruffin dont il est resté l’ami et le confident, se permettant d’affirmer : « Il a une douleur en lui, il est toujours au bord de la falaise ». Nous reviendrons sur cette faille.

Deux découvertes fondamentales se font à cette époque : Roland Barthes et Pierre Bourdieu. La lecture du texte « Le Racisme de l’intelligence » de Bourdieu est une révélation pour François Ruffin, qui craint s’être embourgeoisé à Paris : « J’étais en train de renier les origines populaires qui sont les miennes en rejetant le foot, le camping, le bob Ricard, la chasse, l’accordéon. J’étais en train de devenir un connard de gauche, un snob, et là Bourdieu me dit : « Réconcilie-toi ». Au fond, depuis la lecture de ce texte, j’ai peu changé. Politiquement, le cœur est là. Mon socle aussi ».

De Merci Patron à Nuit Debout

En 2015, l’immense succès du documentaire qu’il réalise : « Merci Patron », offre à François Ruffin l’accès à une large notoriété, très au-delà du lectorat de son journal. Ce film critiquant les délocalisations et révélant les pratiques de barbouze du groupe LVMH et de Bernard Arnault déstabilise grandement le grand patron. Les attaques de Ruffin semblent dans le film faire vaciller un groupe international qui se révèle être un colosse aux pieds d’argile bien désemparé face à d’hilarantes pratiques de pieds nickelés, donnant raison à la célèbre maxime de John Lennon : la seule forme d’action qui désarme les puissants n’est pas la violence, mais l’humour. Le film, qui fait parler de lui jusqu’aux États-Unis (en une du New York Times) rafle le César du meilleur documentaire.

Cette notoriété est accélérée par la création du mouvement Nuit Debout et l’occupation de la place de la République, imaginée par François Ruffin et Frédéric Lordon en réaction à loi travail de 2016. Selon Laïreche, la suite des événements sur la place révèle une autre faille d’un Ruffin mal à l’aise avec les processus spontanés de démocratie participative qui s’y mettent en place, et notamment la prise de décision par consensus en assemblées générales. Ruffin, peu à l’aise avec la démocratie directe, préfère la prise de décision verticale par un chef après débat collectif. Accusé à l’époque d’utiliser le mouvement pour faire la promotion de sa personne et de son film, il prend de la distance avec le mouvement qui s’éteint.

Mais le virus politique est installé et les élections législatives approchent. François Ruffin prend contact avec différents partis de gauche et de l’écologie pour envisager une candidature qu’il espère la plus indépendante possible des partis. Il signe deux accords, avec LFI et le PCF, et se présente aux élections législatives sous l’étiquette « Picardie Debout ». En cas de victoire, il s’engage à rejoindre le groupe LFI à l’Assemblée nationale mais à distribuer l’argent que l’État verse aux élus pour leur parti au PCF, ce qui chiffonne beaucoup Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière. Ces derniers n’ont d’autre choix que d’accepter, d’autant que les sondages donnent la circonscription perdue. Mais contre toute attente et grâce à un impressionnant travail sur le terrain, François Ruffin donne tort aux sondages et remporte l’élection. Il devient le député que toute la France connaît, poil à gratter de l’Assemblée nationale, abonné aux interventions provocatrices.

Une personnalité atypique

Le livre de Rachid Laïreche se lit avec autant de plaisir que d’intérêt, mais il déçoit par son caractère un peu superficiel. Si Ruffin a pu un jour s‘autoproclamer « Tintin, reporter député », on retrouve plutôt la naïveté de Tintin chez l’auteur de ce livre trop court, qui passe beaucoup de temps à raconter comment il l’écrit minute par minute, qui il interroge et comment il récupère chaque numéro de téléphone, ce qui n’apporte rien au portrait qu’on aurait espéré plus fouillé. La recherche d’une “Johanna” par exemple, dont lui parlent plusieurs proches de Ruffin, occupe beaucoup de développements, jusqu’à la rencontre avec le personnage qui n’apporte aucune information utile au livre.

Ceci-dit, quelques rencontres avec des proches de Ruffin permettent de mieux cerner sa personnalité. C’est notamment le cas grâce aux confidences de sa sœur, dont le député est très proche. Une sœur qui a passé sa scolarité à côtoyer (et apprécier) Emmanuel Macron, et avec qui elle est restée vaguement en contact après le bac. Cette femme aussi solaire que Ruffin peut être sombre, apporte des éclaircissements sur la personnalité du député, ses emportements, ses convictions.

C’est sur cette part un peu sombre de Ruffin que Laïreche surprend le plus, décrivant un « affabulateur qui s’égare souvent dans ses rêves et ses mensonges », mais aussi un homme que les doutes semblent en permanence assaillir, et qui pourrait selon lui aller jusqu’à renoncer à son mandat. A son contact, l’auteur découvre un député qui ne cherche pas à côtoyer ses pairs, les politiques. Un individu qui aime se noyer dans la foule mais qui veut rester au centre du jeu. Un élu capable de monter dans un bus où se trouvent les chefs de tous les partis de gauche du pays sans aller les saluer. Un homme politique capable de jurer qu’il refuserait d’être ministre si Jean-Luc Mélenchon était Président de la République.

Ruffin confesse un amour problématique de la prise de parole à l’Assemblée nationale, avec une énergie d’autant plus forte qu’il est conspué par les élus LREM, et avoue que cela l’amène parfois à mettre en scène sa colère : « Il faut que je fasse gaffe parce que ça réveille un truc en moi, il faut que j’arrive à me contrôler. Quand ça bascule, j’ai l’impression d’avoir un diable qui se réveille en moi. Un diable en colère. Je fais de mon mieux pour le contenir ».

Faute avouée à moitié pardonnée : la popularité de François Ruffin trouve sans doute sa clé dans cette sincérité, son honnêteté à reconnaître ses défauts. Il est décrit comme un « mec normal » par son amie Leila Chaibi, qui précise : « Il part au camping avec ses enfants, joue au foot avec ses potes et va à la boulangerie s’acheter un sandwich quand il a faim ». Elle ajoute : « C’est un sentimental derrière sa carapace ».

« Il y a toujours eu un contraste entre ce que j’espérais faire advenir de moi et ce que j’étais au quotidien dans la réalité » confie Ruffin à Laïreche. Il donne une dernière clé : « Ce que je fais, je le fais avec amour ».

● “François Ruffin, la revanche des bouseux”, Rachid Laïreche (Les Arènes, 227 pages, 19 €)

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