“Le Mandat”, un classique du cinéma africain pour raconter le Sénégal post-colonial

Si le cinéma africain reste méconnu en Europe, un classique nous revient sous la forme d’une édition vidéo. “Le Mandat”, deuxième long-métrage d’Ousmane Sembène, est un portrait du Sénégal de Léopold Senghor, réalisé quelques années à peine après la décolonisation du pays. Film engagé, féroce à l’égard de la nouvelle administration, “Le Mandat” est un conte moral mêlant drame et comédie, plus ambitieux que ne pourrait le laisser croire sa modeste facture.

Dakar, Sénégal, 1968. Ibrahim Dieng est le père d’une famille pauvre composée de deux femmes et sept enfants. Chômeur, il n’est pas en mesure de la nourrir correctement. Mais un jour, le facteur apporte à Ibrahim un mandat de 25 000 francs accompagné d’une lettre d’Abdou, son neveu qui vit à Paris. Abdou lui demande d’épargner 20 000 francs pour lui sur cette somme dans l’attente de son retour au pays, tandis que 3 000 francs sont destinés à sa mère, le solde de 2 000 francs restant à la discrétion d’Ibrahim.

Avant que ce dernier ne l’apprenne, ses femmes (qui ont accueilli le facteur) ont parlé à la boutique du quartier. Tout le monde est maintenant au courant et fête la bonne nouvelle de cette promesse de rentrée financière. Famille, proches, mendiants : tout le monde se rappelle au bon souvenir d’Ibrahim pour lui réclamer un peu de cet argent, qu’il semble d’ailleurs déjà s’être approprié en sa totalité avant même de l’avoir encaissé. Mais voilà, pour récupérer les 25 000 francs, il faut une carte d’identité, et Ibrahim n’en a pas. Et pour faire une carte d’identité, il faut un extrait de naissance, qu’Ibrahim n’arrive pas à obtenir car il ne connaît pas sa date de naissance. Le mandat étant valable 15 jours, c’est le début d’un compte-à-rebours infernal pendant lesquels Ibrahim va tenter de retourner ciel et terre pour récupérer l’argent, tout en étant harcelé par ceux qui veulent en profiter.


© 1968 / STUDIOCANAL - Films Domireve - Tous Droits Réservés

Prix de la critique internationale au Festival de Venise en 1968, “Le Mandat” est un film modeste, qui prend son temps pour avancer mais raconte beaucoup de choses. Fenêtre ouverte sur le Sénégal postcolonial, alors présidé par Léopold Senghor depuis 1960 (année de l’indépendance), le film montre un pays en transition entre tradition et modernité, offrant un regard critique sur les deux versants. Le commentaire sur le Sénégal traditionnel apparaît dès la séquence d’ouverture, où Ibrahim n’est pas présenté à son avantage, mangeant seul, servi par ses femmes comme un pacha, avant de les sermonner car elles ne l’ont pas réveillé de sa sieste pour aller à la Mosquée.

La critique du Sénégal moderne et post-colonial intéresse bien plus encore Ousmane Sembène, qui fait traverser un double enfer à son personnage : celui de la bureaucratie - lorsqu’il cherche des solutions pour encaisser son chèque - et celui de l’arnaque, dès qu’il est dans la rue. Rarement promesse d’argent n’aura provoqué autant de problèmes ! Ibrahim se débat pour faire face à la corruption, au favoritisme, aux escrocs de tout poil, avec d’autant plus de difficulté qu’il est analphabète et se voit obligé de demander de l’aide. Chacune des personnes qu’il sollicite essayera de profiter de la situation, tandis que tout le quartier cherche à lui soutirer de l’argent. Ibrahim en vient à se brouiller avec les membres de sa famille et à se battre avec ses amis.

Ousmane Sembène, artiste militant

Le réalisateur du film, Ousmane Sembène est un personnage haut en couleurs. Adolescent, il gifle à l’âge de treize ans son directeur d'école qui voulait l‘obliger à apprendre le corse. Renvoyé de l’école, il s’engage dans l’armée comme tirailleur sénégalais après diverses expériences comme maçon et mécanicien. Son expérience de la guerre, à partir de 1944, le marque durablement, et amorce le début d’un engagement anticolonialiste. En 1946, Sembène arrive à Marseille clandestinement où il se fait engager comme docker, désobéissant à son père qui lui avait fait jurer de ne jamais travailler pour un blanc ! Il a alors 23 ans. En France, il adhère au parti communiste et devient responsable syndical à la CGT - dont il fréquente assidûment la bibliothèque - et s’ouvre à la littérature. Pour lui qui a quitté très jeune l’école, la CGT offre une porte essentielle sur l’instruction. Militant marxiste, mais aussi pour l’indépendance de l’Algérie et de l’Indochine, Sembène décide que son militantisme politique passera désormais par l’art. Il devient écrivain en 1956 (sa plume est déjà portée par son anti-colonialisme et ses engagements politiques), puis cinéaste plus tardivement - à l’âge de quarante ans - après avoir fait le constat que la majorité de la population à qui il voulait s’adresser est illettrée. “Le Mandat”, son deuxième long métrage, adapte ainsi l’une de ses nouvelles.


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Véritable pionnier, Ousmane Sembène est l’un des premiers cinéastes de l’Afrique subsaharienne (c’est logique : le cinéma africain n’existait pas pendant la colonisation). A ce titre, “Le Mandat” est un témoignage rare sur un monde disparu. On sent qu’il tient à cœur au cinéaste de dénoncer ce qui ne fonctionne pas depuis le départ de la France. La bureaucratie et la corruption ont succédé au régime colonial, et c’est ce que s’attache à dénoncer le film. Ousmane Sembène n’hésite pas à se placer en opposition au gouvernement de Léopold Sédar Senghor - qu’il connaît - considérant qu’une fois au pouvoir, ce dernier a trahi son engagement communiste. Senghor hésite d’ailleurs à faire censurer le film, puis renonce (deux des films plus tardifs de Sembène seront en revanche interdits au Sénégal).

Dire que le film entre en résonance avec la société dès sa sortie est un euphémisme. Au mois de mai 1968, des mouvements sociaux contestataires au Sénégal font écho à ce qui se passe en France au même moment. Ce que raconte le film qui sort au même moment, c’est ce que dénoncent les manifestants : la pauvreté, la corruption, l’élitisme des institutions, l’absence d’avenir collectif. Aucun personnage ne sort grandi par le scénario (sinon les femmes), à commencer par Ibrahim, qui n’apparaît pas plus honnête que tous ceux qui cherchent à profiter de lui ! « La décence est un péché dans ce pays ! » conclut-il à la fin du film.

Le premier film africain tourné en langue indigène

Si on ne peut pas qualifier “Le Mandat” de film marxiste, le cinéaste dresse un portrait collectif du Sénégal qui souffre. Le neveu d’Ibrahim qui a envoyé le chèque est balayeur à Paris, tout en bas de l’échelle, ce que l’on découvre dans une scène assez poignante. « Je dois être actif tous les jours, tous les mois, toutes les années (…) Je suis en âge d’avoir ma propre maison, de fonder une famille et d’assurer le quotidien. N’écoutez pas les on-dits. Les migrants, s’ils se perdent, c’est leur choix » assène-t-il dès sa première apparition à l’écran. On découvrira plus tard à Dakar des employés de mairie parlant de l'absence de versement de leurs salaires et des saisies par la banque. Tout au long du film, se développe une galerie de personnages en galère, à l'affût des quelques miettes qui pourraient tomber des poches d’Ibrahim. Même s’ils sont souvent malhonnêtes, le regard porté sur eux par le réalisateur semble toujours bienveillant.

Comme preuve de son engagement auprès des gens simples, Sembène tourne “Le Mandat” en wolof, langue indigène parlée par 90% de la population sénégalaise et jusqu’en Mauritanie et en Gambie. Le français n’est alors véritablement approprié que par l’élite sénégalaise, et tourner en langue française aurait coupé l'œuvre d’un large public. De fait, “Le Mandat” est l’un des premiers films africains tourné dans une langue indigène.


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Le choix semble rationnel mais il est à l’époque cornélien : André Malraux, alors ministre de la culture français, s’était personnellement engagé auprès du cinéaste sur le fait qu’il pourrait profiter d’un soutien financier de l’Etat français. Mais l’aide promise se trouve compromise car le CNC conditionne ses aides à l’utilisation majoritaire de la langue française dans les films. Sembène fait alors un pari : tourner deux versions du film simultanément, en cinq semaines, en multipliant les prises dans les deux langues. Le scénario est d’ailleurs écrit en français et traduit au quotidien sur le tournage avec les acteurs. Le film peut alors exister en wolof tout en profitant de l’aide du CNC, ce qui permet de boucler le financement du film.

“Le Mandat” est devenu un classique populaire au Sénégal, régulièrement rediffusé sur la télévision nationale. Relativement inconnu en France, il est donné à tous les cinéphiles curieux de le découvrir dans une édition vidéo riche en bonus.

● “Le Mandat”, combo DVD + BluRay, StudioCanal (20 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
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